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 <title>AnthropoWeb</title>
 <subtitle><![CDATA[AnthropoWeb.com, Le Portail des Sciences Humaines
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 <updated>2026-10-10T06:43:56+02:00</updated>
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   <title>Cliniques disciplinaires</title>
   <updated>2010-10-13T16:34:00+02:00</updated>
   <id>https://www.anthropoweb.com/Cliniques-disciplinaires_a160.html</id>
   <category term="Anthropologie " />
   <published>2010-10-12T11:40:00+02:00</published>
   <author><name>Olivier Douville, Monique Selim</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Extrait du Journal des anthropologues n°116-117, "Anthropologie, Psychanalyse et Etat", AFA, 2009.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <img src="https://www.anthropoweb.com/photo/art/default/2406798-3372829.jpg?v=1289628744" alt="Cliniques disciplinaires" title="Cliniques disciplinaires" />
     </div>
     <div>
      <p>Second num&eacute;ro du <em>Journal des anthropologues</em> (1996, 64&#8209;65)  &agrave; aborder les rapports sociaux entre anthropologie et psychanalyse, ce volume  se centre sur les postures adopt&eacute;es par les anthropologues et les cliniciens.  Il ne s&rsquo;agit donc pas de participer &agrave; l&rsquo;&eacute;laboration d&rsquo;un &eacute;difice th&eacute;orique  magistral o&ugrave; se rejoindraient utopiquement les deux disciplines, avec leurs  bagages historiques de connaissances accumul&eacute;es sur le mode des diverses tentatives  d&rsquo;anthropologie psychanalytique, lesquelles furent souvent peu &agrave; m&ecirc;me de  laisser s&rsquo;&eacute;panouir le questionnement portant sur le terrain, la m&eacute;thode et  l&rsquo;objet. Partant de leurs pratiques au pr&eacute;sent qu&rsquo;ils questionnent dans une  volont&eacute; de distanciation, les auteurs offrent au regard un ensemble vari&eacute; de  positions et de points de vue sur des segments particuliers de leur activit&eacute;  herm&eacute;neutique. Cette perspec&shy;tive entre en &eacute;cho avec la th&eacute;matique de  l&rsquo;empathie qui a nourri le pr&eacute;c&eacute;dent num&eacute;ro du <em>Journal des anthropologues</em>, tout en s&rsquo;inscrivant dans une optique  diff&eacute;rente. L&rsquo;empathie est en effet une attitude parmi d&rsquo;autres, qui met en jeu  des affects et des pulsions consid&eacute;r&eacute;s en l&rsquo;occurrence comme un levier de  l&rsquo;investigation ethnologique, ou pour le moins un instrument d&eacute;positaire d&rsquo;une  utilit&eacute; relative. D&rsquo;une certaine mani&egrave;re l&rsquo;empathie est ainsi l&rsquo;antith&egrave;se de  l&rsquo;attitude d&rsquo;&eacute;coute et d&rsquo;interpr&eacute;tation du psychana&shy;lyste m&ecirc;me si les  anthropologues montrent la richesse des tentatives d&rsquo;en d&eacute;monter les ressorts  en se penchant sur leurs terrains et en d&eacute;cortiquant le tissu des relations  interpersonnelles o&ugrave; ils se sont immerg&eacute;s.</p>
<p><br>
  Les contributions des  anthropologues, sociologues et cliniciens rassembl&eacute;es dans cette nouvelle  livraison du <em>Journal des anthropologues</em> font appara&icirc;tre un dialogue r&eacute;flexif sur trois topos&nbsp;:<br>
&bull;&nbsp;Clinique  du terrain et terrains cliniques&nbsp;: des anthropologues s&rsquo;interrogent sur la  nature des relations interpersonnelles d&eacute;velop&shy;p&eacute;es durant leurs enqu&ecirc;tes, le  sens et les modalit&eacute;s de leur &eacute;coute, et, corollairement, les mobiles intimes  de la parole des acteurs. Les crises &eacute;conomiques et politiques qui bouleversent  de nombreuses soci&eacute;t&eacute;s s&rsquo;impriment, en effet, dans la situation ethnologique.  De surcro&icirc;t, l&rsquo;ethnologue se trouve de plus en plus fr&eacute;quemment en contact avec  des populations en fragilisation croissante, en &eacute;tat de non&#8209;inscription, et  m&ecirc;me d&rsquo;errance.<br>
&bull;&nbsp;Folie et &Eacute;tat &agrave;  partir d&rsquo;une r&eacute;flexion crois&eacute;e, d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute; sur les effets, sur les &eacute;laborations  identitaires des nouvelles repr&eacute;sentations du bien&#8209;&ecirc;tre psychique, de l&rsquo;autre  sur les instances de l&eacute;gitimation sur ce que serait une bonne sant&eacute; psychique  en termes de pr&eacute;vention, de diagnostic, de traitement et de leur &eacute;va&shy;luation.  Le lien doit &ecirc;tre soulign&eacute; entre les terreurs issues de la violence de l&rsquo;&Eacute;tat  et les confusions des registres du r&eacute;el, de l&rsquo;imaginaire et du symbolique, qui  font tenir l&rsquo;existence singuli&egrave;re, la transmission de la vie psychique d&rsquo;une  g&eacute;n&eacute;ration &agrave; l&rsquo;autre et les &eacute;changes sociaux. D&rsquo;une certaine mani&egrave;re, la folie  autrefois explor&eacute;e mais respect&eacute;e par la psychopathologie classique, humanis&eacute;e  par la psychoth&eacute;rapie institutionnelle et id&eacute;alis&eacute;e par l&rsquo;antipsychiatrie, a  disparu au profit de l&rsquo;exclusion et de la stigmatisation d&rsquo;un nombre de plus en  plus important de sujets que les banni&egrave;res du dysfonctionnement et du handicap  rassemblent en une masse de perdants qu&rsquo;on ne soigne plus en les invitant &agrave;  s&rsquo;aventurer dans l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement de leur parole. Dans les pays lointains qui ne  rentrent pas dans cette industrialisation du soin, l&rsquo;OMS, au  contraire, pr&eacute;conise un retour aux dispositifs dits  &laquo;&nbsp;traditionnels&nbsp;&raquo;, l&eacute;gitimant m&eacute;diums, devins et autres gu&eacute;risseurs.  De telles pr&eacute;coni&shy;sations ouvrent grand le contr&ocirc;le de l&rsquo;&Eacute;tat sur les pratiques  de la sant&eacute; et par l&agrave; sur le contr&ocirc;le psychique, quand elles ne prescrivent pas  une m&eacute;decine pauvre pour les pays pauvres. Dans ces deux configurations du  monde globalis&eacute;, les &Eacute;tats jouent un r&ocirc;le majeur, id&eacute;ologique, symbolique, mais  aussi institutionnalisant les corps des professionnels du soin psychique. </p>
