La rivière est un espace fréquenté par les femmes et les enfants. Elle est le théâtre des lessives et du puisage de l’eau pour la maison. Les femmes, pliées en deux, frottent le linge et, les pieds dans l’eau, trempent et détrempent les pièces de tissu pour les débarrasser de la lessive. Tout près, en amont, des enfants emplissent les outres harnachées sur les flans des ânes. Ils les remontent au village puis les déversent dans les réserves de terre ou de plastique dont chaque maison est équipée. Dans l’eau de la rivière, on se parle, on rie, on travaille. Chacun sait ce qu’il convient de faire pour ne pas souiller cette eau et ne pas détruire les agencements de pierres qui la retiennent dans des creux suffisamment profonds. La rivière n’est donc pas livrée à elle-même mais est objet de toute l’attention des femmes. Elles savent retenir l’eau, limiter son débit, veiller au profil de son lit pour qu’il participe, complice, aux travaux des femmes. Ainsi transmettent-elles à leurs enfants les gestes importants qui maintiennent la rivière en bon état. A toute heure de la matinée et en plusieurs endroits sous le douar, des petits groupes de 3, 4 femmes ou plus sont à l’ouvrage. La rivière est un lieu de relations, d’échanges d’informations, de socialisation ; elle est l’espace naturel, ordinaire des femmes. Les hommes n’en sont pas exclus, mais s’ils doivent franchir la rivière, ils le font à distance, s’ils doivent s’y attarder ils se posent à quelques dizaines de mètres. Les hommes sont à l’œuvre plus loin, plus en amont du village, ils veillent au bon fonctionnement des targa, au bon débit de l’eau qui circule dans ces canaux d’irrigation des cultures et des jardins. Les hommes s’y lavent aussi mais bien plus loin, à l’abri des regards.
La rivière qui grossit, les inondations, les cris sourds de la rivière (bruits de l’eau), les amas de bois et autres récoltes charriés sont autant de manifestations de la rivière enceinte. Quand la rivière grossit, il me semble que c’est moins de la peur et de l’inquiétude que de la bienveillance et de l’attention qui s’exprime dans le regard des villageois. Quand la rivière est dans ses moments de débordements, tous les gens du village viennent à son chevet, patients et impatients à la fois, en attendant le retour au calme. Ils sont heureux, malgré les quelques dégâts, que l’eau soit toujours là, que le lit soit refaçonné, que les flots boueux aient amendé les surfaces cultivées, que des poches de sable se soient formées. Comme pour l’enfantement, bonheurs et douleurs sont ressentis. Ils marquent une fois encore, et à plusieurs reprises chaque année, la vie du village et des Seksawa. Après ces quelques heures passées, si particulières, si difficiles, la vie continue et on remarque combien la rivière en est l’écrin, le berceau. Demain les femmes et les enfants y apporteront les soins nécessaires. La rivière enceinte participe du bien-être des Seksawa comme les Femmes dans cette culture apportent sérénité, bon sens, et valeurs essentielles dans les moments éprouvants.

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