Culture et diversité, Initiation à l'anthropologie - Introduction


Karine St-Denis

Cet ouvrage, qui se veut une initiation à l’anthropologie sociale et culturelle, vous permettra de mieux saisir les bases méthodologiques, théoriques et pratiques de la culture des anthropologues. Ce « terrain » en sol anthropologique saura également vous transmettre les fondements de l’analyse de la diversité culturelle. Vous serez amenés à vous questionner sur votre culture, votre identité et votre sentiment d’appartenance afin de pouvoir apprécier vos réactions à la culture de l’autre.


Culture et diversité, Initiation à l'anthropologie - Introduction

Un parcours anthropologique


Cet ouvrage propose donc en quelque sorte une étude anthropologique des anthropologues en vue de mieux comprendre ce qu’ils font et leur vision de leur monde scientifique.  Dans cette perspective, nous adopterons la méthode de recherche propre à leur domaine d’étude : le terrain. Comme nous le verrons en profondeur dans le chapitre 1, un terrain consiste principalement à partager le quotidien des sujets de recherche. Il faut notamment connaître leur langue et partager leurs valeurs et leurs activités quotidiennes. C’est pourquoi nous apprendrons le langage méthodologique et théorique des anthropologues (chapitres 1 et 2) afin de saisir les principes inhérents à leurs interprétations de l’identité et de la société (chapitres 3 et 4).


Par la suite, nous partagerons l’une de leurs activités de prédilection : la communication interculturelle (chapitres 5 et 6). Nous nous familiariserons avec la diversité culturelle et le choc culturel, une réaction possible à la différence de l’autre. Sur le terrain, les anthropologues côtoient des individus et des sociétés aux cultures différentes de la leur, c’est pourquoi ils doivent apprendre à reconnaître leurs préjugés et à mieux cerner les fondements de leurs jugements, afin d’identifier leurs motivations personnelles et les implications probables de leurs actions. Afin d’expérimenter ce quotidien, de comprendre et d’appliquer les étapes de la communication interculturelle développées par les anthropologues, nous analyserons nos propres expériences de la différence, nos appartenances, nos préjugés et nos attitudes.
Finalement, comme toute population, la communauté des anthropologues n’est pas un ensemble homogène d’individus aux goûts et aux intérêts identiques. Les anthropologues se distinguent les uns des autres, tant par les cultures que par les problématiques étudiées. Certains s’intéressent à la diversité des religions et des croyances (chapitre 7), d’autres à la diversité médicale (chapitre 8), certains encore privilégient la diversité économique et politique (chapitre 9) ou les réalités culturelles des sociétés urbaines (chapitre 10).


Au cours des différents chapitres, vous réaliserez progressivement ce terrain à l’aide de plusieurs guides : des exemples de recherches québécoises, des ressources Internets et des liens multidisciplinaires vous accoutumeront à l’exercice de l’anthropologie et à ses relations avec les autres disciplines des sciences sociales. De plus, des questions de réflexion vous inviteront à approfondir votre compréhension du contenu des différents chapitres tout en alimentant vos réflexions et vos prises de positions personnelles.


Avant d’entreprendre notre étude culturelle des anthropologues, il nous faut comme dans tout voyage, préparer nos bagages: nous devons rassembler nos connaissances et nous munir des notions fondamentales de l’anthropologie afin d’entreprendre notre parcours avec tout
le matériel nécessaire.


L'anthropologie et les Sciences sociales


Comment définir les sciences sociales ? Sont-elles si différentes des sciences de la nature ? Où devons-nous situer l’anthropologie parmi les autres disciplines scientifiques ? Afin de répondre à ces questions, définissons certaines notions. La science, dont l’étymologie provient du latin scientia, qui signifie « savoir », peut être définie comme un ensemble de savoirs relatifs à des faits, des objets et des phénomènes qui obéissent à des lois vérifiables par l’expérience. Les sciences sociales et les sciences de la nature utilisent toutes deux la démarche scientifique mais se distinguent par leurs objets et leurs disciplines. Les sciences sociales s’intéressent plus particulièrement à l’être humain, à ses comportements, à ses valeurs, à ses croyances, à ses institutions et à ses rapports avec l’environnement. Par contre, les sciences de la nature privilégient davantage l’organisation de la nature et ses composantes chimiques, physiques et biologiques.