<p><br>
La psychanalyse fait actuellement  l&rsquo;objet d&rsquo;un d&eacute;bat social, d&rsquo;autant plus aigu que c&rsquo;est la singularit&eacute; du sujet  individuel et l&rsquo;irr&eacute;ductibilit&eacute; de ce sujet &agrave; du pr&eacute;dictif et du chiffrable qui  est en jeu. La pr&eacute;sence de la psychanalyse dans les institutions de soin et  d&rsquo;enseignement, qui date des ann&eacute;es 1920 (cr&eacute;ation d&rsquo;instituts &agrave; vis&eacute;e  th&eacute;rapeutique, en Allemagne et en Grande&#8209;Bretagne, et cr&eacute;ation d&rsquo;enseignements  universitaires en Hongrie) redevient l&rsquo;enjeu d&rsquo;une lutte tant elle est menac&eacute;e  et par les proc&eacute;dures d&rsquo;&eacute;valuation des pratiques et par les mode de formation  et de recrutement des jeunes coll&egrave;gues dans les &eacute;tablissements de soin  psychique et les universit&eacute;s de m&eacute;decine et de psychologie. Dans le m&ecirc;me temps,  la psychiatrie et la psychopathologie sont de plus en plus biologiques et les  facteurs d&rsquo;inn&eacute;it&eacute; sont de plus en plus invoqu&eacute;s pour rendre compte des  troubles de la pens&eacute;e et de la relation &agrave; autrui. D&rsquo;o&ugrave; la bouffonnerie cruelle  de d&eacute;pistage pr&eacute;coce de la d&eacute;linquance, des tendances suicidaires, etc., et la  sid&eacute;rante complicit&eacute; de nombreux laboratoires de psychologie clinique &agrave; cet  &eacute;gard. La g&eacute;n&eacute;ralisation de l&rsquo;&eacute;conomie de march&eacute; a eu des effets de plus en  plus prononc&eacute;s sur les d&eacute;finitions de la souffrance psychique, des troubles  mentaux, leurs modes de diagnostic et leur traitement. Dans les d&eacute;mocraties  industrielles, on constate la dominance des mod&eacute;lisations biologiques et  neurologiques, le retour &agrave; un primat h&eacute;r&eacute;ditaire et la mise en avant de polices  de r&eacute;&eacute;ducation comportementaliste. La globalisation des mod&egrave;les de la sant&eacute; ne  vise pas l&rsquo;uniformisation. Et si l&rsquo;autre exotique y conserve un droit de cit&eacute;  cela ne sera alors plus qu&rsquo;en raison et au prix de son exotisme m&ecirc;me. Les  nouvelles classifications en psychiatrie peuvent &ecirc;tre plus ou moins sp&eacute;cifi&eacute;es  en fonction de crit&egrave;res culturalistes tous centr&eacute;s sur l&rsquo;expression dite  culturelle de l&rsquo;angoisse ou de la d&eacute;pression. O&ugrave; l&rsquo;on voit que ces deux  souffrances psychiques sont bel et bien &eacute;rig&eacute;es comme canon d&rsquo;un mal&#8209;&ecirc;tre  international. Ce n&rsquo;est pas du tout alors le fait culturel que nous trouvons au  premier plan (comme l&rsquo;&eacute;tait par exemple la dimension institutionnelle et  clinique que pr&eacute;sentaient les sympt&ocirc;mes des chamanes) mais un code culturel qui  t&eacute;moignerait de pathologies &laquo;&nbsp;culturelles&nbsp;&raquo; nuan&ccedil;ant et habillant un  trouble fondamental et a priori de la subjectivit&eacute; contemporaine, tour de  passe-passe par quoi le vieux dogme du d&eacute;sordre ethnique reprend corps mais  comme l&rsquo;habillement local d&rsquo;un d&eacute;sordre global. </p>
<p><br>
Ces classifications internationales  admettent des additifs concernant telle ou telle pr&eacute;tendue ou suppos&eacute;e  minorit&eacute;, laquelle dans un mouvement de lobbying peut &ecirc;tre friande de  s&rsquo;approprier ce genre de traits identitaires surcod&eacute;s et identifiants&nbsp;;  rien ne pou&shy;vant se dire, ni m&ecirc;me s&rsquo;entrevoir alors du collectif au singulier.  Cette ethnicisation partielle de la nosologie des classifications actuelles ne  signe en rien une entr&eacute;e en force d&rsquo;un savoir et d&rsquo;un savoir&#8209;faire  anthropologique dans la psychiatrie. Elle flatte l&rsquo;expansion des communautarismes,  r&eacute;ponse actuelle aux effets dissolvants des globalisations. Ce ne sont plus des  groupes ancr&eacute;s dans la culture et la tradition qui nous informent du tr&eacute;sor  ancestral de leurs nosologies et de leurs strat&eacute;gies de soins, mais des groupes&#8209;sympt&ocirc;mes  qui se rassemblent par des modalit&eacute;s homog&eacute;n&eacute;isantes de jouir ou de mal aller.  &Ecirc;tre dans le social c&rsquo;est alors &eacute;prouver la commodit&eacute; d&rsquo;y vivre selon son  sympt&ocirc;me confondu avec son style minoritaire. Un tel mouvement est fort  pr&eacute;occupant pour l&rsquo;exercice de la psychiatrie en tant que pratique et en tant  qu&rsquo;&eacute;pist&eacute;m&egrave;. D&rsquo;autant qu&rsquo;il se prolonge encore en ce qu&rsquo;il donne le feu vert &agrave;  la psychiatrie pour prendre sous sa coupe des cat&eacute;gories de populations issues  du champ social, il est alors clair que cet abus de pouvoir se paye d&rsquo;une  inconsistance de la tenue philosophique et &eacute;pist&eacute;mologique de la discipline. Le  trait social, soit le lien entre souffrance psychique et pr&eacute;carit&eacute;, est alors  trait&eacute; comme un trait &laquo;&nbsp;ethnique&nbsp;&raquo; suppos&eacute; caract&eacute;ristique alors de certaines  couches de population. En effet, si les populations d&eacute;viantes sont r&eacute;duites &agrave;  des cat&eacute;gories de populations souffrantes, elles risqueront d&egrave;s lors de trouver  leur correspondance dans ces classifications qui s&rsquo;ouvrent &agrave; tous les vents du  sociologisme et du culturalisme, tout en gardant un d&eacute;corum scientiste de  vitrine. </p>
<p><br>
