La rivière enceinte


Jean-Claude Thiery

Parmi la population berbère du Maroc, il est de nombreuses tribus. Ils occupent des territoires différents répartis sur tout le pays, souvent en région montagneuse. Ce peuple se divise en trois groupes berbérophones qui possèdent leur propre langue. Elle est différente selon qu’ils sont du Rif, de l’Atlas ou du sud. Depuis plusieurs années, je me rends dans la vallée des Seksawa. C’est une vallée des contreforts ouest du Haut-Atlas dont l’entrée se trouve proche de la ville d’Imin-tanoute. Ce peuple des montagnes conserve un mode de vie traditionnel. Parmi ses manières de dire, je me suis intéressé à une expression « inguidwassif ». Leur façon de parler de la rivière montre les relations qu’ils établissent entre la nature et les femmes et hommes. Cet univers symbolique nous renseigne sur les structures de penser de ce peuple amazigh des montagnes du Haut-Atlas.


La rivière enceinte

La rivière est un espace fréquenté par les femmes et les enfants. Elle est le théâtre des lessives et du puisage de l’eau pour la maison. Les femmes, pliées en deux, frottent le linge et, les pieds dans l’eau, trempent et détrempent les pièces de tissu pour les débarrasser de la lessive. Tout près, en amont, des enfants emplissent les outres harnachées sur les flans des ânes. Ils les remontent au village puis les déversent dans les réserves de terre ou de plastique dont chaque maison est équipée. Dans l’eau de la rivière, on se parle, on rie, on travaille. Chacun sait ce qu’il convient de faire pour ne pas souiller cette eau et ne pas détruire les agencements de pierres qui la retiennent dans des creux suffisamment profonds. La rivière n’est donc pas livrée à elle-même mais est objet de toute l’attention des femmes. Elles savent retenir l’eau, limiter son débit, veiller au profil de son lit pour qu’il participe, complice, aux travaux des femmes. Ainsi transmettent-elles à leurs enfants les gestes importants qui maintiennent la rivière en bon état. A toute heure de la matinée et en plusieurs endroits sous le douar, des petits groupes de 3, 4 femmes ou plus sont à l’ouvrage. La rivière est un lieu de relations, d’échanges d’informations, de socialisation ; elle est l’espace naturel, ordinaire des femmes. Les hommes n’en sont pas exclus, mais s’ils doivent franchir la rivière, ils le font à distance, s’ils doivent s’y attarder ils se posent à quelques dizaines de mètres. Les hommes sont à l’œuvre plus loin, plus en amont du village, ils veillent au bon fonctionnement des targa, au bon débit de l’eau qui circule dans ces canaux d’irrigation des cultures et des jardins. Les hommes s’y lavent aussi mais bien plus loin, à l’abri des regards.


Quel ne fut pas mon étonnement quand j’entendis des enfants parler de la « rivière enceinte ». Je venais d’arriver, il était 18 heures, je mettais le pied sur la terre des Seksawa, devant l’école de Zenite. Il faisait chaud. Très vite on me dit que dans la matinée il y eut une averse, sans doute bienvenue dans ce mois d’été. L’eau de la rivière en portait encore les traces. Sans qu’elle se soit grossie fortement comme je l’ai vue bien des fois, elle s’était seulement colorée de boues ocres-jaunes des terres de la vallée ; son flux était important et une odeur de terre acide remontait jusqu’au douar. Oui ! aujourd’hui la rivière n’était pas comme d’habitude et pendant quelques heures, elle se fera entendre et se rappellera aux bons soins des habitants des douars de la vallée. Ces changements s’expriment en une formule qui m’interroge : inguidwassif, en tamazigh, traduit sous l’expression : « la rivière enceinte » (cette manière de dire se retrouve aussi dans la langue arabe). Face à ces paroles mon attention est vive car toute manière de dire doit être examinée comme une vision, une représentation qu’un peuple a sur lui-même et son environnement. Cette expression explicitée doit nous donner des clés supplémentaires pour comprendre quelques éléments de la culture des Seksawa.


L’expression « rivière enceinte » renvoie à sa forme enflée, et aussi à la semence. Si la rivière grossit c’est qu’elle a été fécondée. Cette métaphore, dont la dimension sexuelle n’échappe à personne, façonne une altérité féminin/masculin. De toute évidence la rivière est l’élément féminin, de nombreux récits mythologiques en rendent compte. A l’image des femmes, elle s’arrondit et porte en elle quelque chose qu’elle déposera plus tard pour le bonheur  et la pérennité de toute la communauté.


