Il semble que partout dans le monde, pour faire/avoir/recevoir/accueillir un bébé, il faut un homme, une femme, des fois plusieurs hommes, plusieurs femmes, du sexuel et quelque chose en plus : divinité, esprit, médecin…
Les variables hommes-femmes, simples en apparence, se montrent en réalité très complexes tant il y a de différents modèles familiaux à travers le monde. Les débats récents autour des mariages et des parentalités homosexuels, les questions éthiques suscitées par les développements de la Procréation Médicalement Assistée, les difficultés à recevoir avec bienveillance et empathie des pratiques d’ailleurs en témoignent.
Il semble que la complexité se niche dans ce quelque chose en plus. En effet, les principes de la biologie ne sont qu’une des facettes, qu’un des systèmes de représentation, expliquant les modalités de venue de Bébé. Et pour tout parent, pour chacun d’entre nous, sans même croire à une religion ou à une tradition particulière, il y a bien plus que le biologique. Il y a chaque fois, plusieurs systèmes de représentation qui co-existent en nous, de manière complémentaire, des systèmes que nous pouvons penser en résonnances continue les uns avec les autres.
Pour reprendre les représentations Manjaks, l’enfant est une semence, une semence qui peut être lue dans différents systèmes de représentations, traditionnel, religieux, médical, social, psychique… L’enfant vient, en effet, produire des effets avant même sa conception, venant féconder les différentes strates de notre histoire personnelle, de notre histoire familiale, de notre histoire culturelle etc.
Le bébé, on l’a ressenti ces jours, face au photos de certains d’entre nous bébé, ou en visionnant les vidéos, touche le bébé en nous. Ce qu’il véhicule de si particulier peut être entendu par certains comme un message des esprits et par d’autres comme une résurgence de l’âme ou encore comme la réactivation de souvenirs inconscients.
C’est ainsi aussi que nous projetons sur le bébé bon nombre de nos fantasmes. Si les projections parentales nous sont familières, j’ai proposé dans un article il y a quelques années, le concept de projections culturelles, pour élargir ces mouvements projectifs issus du monde des adultes sur l’enfant. Les projections culturelles sont des pensées, des fantasmes, des désirs… qu’un groupe culturel porte sur le nouveau-né de sa communauté à travers le regard et les gestes de ses parents et de l’environnement proche.
Ces projections culturelles viennent envelopper l’enfant et sa famille d’un environnement familier propre à tel groupe ethnique. Nous avons vu ces jours, comment chaque société a ses manières de présentifier l’environnement du bébé, de convoquer les ancêtres, de les rendre psychiquement vivants pour soutenir la mère, le père, dans l’enveloppement du nouveau-né. Comment chaque société a ses techniques d’étayage pour faire face aux fragilités d’une grossesse et de l’arrivée au monde d’un enfant.
J’aime à penser que chaque bébé « part et revient », comme en Afrique : part avec ce que nous ne voudrions pas retrouver de notre histoire, mais revient avec l’histoire qui le précède et qui nous est précieuse. Ceci peut s’appeler projection (parentales, culturelles), réincarnation, enfant-ancêtre ou bien autrement encore. Il s’agit bien de signifier que l’enfant ne naît pas seul, au contraire, il est toujours accompagné de figures significatives, les fantômes de la chambre d’enfant, parfois bons, parfois moins bons, parfois bienfaisants et rassurants, parfois inquiétants, des figures qu’ils partage en fait, avec ses parents.
De l’enfant-ancêtre à l’e-baby, en passant par l’enfant de l’autre avec les PMA, les modes de faire sont multiples, du côté de la procréation, des modes de parentalité, des modes de faire avec les bébés, mais certaines questions sont des invariants :
Que l’enfant vienne d’un autre monde ou qu’il soit un objet de fantasmes, il va convoquer le passé, à la fois la grande histoire collective et la petit histoire singulière, des niveaux complémentaires en constante résonnance l’un avec l’autre. Il porte aussi l’espoir du changement, du dégagement de la répétition, d’un meilleur ailleurs/plus tard..
Le petit d’homme devient donc le support d’une oscillation entre « l’enfant du passé », sur qui s’agglutinent projectivement des ingrédients qui le précède et « l’enfant de demain » porteur d’une chance de changement. Oscillation aussi entre le sentiment de néoténie (en lien avec l’exposition à divers dangers) et le sentiment de toute-puissance (en lien avec le « pouvoir » de donner la vie), sentiments ressentis à la vue du bébé mais qui appartiennent à l’adulte. Ainsi, nous l’avons vu, un parent peu passer de la peur de perdre son enfant ou de l’abandonner en mourant, au fantasme d’un kung-fu baby, restaurateur d’un sentiment d’invulnérabilité. De fantasmes tout puissants d’auto-engendrement à la peur de l’échappement du désir (matérialisation du fantasme d’adultère dans les cas de PMA)
2 remarques :
1) Le bébé a été longtemps absent du discours anthropologique comme il a été longtemps absent des préoccupations en santé mentale. Il y a là un paradoxe :
partout dans le monde nous pouvons observer une attention soutenue à l’égard de la grossesse et du bébé mais de grandes difficultés à s’approcher des souffrances de celui-ci. Au contraire, beaucoup de représentations figure des bébés adultomorphes, tout-puissants, comme, par exemples, sur les peintures de la renaissance, dans la présentation de l’e-baby ou encore dans les représentations de l’enfant-ancêtre. Nous avons envie que tous les bébés soient beaux et fort comme nous avons envie que la vie soit belle, juste et éternelle.
2) Ce qui est frappant aussi c’est comment l’oscillation humaine entre l’envie d’avancer vers le changement et celle de s’appuyer sur du familier, entre le désir de retrouver les bonheurs du passé et celui de s’orienter vers les promesses de l’inconnu, apparaît également dans les manières d’accueillir le bébé.
Ainsi, des nouveaux modes de faire émergent de manière opiniâtres tout en suscitant de grandes résistances, demandant aux « précurseurs » bien des efforts pour persévérer dans leur choix provisoirement « différent ».
A partir des bébés, ce colloque nous a donné l’occasion de regarder le monde, ses traditions, ces changements, ses pas en avant, ses appuis en arrière…. Et de penser un peu plus loin, de repartir avec du familier et avec des nouveautés, avec de nouvelles certitudes et des questions pour le prochain colloque.
Merci à tous les intervenants, à tous les participants et surtout aux organisateurs !

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