  &bull;&nbsp;Les  d&eacute;bats entre anthropologie et psychanalyse sont d&rsquo;ordre &eacute;pist&eacute;mique et  &eacute;pist&eacute;mologique, &agrave; l&rsquo;heure o&ugrave; le cognitivisme est, pour un nombre croissant  d&rsquo;anthropologues et de praticiens du soin psychique, un outil de validation de  leurs recherches et de leurs r&eacute;sultats. Des &eacute;chos de ce d&eacute;bat sont pr&eacute;sents  dans la majorit&eacute; des articles recueillis ici. Le cognitivisme a pris le relais  d&rsquo;une autre tendance de la psychologie r&eacute;put&eacute;e &laquo;&nbsp;scientifique&nbsp;&raquo; qui  &eacute;tait le comportementalisme de Watson, puis celui de Skinner. Aujourd&rsquo;hui  l&rsquo;alliance entre ces deux courants est patente dans des tentatives d&rsquo;orthop&eacute;die  des comportements qualifi&eacute;es de &laquo;&nbsp;psychoth&eacute;rapeuti&shy;ques&nbsp;&raquo; alors que  le travail sur la psych&eacute; y joue un r&ocirc;le subalterne. En croyant possible de  rendre compte de ce qui op&egrave;re entre un stimulus et une r&eacute;ponse, le cognitivisme  va appliquer des modalit&eacute;s d&rsquo;exp&eacute;rimentation provenant toutes du  comportementalisme, mais dans ce paradoxe vite exp&eacute;di&eacute; et jamais consid&eacute;r&eacute;  comme obstacle, qu&rsquo;il tente de les appliquer &agrave; la pens&eacute;e. Comment rendre alors  visible, objectivable, ces op&eacute;rations qu&rsquo;on ne voit gu&egrave;re&nbsp;? Il faut au  cognitivisme objectiver la pens&eacute;e et la connaissance. Or constater qu&rsquo;un sujet  fonctionne est une chose, un truisme presque, inscrire l&rsquo;herm&eacute;neutique des  subjectivations sous le seul registre des avatars des grandes fonctions est un  coup de force id&eacute;ologique, c&rsquo;est ni plus ni moins le retour de ce fameux homme&#8209;machine  qui chez Julien Offray de La   Mettrie fait s&rsquo;agiter la m&eacute;canique horlog&egrave;re de ses rouages.  Toujours est&#8209;il que ce mod&egrave;le qui donnerait la visibilit&eacute; des op&eacute;rations de  pens&eacute;e, celles qu&rsquo;on ne voit pas, est celui de la m&eacute;moire informatique et de  l&rsquo;ordinateur, dont nous savons tous qu&rsquo;il ne peut reposer que sur des  antinomies strictes (0 ou 1) et dysfonctionne &agrave; la moindre &eacute;quivoque. Le  cognitivisme est donc le nom d&rsquo;une rencontre entre l&rsquo;informatique et le  comportementa&shy;lisme. Inf&eacute;od&eacute; au binarisme de la mod&eacute;lisation informatique, le  cognitivisme simplifie &agrave; outrance toute th&eacute;orie de la connaissance en termes de  progr&egrave;s ou d&rsquo;erreurs. Install&eacute; dans le champ de la clinique il &eacute;choue &agrave;  comprendre l&rsquo;&eacute;quivoque du sympt&ocirc;me, sa nature de conflit inconscient, et le  r&eacute;duit &agrave; un montage erron&eacute; frei&shy;nant l&rsquo;adaptation heureuse et pleine du sujet  aux exigences de son monde. Son incurable optimisme rationaliste repose donc  sur une conception extr&ecirc;mement r&eacute;tr&eacute;cie et op&eacute;ratoire de ce qu&rsquo;est la parole  humaine. De parole enfouie et tenace, le sympt&ocirc;me n&rsquo;est plus qu&rsquo;une erreur sise  &agrave; la surface de contact entre la personne et son environnement. On se  souviendra que Watson irrit&eacute; par la pr&eacute;tention de ceux qui &eacute;tudient l&rsquo;&ecirc;tre  humain en tant qu&rsquo;&ecirc;tre de et pour le langage, plaidait aussi pour un autodaf&eacute; g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;  des grands livres de lois, b&ucirc;cher sur lequel enfin le monde, rendu &agrave; sa  rationalit&eacute;, pourrait &eacute;difier ses r&egrave;gles de vie, une bonne fois pour toutes,  sous la f&eacute;rule de manuels cognitivistes. </p>
<p><br>
  Dans une telle perspective,  le lien social est r&eacute;duit &agrave; une machinerie &eacute;ducative forcen&eacute;e. Nous  distinguons, quant &agrave; nous, ce qu&rsquo;il en est de la connaissance (li&eacute;e &agrave; la v&eacute;rit&eacute;  insistante d&rsquo;un savoir inconscient) et ce qu&rsquo;il en est de la cognition. Cette  d&eacute;cision a des enjeux &eacute;pist&eacute;miques et touche en plein le registre du politique  et de l&rsquo;&eacute;conomique, c&rsquo;est&#8209;&agrave;&#8209;dire celui de la rationalisation des rapports de  domination. Un mot encore sur la fortune sans pr&eacute;c&eacute;dent dont jouit aujourd&rsquo;hui  la r&eacute;f&eacute;rence au c&eacute;r&eacute;bral. Nous dirons simplement que le cerveau humain est docile.  Consid&eacute;rons&#8209;le comme un machine, il r&eacute;agira comme un machine, posons&#8209;le comme  un &laquo;&nbsp;rat savant&nbsp;&raquo; et c&rsquo;est en tant que &laquo;&nbsp;rat savant&nbsp;&raquo; qu&rsquo;il  r&eacute;agira. Or la plupart des recherches en neurosciences sont formelles. Le  d&eacute;pliement du r&eacute;seau neuronal ne repose pas seulement sur des processus  endog&egrave;nes. Il faut un autre milieu que le donn&eacute; initial de l&rsquo;inn&eacute;. Il est vou&eacute;  au dehors. Le neuronal ne se construit que dans ce bain qu&rsquo;est celui du  langage. Pr&eacute;cisons alors ce que langage veut dire ici. Ce terme est entendu non  seulement au sens d&rsquo;un outil de cognition mais de plus dans sa fonction mythopo&eacute;tique  d&rsquo;invention, d&rsquo;imaginaire, de capacit&eacute; d&rsquo;&eacute;voquer l&rsquo;absence et le possible de  faire se mouvoir un sujet dans un monde sans qu&rsquo;il songe &agrave; faire de ce monde un  terrain d&rsquo;exercice de ses fonctions les plus instrumentales. Le monde, loin de  n&rsquo;&ecirc;tre qu&rsquo;un laboratoire d&rsquo;exp&eacute;riences de nos fonctions cognitives et de nos  ressources adaptatives est aussi un r&ecirc;ve du corps, un lieu o&ugrave; ruissellent les  cascades de la surr&eacute;alit&eacute; du r&ecirc;ve et du d&eacute;sir. Nous savons alors que tout le  r&eacute;el n&rsquo;est pas rationnel, comme le souhaitait Hegel, et que ce qui engage le  sujet ou le collectif dans ses d&eacute;bats incessants, pol&eacute;&shy;miques et symptomatiques  avec les pulsions de destruction et les issues de la sublimation ne se  d&eacute;veloppe pas seulement dans la gestion comptable, dans la rationalisation  volontaire, dans la mise au pas que veulent r&eacute;aliser des scientismes divers.  