La rivière enceinte
La rivière est terrestre, elle chemine dans les creux de la vallée et coule dans les plissements de la terre. Elle instaure et façonne les espaces de vie de ce peuple montagnard, elle maintient et retient la Vie. Elle vient de loin, du Tichka, de ses sommets et de ses plateaux montagneux. C’est en chemin qu’elle fait des rencontres. Les pluies, les orages, les chutes de neige, sont les éléments qui viennent la féconder. Ils sont la part masculine. Ils descendent et/ou viennent du ciel. L’altérité que j’évoque plus haut renvoie à la différence et à la complémentarité. La différence apparaît aussi dans la symbolique terrestre, horizontale, qui caractérise la féminité de la rivière et qui se distingue de la symbolique aérienne, verticale, des précipitations qui spécifie l’élément masculin. La rivière fait corps avec la terre, elle en connaît les vicissitudes, les douceurs et les rudesses, les ruses et les complicités, voilà un élément de féminité qui se définit par une relation concrète, presque triviale au réel. Tandis que les apports des pluies, orages et neiges bouleversent la quiétude et soumettent la rivière à des nouveautés, à des changements lui redonnant l’énergie de vivre. Voici en complémentarité un élément de masculinité qui se définit comme appartenant au registre du flux venu d’ailleurs, il est davantage une abstraction, une force, une qualité qu’un acte concret mettant en scène la vie quotidienne. Nous sommes en présence d’un dualisme imaginaire, inconscient, fondateur et structurant qui traverse toute cette culture des Seksawa, dont les manières de dire en sont le révélateur : les femmes savent mieux que quiconque maintenir la communauté, les hommes possèdent les forces dont la communauté a besoin.
La rivière qui grossit, les inondations, les cris sourds de la rivière (bruits de l’eau), les amas de bois et autres récoltes charriés sont autant de manifestations de la rivière enceinte. Quand la rivière grossit, il me semble que c’est moins de la peur et de l’inquiétude que de la bienveillance et de l’attention qui s’exprime dans le regard des villageois. Quand la rivière est dans ses moments de débordements, tous les gens du village viennent à son chevet, patients et impatients à la fois, en attendant le retour au calme. Ils sont heureux, malgré les quelques dégâts, que l’eau soit toujours là, que le lit soit refaçonné, que les flots boueux aient amendé les surfaces cultivées, que des poches de sable se soient formées. Comme pour l’enfantement, bonheurs et douleurs sont ressentis. Ils marquent une fois encore, et à plusieurs reprises chaque année, la vie du village et des Seksawa. Après ces quelques heures passées, si particulières, si difficiles, la vie continue et on remarque combien la rivière en est l’écrin, le berceau. Demain les femmes et les enfants y apporteront les soins nécessaires. La rivière enceinte participe du bien-être des Seksawa comme les Femmes dans cette culture apportent sérénité, bon sens, et valeurs essentielles dans les moments éprouvants.


De toute évidence il y a une interaction permanente entre cette tribu et la rivière. Ils partagent le même nom, ce qui peut vouloir dire que la tribu des Seksawa se voit comme une rivière, calme, agitée, féconde, inscrite dans un espace et un temps sans fin au rythme changeant. Mais cela veut dire également que la rivière leur ressemble, fidèle, plein de vie, juste, forte. Comme les Seksawa le sont lorsqu’ils expriment des valeurs profanes et sacrées de respect et de patience ; comme eux elle s’adapte sans cesse aux forces de la nature-mère. Ici, quand je regarde la rivière, quand je regarde ce peuple du Haut-Atlas, je me dis que la vie tient à un équilibre fragile, entre les forces de la nature et la volonté des hommes. Seule, leur sagesse a maintenu cette culture ancienne jusqu’à nos jours.


Ainsi dans cette culture amazigh du Haut-Atlas de tradition orale, la parole des Anciens et le bon sens des Femmes sont des points de référence sans cesse invités. Il y a toujours des mots pour dire la sagesse : « lorsque le tonnerre se fait entendre, ne restes pas près de la rivière » ou bien « la rivière est enceinte pour le bonheur de tous ». Ce moment passé avec ces villageois me montre une fois encore que cette culture est riche et complexe. Je constate au détour de ces remarques sur cette façon de s’exprimer combien chez les amazigh Seksawa le mode de penser est empreint d’une dimension existentielle féminine. C’est une découverte, bien que j’en eu l’intuition en lisant Jacques Berque (1955). Ce peuple sous influence arabe depuis longtemps et donc organisé selon un modèle patriarcal aurait-il développé ou conservé ou inventé une manière d’être qui donnerait à la femme une place particulière. Il me faut maintenant l’étudier.


Mardi 14 Décembre 2010