Qu’en est-il de l’anthropologie? Le mot anthropologie provient de deux termes grecs : anthropos, «homme», et logos, « science ». L’anthropologie  est une science sociale qui a pour objet l’étude des différentes caractéristiques de l’évolution et de la diversité de l’être humain. De fait, nous sommes, tant biologiquement que culturellement, très différents de nos lointains ancêtres et nous appartenons aujourd’hui à plusieurs milliers de sociétés aux diverses langues, religions et coutumes. Notre expédition en territoire anthropologique nous amènera à mieux connaître certaines d’entre elles.


Continuons à rassembler notre équipement. Nous avons avant tout besoin d’une carte du territoire anthropologique. Pour définir notre itinéraire, il nous faut dresser un portrait des différents domaines de recherche en anthropologie.


L’anthropologie et ses domaines de recherche


L’anthropologie peut être définie comme l’étude de la diversité biologique et culturelle de l’être humain, qu’elle soit passée ou actuelle. Elle est généralement divisée en quatre domaines de recherche se distinguant selon deux dimensions : le temps, passé ou présent, et le type de diversité explorée, biologique ou culturelle. La figure 1 présente ces domaines de recherche. La paléoanthropologie et l’anthropologie biologique portent sur l’étude de la diversité biologique, celle de nos ancêtres ou celle des populations actuelles, alors que l’archéologie et l’anthropologie sociale et culturelle ont pour objet la diversité culturelle, tant des populations et civilisations disparues que des sociétés d’aujourd’hui.

Figure 1 Les domaines de recherche de l'anthropologie
Figure 1 Les domaines de recherche de l'anthropologie

Figure 2 L'anthropologue en tant que sciences mutlidisciplinaire
Figure 2 L'anthropologue en tant que sciences mutlidisciplinaire

Sans perdre de vue que plusieurs recherches anthropologiques touchent la diversité biologique humaine, nous nous intéresserons davantage dans cet ouvrage à la diversité culturelle contemporaine, c’est-à-dire à l’anthropologie sociale et culturelle, qui est aussi parfois appelée ethnologie. Selon Bronislaw Malinowski, considéré comme le père fondateur de l’anthropologie sociale et culturelle moderne, l’objectif de domaine de recherche est de « saisir le point de vue de l’indigène, ses rapports avec la vie, de comprendre sa vision de son monde» (Malinowski 1989 : 81-82).


Comment parvenir à étudier la diversité culturelle ? Que faut-il analyser ? Que faut-il chercher ? Les anthropologues répondront simplement qu’il faut observer et consigner tout ce qui caractérise la culture étudiée : l’environnement, l’histoire, les structures sociales, les règles hiérarchiques et les structures de pouvoir, les systèmes d’échanges et de commerce, les comportements individuels, les systèmes de croyances et de valeurs, la langue, etc. Ils doivent donc s’intéresser à toutes les caractéristiques sociales et humaines de la population qu’ils étudient afin d’en bien comprendre la culture. C’est pourquoi ils doivent à la fois faire appel à la géographie, à l’histoire, à la sociologie, à la science politique, à l’économie, à la psychologie, à la philosophie, à la linguistique, c’est-à-dire à toutes les autres disciplines des sciences sociales et humaines, chacune d’elles étant un outil pour expliquer une facette particulière de la culture. L’anthropologie est donc une science multidisciplinaire (voir la figure 2 à la page 4).


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Les bases de l'anthropologie sociale et culturelle


Comme toute science, l’anthropologie sociale et culturelle se fonde sur des notions, des concepts et un vocabulaire spécifiques. Tout au long de cet ouvrage, nous nous familiariserons avec le langage de l’anthropologue. Pour le moment, comme un anthropologue apprenant l’inuktituk avant de s’aventurer au Nunavik, nous devons commencer notre apprentissage du langage anthropologique par la compréhension des deux principales bases de l’anthropologie sociale et culturelle : la notion de culture ainsi que le principe éthique du relativisme culturel, des notions qui seront approfondies dans les premiers chapitres de cet ouvrage.


La culture


Pendant le 19e et le début du 20e siècle, alors que l’anthropologie sociale et culturelle moderne en est à ses premiers développements théoriques, la notion de culture devient rapidement un important objet de débat. Par leurs séjours auprès des populations autochtones d’Afrique, d’Asie, d’Océanie ou des Amériques, les anthropologues sont exposés quotidiennement à la diversité des sociétés humaines. S’inspirant de la philosophie et étant à la recherche d’une notion leur permettant d’analyser scientifiquement cette diversité, les anthropologues ont développé leur propre concept de culture.