Sans doute pouvons&#8209;nous nous risquer &agrave; avancer que ce dont s&rsquo;occupent  psychanalystes et anthropologues du pr&eacute;sent c&rsquo;est justement de ce qui va de  travers dans cette factice ad&eacute;quation adaptative du singulier ou du collectif &agrave;  son monde de ce qui cloche, de ce qui fait accident et sympt&ocirc;me dans les  appartenances et les alliances, dans les filiations et les affiliations. On le  voit, &agrave; l&rsquo;inverse, l&rsquo;anthropos du sujet du comportementalisme est celui d&rsquo;un  &eacute;tat psychique &eacute;troitement d&eacute;termin&eacute; par son capital biologique et mis au d&eacute;fi  de faire all&eacute;geance &agrave; un id&eacute;al de la besogne et de la consommation. Le  cognitivisme r&eacute;pond id&eacute;ologiquement &agrave; une qu&ecirc;te de d&eacute;terminisme dans un monde  devenant de plus en plus ind&eacute;termin&eacute;. </p>
<p><br>
  Ces trois lignes de  r&eacute;flexion sont d&eacute;velopp&eacute;es autour de situations sociales tr&egrave;s vari&eacute;es et font  place &agrave; des entretiens nom&shy;breux. L&rsquo;&eacute;change en effet est apparu &agrave; certains  anthropologues comme une forme plus libre d&rsquo;expression. Les consid&eacute;rations of&shy;fertes  butent toutes &agrave; leur mani&egrave;re sur les configurations actuelles du sujet et des  subjectivit&eacute;s, ce autour des modes de subjectivation des ordonnancements  sociaux pr&eacute;sents. S&rsquo;il nous revient de poser quelques jalons communs sur ce  champ, qui interpelle l&rsquo;ensemble des sciences humaines et sociales, ce sera  bien dans un contexte politico&#8209;social qui para&icirc;t aussi d&eacute;favorable &agrave; l&rsquo;anthropologie  qu&rsquo;&agrave; la psychanalyse. En effet, ces deux disciplines sont pr&eacute;caris&eacute;es et mises  en crise pour des raisons autant id&eacute;ologiques qu&rsquo;institutionnelles et  &eacute;conomiques. </p>
<p><br>
  La singularit&eacute; subjective  &eacute;merge relativement r&eacute;cemment en anthropologie tant elle &eacute;tait peu prise en  compte dans la p&eacute;riode coloniale o&ugrave; l&rsquo;ethnographie se fixe sur rites et mythes  collectifs, c&rsquo;est&#8209;&agrave;&#8209;dire sur l&rsquo;hypostase d&rsquo;une alt&eacute;rit&eacute; ordonn&eacute;e et id&eacute;alis&eacute;e  en rupture avec les r&eacute;voltes anticoloniales r&eacute;prim&eacute;es dans le sang. C&rsquo;est sans  doute avec les &eacute;tudes de l&rsquo;&eacute;cole de Chicago, et avec que l&rsquo;on a quelques  descriptions pr&eacute;cieuses du social et de la culture au singulier. Ce dernier fut  l&rsquo;auteur d&rsquo;une monographie autour de sa rencontre d&eacute;cisive et d&eacute;chirante en 1911  d&rsquo;un Indien yana, unique survivant de sa tribu, d&eacute;charn&eacute; qui, h&eacute;berg&eacute; au mus&eacute;e  de Berkeley, re&ccedil;ut le nom d&rsquo;Ishi (&laquo;&nbsp;homme&nbsp;&raquo; en langue yana) et devint  l&rsquo;ami des Kroeber (Kroeber, 1988).  Mais le paysan polonais (Thomas &amp; Znaniecki, 1919) tout comme Ishi ne sont  plus embl&eacute;matiques d&rsquo;une culture dont l&rsquo;opulence intacte parlerait &agrave; travers  eux. Ce ne sont pas des &ecirc;tres de reflets, mais des sujets&#8209;limites en rupture et  en d&eacute;calage. On pourrait s&rsquo;attendre &agrave; ce que la centration sur le sujet  individuel soit au centre de la psychanalyse. Il est toutefois &agrave; remarquer que  la controverse majeure entre Jones et Malinowski, qui se double d&rsquo;une  controverse mineure de ce m&ecirc;me anthropologue avec un Roheim qu&rsquo;il ne lisait  qu&rsquo;avec d&eacute;sinvolture, ne met jamais comme argument un sujet singulier entendu  dans son histoire, et dans l&rsquo;incollectivisable de son dire du c&ocirc;t&eacute;  psychanalytique. Ce seront au fond des objets assez loin de ce que donne une  cure qui seront utilis&eacute;s par Roheim, des r&ecirc;ves ramen&eacute;s &agrave; une th&eacute;matique banale  du r&ecirc;ve, des jeux d&rsquo;enfants entendus comme des mises en sc&egrave;nes de contes. Et  c&rsquo;est peut-&ecirc;tre l&rsquo;encore peu connu <em>Black  Hamlet</em> du Dr. Wulf Sachs (1940) qui repr&eacute;sente la premi&egrave;re monographie  psychanalytique men&eacute;e par un m&eacute;decin et psychanalyste passionn&eacute;  d&rsquo;anthropologie, qui prit en cure un habitant des <em>township</em> sud&#8209;africaines, John, en 1939. John lui aussi, tout comme  Ishi, ne pouvait &ecirc;tre pris comme le sujet embl&eacute;matique de sa culture, dou&eacute; de  pouvoirs sorciers, fascin&eacute; par la ville, serveur dans un restaurant, t&eacute;moin  f&eacute;brile et inquiet de la d&eacute;rive des pratiques de divination &agrave; de fun&egrave;bres  techniques de pouvoir, tiraill&eacute; dans des conflits de l&eacute;gitimit&eacute;, m&eacute;lancolis&eacute;  par une angoisse d&rsquo;abandon, John qui avait trop de bribes d&rsquo;identit&eacute; en pr&ecirc;t&#8209;&agrave;-porter  et trop peu d&rsquo;assignations et d&rsquo;affiliations rassurantes apporta &agrave; son m&eacute;decin  des mat&eacute;riaux anthropologiques exemplaires, l&rsquo;invitant &agrave; se rendre dans son  village natal en Rhod&eacute;sie du Sud. On pourrait parler ici de &laquo;&nbsp;cure&#8209;terrain&nbsp;&raquo;,  et, comme lors d&rsquo;une investigation ethnologique, l&rsquo;interlocuteur privi&shy;l&eacute;gi&eacute; de  l&rsquo;anthropologue ou du psychanalyste est n&eacute;cessairement un peu &agrave; l&rsquo;&eacute;cart de son  groupe, en d&eacute;calage et en conflit avec les iden&shy;tifications conventionnelles  ext&eacute;rieures. </p>
<p><br>
  Quoi qu&rsquo;il en soit si le  sujet individuel est au centre de la psychanalyse qui tente, par le transfert  de faire un lien entre la langue de l&rsquo;infantile et la r&eacute;alit&eacute; mat&eacute;rielle du  sympt&ocirc;me, la culture de l&rsquo;intime et du souci r&eacute;flexif de soi qui a accompagn&eacute;  la naissance de la psychanalyse n&rsquo;est plus si pr&eacute;gnante en notre monde actuel  tant elle est menac&eacute;e et attaqu&eacute;e par les logiques consommatoires h&eacute;g&eacute;moniques  engendr&eacute;es par l&rsquo;expansion du capitalisme et sa financiarisation aux  cons&eacute;quences imma&icirc;trisables &ndash; ce qu&rsquo;a pu montrer la crise d&rsquo;octobre 2008. Mais  plus insidieusement ce sujet divis&eacute;, ce sujet en lien avec l&rsquo;inconscient, se  trouve min&eacute; de l&rsquo;int&eacute;rieur par une partie de la corporation analytique c&eacute;dant &agrave;  une naturalisation du symbolique, hypostasi&eacute; dans la fonction du p&egrave;re. Le d&eacute;bat  n&rsquo;est pas si neuf. La psychanalyse fran&ccedil;aise des ann&eacute;es 1920 et 1930, assez  loin de l&rsquo;accueil que lui firent en vain des surr&eacute;alistes &eacute;clair&eacute;s (Breton,  Queneau et Crevel), se marqua par des figures fortement r&eacute;actionnaires dont  Pichon qui infl&eacute;chirent la complexit&eacute; de la th&eacute;orie du p&egrave;re chez Freud  (s&eacute;ducteur, mort, impr&eacute;cateur, terrible, menteur&hellip;) vers une hypostasie de la  fonction paternelle comme fonction normative. Durkheim y trouvait bien plus son  compte que Freud. Aujourd&rsquo;hui, on note une virulente bipolarisation entre des  courants psychanalytiques n&eacute;oconservateurs qui mettent en exergue le caract&egrave;re  transcendant et irrempla&ccedil;able de la fonction paternelle et d&rsquo;autres, plus  topologues, plus lecteurs des derni&egrave;res &eacute;laborations lacaniennes qui  consid&egrave;rent que les derni&egrave;res &eacute;laborations du symbolique chez Lacan, d&eacute;tachent  la psychanalyse de toute tentation de naturaliser le symbolique et relativise,  en cons&eacute;quence, la port&eacute;e de cette dite fonction paternelle. Or, la d&eacute;fense du  p&egrave;re &agrave; laquelle publiquement se livrent de fa&ccedil;on r&eacute;currente des psychanalystes  alarm&eacute;s par les signes, &agrave; leurs yeux manifestes de &laquo;&nbsp;l&rsquo;indistinction des  sexes&nbsp;&raquo; qu&rsquo;ils croient rep&eacute;rer dans le monde actuel met en sc&egrave;ne une  crispation r&eacute;gressive affaiblissant de fait la pens&eacute;e. Pour les anthropologues  un autre risque &ndash;&nbsp;un peu inattendu&nbsp;&ndash; se fait jour&nbsp;; lorsque  certains se voient convi&eacute;s &ndash;&nbsp;sur appel d&rsquo;offres&nbsp;&ndash; &agrave; &eacute;tudier la fin  d&rsquo;institutions publiques centrales (h&ocirc;pitaux en particulier) ou priv&eacute;es  (entreprises licenciant leurs salari&eacute;s) ils s&rsquo;adonnent &agrave; la compassion,  l&rsquo;accompagnement th&eacute;rapeutique, si profond&eacute;ment touch&eacute;s par le sort individuel  des rel&eacute;gu&eacute;s qu&rsquo;ils en oublient les requisits minimaux de leur m&eacute;tier centr&eacute;  sur les fonctionnements sociaux et plongent dans la description du deuil.</p>
<p><br>
  Les anthropologues comme les  psychanalystes pourraient donc faire leur ce constat que &laquo;&nbsp;l&rsquo;injonction,  partout, &agrave; &quot;&ecirc;tre quelqu&rsquo;un&quot; entretient l&rsquo;&eacute;tat pathologique qui rend  cette soci&eacute;t&eacute; n&eacute;cessaire. L&rsquo;injonction &agrave; &ecirc;tre fort produit la faiblesse par  quoi elle se maintient, &agrave; tel point que <em>tout  semble prendre un aspect th&eacute;rapeutique</em>,m&ecirc;me travailler, m&ecirc;me aimer&nbsp;&raquo; (Comit&eacute; invisible, 2008). Et de plus en  plus l&rsquo;&Eacute;tat et le politique se l&eacute;gitiment de pren&shy;dre soin de  &laquo;&nbsp;notre&nbsp;&raquo; sant&eacute;. Le s&eacute;curitaire envahit le sanitaire et fait du  devoir d&rsquo;&ecirc;tre et de se maintenir en bonne sant&eacute; un imp&eacute;ratif hypochondriaque  ob&eacute;rant bien d&rsquo;autres fa&ccedil;ons de penser, de d&eacute;sirer et d&rsquo;exp&eacute;rimenter le vivre  ensemble que celles que promeuvent les hygi&eacute;nismes g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;s.  Consid&eacute;rablement transform&eacute;s, les modes de contr&ocirc;le et de domination dans le  monde globalis&eacute; mettent aujourd&rsquo;hui notamment le sujet individuel, dans sa  singularit&eacute;, son &eacute;motivit&eacute; et sa r&eacute;ceptivit&eacute;, au centre des processus  d&rsquo;enr&ocirc;lement, recherchant l&rsquo;adh&eacute;sion volontaire plus que la contrainte et ce,  m&ecirc;me dans des pays au gouvernement autoritaire comme la Chine. Anthropologues  et psychanalystes se trouvent donc conduits &agrave; renouveler de fa&ccedil;on d&eacute;cisive  leurs interpr&eacute;tations dans l&rsquo;articulation des m&eacute;canismes sociaux et des formes  de subjectivit&eacute; pr&eacute;sentes. En effet &laquo;&nbsp;jamais domination n&rsquo;avait trouv&eacute; mot  d&rsquo;ordre plus insoup&shy;&ccedil;onnable. Le maintien du Moi dans un &eacute;tat de demi&#8209;d&eacute;labrement  permanent, dans une d&eacute;mi&#8209;d&eacute;faillance chronique est le secret le mieux gard&eacute; de  l&rsquo;ordre des choses actuel. Le Moi faible, d&eacute;prim&eacute;, autocritique, virtuel est  par essence ce sujet ind&eacute;finiment adaptable que requiert une production fond&eacute;e  sur l&rsquo;innovation, l&rsquo;obsolescence acc&eacute;l&eacute;r&eacute;e des technologies, le bouleversement  constant des normes sociales, la flexibilit&eacute; g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e. Il est &agrave; la fois le  consommateur le plus vorace et, paradoxalement, <em>le Moi le plus productif</em>, celui qui se jettera avec le plus  d&rsquo;&eacute;nergie et d&rsquo;avidit&eacute; sur le moindre <em>projet</em>,  pour revenir plus tard &agrave; son &eacute;tat larvaire d&rsquo;origine&nbsp;&raquo; (Comit&eacute; invisible, <em>op. cit.</em>).</p>