En 1871, Edward Burnett Tylor (1832-1917), un anthropologue anglais, a rédigé l’une des premières définitions de la notion de culture. Elle est considérée aujourd’hui comme une définition classique, à l’origine des définitions modernes:

Culture ou civilisation, pris dans son sens ethnologique le plus étendu, est ce tout complexe qui comprend la connaissance, les croyances, l’art, la morale, le droit, les coutumes et les autres capacités ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société. (Tylor dans Cuche 2001: 16)

Cette définition de Tylor met en lumière deux des aspects fondamentaux de la notion de culture. Premièrement, elle contient une énumération des éléments qui la composent : l’art, la morale, le droit et les coutumes. Elle offre un inventaire et une description des diverses réalités propres à l’analyse culturelle. Deuxièmement, cette définition met l’accent sur le fait que ces différentes composantes sont apprises.

Les anthropologues contemporains ont élargi le sens donné à la notion d’apprentissage de la culture et l’ont étendu à l’ensemble de la société. La culture n’est pas innée, statique, figée dans l’espace et le temps, elle est au contraire toujours en transformation. Puisque les compétences et les habitudes de vie sont acquises, des éléments peuvent y être ajoutés, modifiés ou éliminés lors de l’apprentissage. En d’autres termes, une culture n’est pas statique. Elle est acquise par l’apprentissage et se modifie sous l’action des individus.


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Par exemple, la culture politique du Québec s’est transformée au cours de son histoire et plus particulièrement lors de la Révolution tranquille. L’État, le système éducatif et les services publics, traditionnellement imprégnés par l’idéologie catholique, se sont alors peu à peu laïcisés. Bien que plusieurs Québécois et Québécoises s’identifient toujours aux traditions chrétiennes, la culture québécoise se définit plutôt aujourd’hui par le partage d’une langue et d’une histoire communes, de même que par la survivance d’un système juridique et d’idéaux moraux inspirés des traditions française et britannique. Étant donné la croissance de la diversité religieuse des Québécois, provenant notamment de l’immigration et de transformations sociales et politiques profondes, le rôle de la religion dans la culture québécoise a graduellement été redéfini.


Le relativisme culturel


Pour étudier la diversité culturelle, les anthropologues ont adopté un principe éthique particulier, le relativisme culturel. Ce principe stipule que toutes les cultures humaines sont contextuellement valables. Par conséquent, aucune culture n’est inférieure ou supérieure à d’autres puisque leurs composantes doivent être analysées dans leur contexte. M.J. Herskovits, l’un des principaux défenseurs de ce principe, constate qu’ «à la base de toute recherche ethnologique [anthropologique] il faut un détachement scientifique absolu, qui exige à son tour l’exclusion de tout jugement de valeur »
(Herskovits 1967 : 72).


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En d’autres termes, comme toutes les cultures humaines sont contextuellement valables, les anthropologues doivent écarter leurs jugements de valeurs, leurs préjugés et leurs idées préconçues pour parvenir à étudier le plus objectivement possible une culture différente de la leur, comme Herskovits l’a expliqué :

[…] l’anthropologue sur le terrain […] doit adapter ses réactions pour saisir, en fonction des valeurs du peuple qu’il étudie, des coutumes aussi contraires à son expérience personnelle que l’infanticide, la chasse aux têtes, diverses habitudes sanitaires et alimentaires « déplaisantes », et tout à l’avenant. (Herskovits 1967 : 73).

Le principe du relativisme culturel fonde ainsi l’importance de contextualiser les cultures et d’éviter leur hiérarchisation.

Tel que l’illustre la figure 3, une fois le principe éthique du relativisme culturel accepté, les anthropologues peuvent examiner avec un souci d’objectivité les valeurs, les croyances et les institutions des différentes cultures. Leur méthode privilégiée est le partage du quotidien des membres d’une population, soit le terrain. Ainsi, lorsque les anthropologues sont sur le terrain, ils expérimentent quotidiennement la diversité culturelle, et c’est le principe éthique du relativisme culturel qui leur permet d’observer et d’analyser cette diversité de la manière la plus objective possible. Il sera question dans le chapitre 1 de cette méthode et du relativisme culturel, qui sont au cœur de la recherche anthropologique. Le premier territoire de notre terrain anthropologique sera donc la méthode de terrain elle-même.


Culture et diversité, Initiation à l'anthropologie - Introduction

Introduction de Culture et diversité Initiation à l'anthropologie , pp1-7, Karine St-Denis, éditions CECinc, Montréal, 2006, 196p.

Lundi 10 Mai 2010