<p><br>
  On serait donc l&agrave; &agrave; l&rsquo;oppos&eacute;  du moi de l&rsquo;ethnologue tel que L&eacute;vi&#8209;Strauss l&rsquo;explicite &agrave; partir de sa propre  conscience de lui&#8209;m&ecirc;me dans un entretien avec Pierre&#8209;Andr&eacute; Boutang&nbsp;:  &laquo;&nbsp;Je n&rsquo;arrive pas &agrave; me percevoir comme un individu, comme une personne,  comme un moi&hellip;&nbsp;&raquo; (entretien conduit en 1991, parution en DVD en 2008). Citant un entretien avec un &eacute;tudiant venu l&rsquo;interroger  sur sa militance socialiste lors de sa p&eacute;riode &eacute;tudiante, il ajoute&nbsp;:  &laquo;&nbsp;je faisais cruellement l&rsquo;exp&eacute;rience de cette carence d&rsquo;identit&eacute; dont je  souffre&hellip;&nbsp;&raquo;. Pour lui&nbsp;: &laquo;&nbsp;le travail de l&rsquo;ethnologue fait de lui  le lieu o&ugrave; des pens&eacute;es &eacute;trang&egrave;res peuvent se d&eacute;ployer&hellip;&nbsp;&raquo; Il insiste sur  &laquo;&nbsp;cette infirmit&eacute; de ma nature que j&rsquo;&eacute;prouve&hellip; Une pr&eacute;dilection  particuli&egrave;re &agrave; faire de moi le lieu presque passif de ph&eacute;nom&egrave;nes qui n&rsquo;appartiennent  pas &agrave; ma propre existence, &agrave; ma propre histoire, &agrave; ma soci&eacute;t&eacute;&nbsp;&raquo;. On serait  fort &eacute;loign&eacute;, mais pour d&rsquo;autres raisons de la <em>ratio</em> psychanalytique qui ne se plie pas devant les id&eacute;ologies de  l&rsquo;homme neuronal ou comportemental en vogue et se distingue des th&eacute;rapies des  comportements (qui ne sont donc pas des &laquo;&nbsp;psycho&nbsp;&raquo;&#8209;th&eacute;rapies) o&ugrave;  l&rsquo;accent est plac&eacute; sur l&rsquo;imm&eacute;diat du v&eacute;cu et la contrainte adaptative. Mais  c&rsquo;est encore la recherche en clinique psychanalytique qui d&eacute;pend de l&rsquo;invention  du psychanalyste et de sa rigueur &agrave; entendre ce qui d&eacute;compl&egrave;te le sujet de ces  mirages narcissiques. Refusant la r&eacute;duction d&rsquo;un lien transf&eacute;rentiel au rapport  de force et de s&eacute;duction propres aux intersubjectivit&eacute;s et aux luttes de  prestige et de reconnaissance, le psychanalyste, en s&eacute;ance, fait de son lien &agrave;  ses associations et &agrave; sa langue le topos d&rsquo;une suspension des exigences de sa  personne. Notons enfin un point de rencontre imaginaire entre les demandes  r&eacute;ciproques que s&rsquo;adressent les deux disciplines&nbsp;; du c&ocirc;t&eacute; de la  psychanalyse, est confort&eacute;e par l&rsquo;anthropologie la croyance au mythe de groupes  sociaux &ndash;&nbsp;suppos&eacute;s archa&iuml;ques&nbsp;&ndash; o&ugrave; serait r&eacute;alis&eacute;e une parent&eacute; en  quelque sorte parfaite, red&eacute;clin&eacute;e en lignages et familles. C&rsquo;est cette fiction  qui est en particulier mobilis&eacute;e par l&rsquo;ethnopsychiatrie lorsque est impos&eacute; au  patient un traitement reconstitu&eacute; selon la chim&egrave;re de son origine.  L&rsquo;anthropologue, par ailleurs, en faisant de l&rsquo;adoption et de la m&eacute;taphore de  parent&eacute; l&rsquo;embl&egrave;me de l&rsquo;excellence de son int&eacute;gration sur le terrain &ndash;&nbsp;o&ugrave;  une famille le reconna&icirc;trait au sens fort comme un des siens&nbsp;&ndash; alimente un  roman familial (terme de Freud, 1909) pseudoscientifique sur lequel peut &ecirc;tre  port&eacute;e une interpr&eacute;tation d&rsquo;ordre analytique. </p>
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<p><strong>Sujets  et subjectivit&eacute;s actuelles</strong></p>
<p><br>
  Le sujet est  travers&eacute; par la dimension inconsciente, elle-m&ecirc;me perm&eacute;able au social, au lien  social, c&rsquo;est&#8209;&agrave;&#8209;dire au discours. C&rsquo;est pourquoi la psychanalyse ne peut que  porter interrogation sur la logique et la nature des &laquo;&nbsp;Biens&nbsp;&raquo; qui  rendent consistants toute forme d&rsquo;appareillage social. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; des d&eacute;finitions  du but du regroupement social en termes d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;ts ou d&rsquo;<em>ethos</em>, la psychana&shy;lyse freudienne voit dans l&rsquo;<em>&eacute;ros </em>la nature propre de la colle sociale. Au sein de la  litt&eacute;rature psychanalytique se pr&eacute;sentent des modes contrast&eacute;s de penser les  modifications du lien social au risque parfois de valoriser de nostalgiques  regrets pour les patriarcats, alors m&ecirc;me que c&rsquo;est bien aussi et souvent au Nom  de l&rsquo;Amour pour le P&egrave;re que des destructions fratricides se d&eacute;cha&icirc;nent. Cette  nostalgie montre non l&rsquo;acuit&eacute; d&rsquo;un point de vue, mais un sympt&ocirc;me p&eacute;tri d&rsquo;une  confusion entre alliance et filiation, une fa&ccedil;on &agrave; la fois de voir et de ne pas  voir que la matrice &oelig;dipienne n&rsquo;est sans doute pas si puissante que cela &agrave;  formater les conflits et les souffrances psychiques actuelles. C&rsquo;est bien dans  cette sp&eacute;culation tr&egrave;s freudienne, sur le destin d&rsquo;<em>&eacute;ros</em> comme colle sociale, que se joue le ressort des discussions  cliniques et anthropologiques sur l&rsquo;identit&eacute;. Sigmund Freud dans sa c&eacute;l&egrave;bre <em>Massen Psychologie&hellip;,</em> traite l&rsquo;homme pris  isol&eacute;ment en tant que partie constituante d&rsquo;un amas humain qui s&rsquo;organise en  masse &agrave; un moment donn&eacute; pour une fin d&eacute;termin&eacute;e. Le travail de l'inconscient  interf&egrave;re autant dans le discours et le lien social que dans le fonctionnement  psychique au singulier. C'est l&agrave; le point de d&eacute;part de toute anthropologie  culturelle r&eacute;f&eacute;r&eacute;e &agrave; la psychanalyse. Les remaniements de la m&eacute;tapsychologie  freudienne sont corr&eacute;l&eacute;s aux diff&eacute;rents moments de la th&eacute;orie psychanalytique  de la culture. L&rsquo;entr&eacute;e de la pulsion de mort dans le champ clinique &eacute;l&egrave;ve le  &laquo;&nbsp;malaise&nbsp;&raquo; au rang d&rsquo;une cat&eacute;gorie de lecture du collectif. C&rsquo;est au  plan du collectif que devient possible une lecture clinique des effets de  Thanatos. Le champ socioanthropologique est, lors des ann&eacute;es 1920, un terrain  d'application, un des lieux de &laquo;&nbsp;mise en r&eacute;serve&nbsp;&raquo; des nouvelles  th&eacute;ories des montages et des machines pulsionnelles. L&rsquo;&eacute;tude des structures  anthropologiques d&eacute;bouche sur la question du lien social et du politique.</p>
<p><br>
  La dimension actuelle d&rsquo;une  anthropologie clinique serait, &agrave; partir de cette intuition freudienne, de  situer le sort contemporain des m&eacute;diations subjectives. Les m&eacute;diations  subjectives de la diff&eacute;rence des sexes, donc des g&eacute;n&eacute;rations, ne sont ni  finies, ni infinies. Les objets anthropologiques instituants connaissent des  mutations profondes, qu&rsquo;attestent et dramatisent les martyrologies paritaires,  victimaires, minoritaires, etc. Se cr&eacute;ent des sous&#8209;cultures minoritaires qui se  situent hors-jeu de toute discussion sur leurs id&eacute;ologies sous&#8209;jacentes par la  mise en avant de droits sp&eacute;cifiques, voire de mani&egrave;res sp&eacute;cifiques de vivre, de  mourir, de souffrir, d&rsquo;aimer et de devenir fou. Dans un rabattement du semblable  sur l&rsquo;identique, ces microgroupes s&rsquo;inscrivent dans des rempardements  ahurissants qui provoquent une r&eacute;elle inflexion du juridique. Ainsi, il est de  plus en plus demand&eacute; au droit de l&eacute;gitimer des fa&ccedil;ons de vivre et de garantir  aux pathos victimologiques le soin de focaliser les identifications. La confusion  entre droit et institution est grandissante. Les psychanalystes ne sont pas  assez attentifs &agrave; ces effets de confusion et ils c&egrave;dent parfois &agrave; des r&ecirc;veries  utopistes et atopiques concernant le rapport de chacun &agrave; la loi. En raison de  deux d&eacute;fauts de pens&eacute;e, d&rsquo;une part en identifiant la coutume au droit, sans se  rendre compte que, par exemple, chez des exil&eacute;s qui mettent en alerte des  dispositifs de droit commun, doit d&rsquo;abord &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e la signification  personnelle, particuli&egrave;re, voire sympto&shy;matique ou encore psychopathologique du  rapport de chacun a ce qu&rsquo;il fait de ce qu&rsquo;il croit &ecirc;tre sa coutume. L&rsquo;apport  de G.&nbsp;Devereux est encore aujourd&rsquo;hui &eacute;clairant en ce qu&rsquo;il &eacute;nonce, dans  le fil de Linton, de la distinction incommensurable et non comblable entre  &laquo;&nbsp;motifs psychologiques&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;motifs sociologiques&nbsp;&raquo; d&rsquo;une  conduite. Mais il faut rajouter aussi l&rsquo;aspect commode, exp&eacute;ditif et  stigmatisant des appels au &laquo;&nbsp;culturel&nbsp;&raquo; comme facteur uni&#8209;explicatif,  au risque parfois de confondre toutes les sc&egrave;nes (anthropologique, p&eacute;nale,  &eacute;ducative) avec une sc&egrave;ne th&eacute;rapeutique et un dispositif th&eacute;rapeutique. Ces appels  qui se situent fort loin et en toute m&eacute;connaissance de cause du dispositif  supraculturel mis en place par Devereux lui&#8209;m&ecirc;me dans la cure qu&rsquo;il a men&eacute; avec  Jimmy Picard, Indien d&eacute;racin&eacute;, alcoolique et qui a trouv&eacute; dans l&rsquo;extraterritorialit&eacute;  que repr&eacute;sentait la cure occasion de tresser &agrave; nouveaux frais sa subjectivit&eacute;  aux divers bribes d&rsquo;univers culturels qu&rsquo;il configurait d&rsquo;in&eacute;dites fa&ccedil;on.</p>
<p><br>
  Depuis Freud, l&rsquo;anthropologie,  qui &eacute;tait bien loin d&rsquo;&ecirc;tre une science constitu&eacute;e &agrave; l&rsquo;&eacute;poque de <em>Totem et Tabou</em> (1912&#8209;1913) a chang&eacute;. Et,  de m&ecirc;me a &eacute;volu&eacute; la psychologie dite culturelle. Si la notion d'&laquo;&nbsp;identit&eacute;  culturelle&nbsp;&raquo; a pu occuper une position centrale dans l'analyse de  l'organisation psychique, cette notion malais&eacute;e, encombrante et symptomatique  est &agrave; situer maintenant dans des dynamiques de confrontation &agrave; autrui, dans ses  montages logiques et non plus comme une substance d'&ecirc;tre, en danger et &agrave;  pr&eacute;server de toute alt&eacute;risation tenue pour un facteur de d&eacute;structuration patho&shy;g&egrave;ne.  Les violents surgissements de luttes identitaires ram&egrave;nent au premier plan  d&rsquo;une actualit&eacute; souvent d&eacute;sesp&eacute;rante la n&eacute;cessit&eacute; de penser les dynamiques  d&rsquo;affect qui structurent les mises en place des rapports &agrave; l&rsquo;alt&eacute;rit&eacute;. Une  identit&eacute; se construit dans un r&eacute;cit pluriel ou l&rsquo;on passe de &laquo;&nbsp;l&rsquo;identit&eacute;  narrative&nbsp;&raquo; &agrave; &laquo;&nbsp;l&rsquo;alt&eacute;rit&eacute; narrative&nbsp;&raquo;. L&rsquo;abord psychanalytique  de l&rsquo;identit&eacute; ne peut prendre partie pour le pr&eacute;jug&eacute; d&rsquo;une substance de l&rsquo;&ecirc;tre,  log&eacute;e, comme en un ombilic, dans une r&eacute;gion inconsciente propre &agrave; chaque  logique ethnique consid&eacute;r&eacute;e.</p>
<p><br>
  De son c&ocirc;t&eacute; l'anthropologie a  pris acte des transformations consid&eacute;rables induites par la globalisation et  les crises. Les structures des g&eacute;n&eacute;alogies ont &eacute;t&eacute; boulevers&eacute;es, les lois de  l'&eacute;change semblent de plus en plus s'abstraire, le don s'autonomisant par  rapport &agrave; l'&eacute;change prend un tour sacrificiel, la valeur imm&eacute;diate qu'a l'acte  pos&eacute; ou la parole prononc&eacute;e est de plus en plus floue pour des sujets et/ou leurs  collectifs. D'une certaine mani&egrave;re la pens&eacute;e m&ecirc;me de la g&eacute;n&eacute;alogie s'est  d&eacute;plac&eacute;e de la recherche de l'origine au dialogue avec l'origine. Elle  s'adresse moins &agrave; l'origine comme case d&eacute;part, point absolu du commencement et  de l'engendrement qu'&agrave; l'origine comme fiction et projet, &eacute;quivocit&eacute; salutaire.  Du fait du refoulement de l'originaire et de l'acte originaire (soit dans le  &laquo;&nbsp;mythe scientifique&nbsp;&raquo; freudien&nbsp;: le parricide du P&egrave;re de la  horde), le point de d&eacute;part de l'identit&eacute; est un lieu vide de repr&eacute;sentations,  le sujet &eacute;tant amen&eacute; &agrave; relancer une certitude sur ce &agrave; quoi ressemble son &ecirc;tre  en produisant des traces, des actes de pens&eacute;e. Les r&eacute;cits identitaires, causals  sont les traces, les traits &eacute;crits sur l&rsquo;insu de l&rsquo;origine. Est perdue la  co&iuml;ncidence de soi &agrave; soi, co&iuml;ncidence qui n'a jamais exist&eacute;. Dans le monde  actuel, la fabrication comme la transmission de ces r&eacute;cits est rendue  tributaire des violences et des heurts de culture. </p>
<p><br>
  La clinique et la recherche  anthropologique alertent sur les moments de d&eacute;composition/recomposition des  montages identitai&shy;res. Les secousses que connaissent les protocoles usuels de  fabri&shy;ques et de montages des identit&eacute;s sont consid&eacute;rables. Elles mettent &agrave; la  casse dans des usages parodiques, destructeurs ou auto&shy;fondateurs, dans des  inflations sacrificielles, dans des errances, le rapport dogmatique de la  v&eacute;rit&eacute; et de l'identit&eacute;. Et c'est en effet une autre cons&eacute;quence des nouveaux  passages entre anthropologie et psychanalyse, que de ramener la question du  lien social d'une fa&ccedil;on qui peut, de nouveau, avoir un sens par rapport &agrave; la  clinique. La clinique et la recherche anthropologique font rencontre des  r&eacute;alit&eacute;s psychiques en prise avec le plus r&eacute;el de notre soci&eacute;t&eacute;&nbsp;: le lien  entre l&rsquo;&eacute;conomique et la mort. Ce lien se resserre au vif du sujet lorsque ce  dernier parce qu&rsquo;il n&rsquo;est plus tenu par l&rsquo;&eacute;ros de la colle sociale, est d&eacute;sidentifi&eacute;.  La casse du sujet qui se montre sans rien demander de manifestement articul&eacute; &agrave;  autrui, est repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; travers certains exil&eacute;s, certains exclus, certains  adolescents, provoquant une demande sociale. Cette demande davantage <em>middle&#8209;class</em>, <em>soft</em>, polic&eacute;e exige de l&rsquo;institution universitaire de se muer en  centre de formation &agrave; des psychoth&eacute;rapies tout venant, au sein desquelles,  r&eacute;duite &agrave; une technique comme une autre serait noy&eacute;e la psychana&shy;lyse. Cette  apparente contradiction, qui ne d&eacute;bouche pas sur une critique raisonn&eacute;e de la  mania psychoth&eacute;rapeutique si inflationniste, ne peut emp&ecirc;cher de voir que ce ne  sont pas des discours psycho&shy;pathologiques se donnant comme horizon conceptuel  de vagues souffrances psychiques ou &laquo;&nbsp;d&eacute;pressions&nbsp;&raquo;, qui peuvent  mobiliser un &eacute;l&eacute;ment de r&eacute;ponse au d&eacute;fi que posent les nouvelles cliniques. Ce  sont bien plus que des cliniques du malaise, des cliniques de la casse de ces  sujets mis hors&#8209;discours et rel&eacute;gu&eacute;s dans l&rsquo;&laquo;&nbsp;a-cit&eacute;&nbsp;&raquo;.</p>
<p><br>
  Ces troubles de l&rsquo;identit&eacute; lorsqu&rsquo;un  sujet est r&eacute;duit &agrave; de la coupure dessinent bien le visage de ce sujet destitu&eacute;  sur lequel cli&shy;niciens et anthropologues se penchent. L&rsquo;urgence d&rsquo;un tel dialogue  &eacute;loigne de toute fausse connivence dans la coop&eacute;ration attendue des deux  disciplines. Elle pourrait aussi &eacute;loigner des tentations cultura&shy;listes ou de  cette fa&ccedil;on un peu trop imp&eacute;rieuse de se r&eacute;clamer d&rsquo;un traitement tout  &laquo;&nbsp;psychoth&eacute;rapeutique&nbsp;&raquo; hypertechnicis&eacute; des b&eacute;ances subjectives  contemporaines.</p>
<p><br>
  Revenons donc, pour conclure  &agrave; G. Balandier interrog&eacute; par Jo&euml;l Birman et Claudine Haroche (Balandier, 2009)  sur sa relation avec la psychanalyse&nbsp;; G. Balandier rappelle que  &laquo;&nbsp;toute soci&eacute;t&eacute; est trou&eacute;e&nbsp;&raquo; et que, par cons&eacute;quent &laquo;&nbsp;c'est la  m&ecirc;me d&eacute;marche, initialement. Faire parler un &quot;autre&quot; qui vient avec  sa plainte, sa souffrance, c'est l'obliger &agrave; explorer son pass&eacute; en analyse.  L'anthropologue, que fait&#8209;il d'autre&nbsp;? S'il est anticolonialiste, il fera  appara&icirc;tre la d&eacute;possession, la d&eacute;pendance, la souffrance. S'il ne l'est pas, il  s'attachera surtout aux langages par lesquels se dit la diff&eacute;rence en ses  ancrages. Dans les deux cas, le retour sur le pass&eacute; &ndash;&nbsp;histoire v&eacute;cue ou  tradition&nbsp;&ndash; s'op&egrave;re. C'est une remont&eacute;e vers les origines.&nbsp;&raquo;</p>
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      <strong>R&eacute;f&eacute;rences bibliographiques </strong>

<p><strong>B</strong>ALANDIER G., 2009. <em>Le d&eacute;paysement contemporain, l&rsquo;imm&eacute;diat et l&rsquo;essentiel</em>, entretiens  avec J. Briman et Cl. Haroche. Paris, PUF.<br>
    <strong>C</strong>OMITE INVISIBLE, 2008<em>. L&rsquo;insurrection qui vient</em>. Paris, &Eacute;d. La Fabrique.<br>
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