Traumatisme, exil et rêves brisés





Une des conséquences possibles du psychotraumatisme est la rupture du lien social (Lebigot, Barrois, Bessoles, Ferenczi, Damiani, Crocq, etc…). 
 
Le psychotraumatisme psychique est l’effet d’un débordement non maîtrisable par la psyché, d’une angoisse « automatique » et d’un effroi (Freud), suscités par la confrontation au Réel de la mort (Lebigot, 2005, [2011]) et/ou de la déréliction la plus totale (Bessoles, 2008), une confrontation au dévoilement et à la révélation qui s’imposent au sujet lors de l’exposition traumatique « qu’il n’est finalement rien » (Barrois, 1998). Le psychotraumatisme est « l’expérience de non-sens, ce passage où l'on quitte l’univers des choses qui peuvent être désignées et représentées pour entrer dans le monde du néant, ce néant dont nous sommes issus, dont nous avons tous la certitude sans en avoir la connaissance, et que nous avons tenté vainement d’exorciser à chacune de nos paroles où nous affirmions désespérément notre être comme quelque chose et non pas rien » (Crocq, 2007, p. 11).
 
Cette confrontation au Réel de la mort - l’inconscient ne contient pas de représentation de la mort, il s’agit donc d’une confrontation à un Réel Brut (Lebigot, id) -  et/ou au Réel de la déréliction la plus absolue, peut initier dans le psychisme du sujet un affect de total abandon par la communauté des hommes. De par l’expérience qu’il a traversée - il a regardé la mort en face, ce qui est une expérience taboue, (Lebigot, id), « il a vu la face cachée de la lune » (Sironi, 2007) - le sujet traumatisé risque de se vivre radicalement Autre. Il a perdu l’illusion d’immortalité qui nous habite tous (Lebigot id, Barrois id) et la confiance de base en Soi et dans le monde environnant (Ferenczi, 1932).
 
Ces pertes peuvent initier des affects importants et envahissants de ruptures. Barrois (id) identifie 1/ des ruptures brutales de sens - l’illusion des significations autrefois échangées -, 2/ des ruptures sociétales et des ruptures de l’individualité - le sujet traumatisé peut se vivre « comme un individu sans groupe auquel il ne peut ni s’opposer ni s’appuyer, un sujet sans deuxième ni troisième personne pour soutenir son discours, il est dès lors réduit à une intériorité envahie par le vide » -  et 3/ des ruptures de la fonction du cadre.
 
Ces affects de déréliction, d’abandon radical, de perte de confiance en Soi et dans les autres risquent d’être exacerbés par l’exil, par le fait d’être dans un pays que le sujet ne connaît pas et où il est arrivé par hasard (en fonction du choix du passeur, …) et seront d’autant plus massifs que le(s) traumatisme(s) est (sont) la conséquence d’actes barbares délibérément infligés au sujet par d’autres humains.
 
C’est pourquoi je pense la clinique du sujet traumatisé comme une offre de reconstruction de ce lien détruit ou malmené par le biais de la relation transférentielle de confiance. Pour le dire avec une jolie phrase de Barrois (id), la clinique du traumatisme est « une rencontre entre deux êtres. L’un hanté par la déchirure porté en lui, l’autre prêt à l’entendre dans ce qu’il a d’unique et de ce fait, le panser ».
 
Force m’est hélas de constater que les conditions d’accueil et surtout l’audition par le CGRA (Commissariat Général aux Réfugiés et aux Apatrides) dans le cadre de la procédure d’asile ont parfois des conséquences néfastes sur la visée thérapeutique. Le CGRA évalue la demande d’asile lors d’une interview orale avec le candidat réfugié. L’interviewer se base sur le narratif du candidat pour évaluer si celui-ci rentre dans les critères définis par la Convention de Genève. Des contradictions apparentes et des lacunes dans le récit sont des éléments qui disqualifient le candidat. Ceci fait qu’il arrive que l’audition devienne en partie une sorte de traque à la faille et au mensonge dans laquelle une inconsistance et/ou une hésitation sur un détail risquent de disqualifier l’entièreté du récit. Alors qu’il est évident que l’état psychologique affecte le récit d’asile. Comme décrit dans le DSM IV, des troubles de la mémoire sont un des symptômes de l’état de Stress Post-Traumatique.
 
Me basant sur mon expérience personnelle (j’ai accompagné à ce jour dix candidats réfugiés en tant que personne de confiance lors de l’audition par le CGRA), je ne peux hélas que constater un apriori parfois négatif dans le chef de l’interviewer, une suspicion que le candidat ment pour obtenir ses papiers. 
 
J’ai constaté à maintes reprises qu’une décision négative peut réactualiser les affects d’abandon, de déréliction, de perte de confiance en Soi et dans les A(a)utres et ainsi provoquer de nouvelles ruptures, initier une régression importante du patient et hypothéquer, plus ou moins, les résultats thérapeutiques obtenus. Cet état correspond à ce que Damiani (1997) identifie comme une victimisation secondaire, encore appelée survictimisation (Lopez, 1995) ou traumatisme second (Barrois, 1998, p. 172), c.-à-d. une  reproduction de la victimisation dans le psychisme du patient avec mobilisation d‘affects très violents d’abandon, d’impuissance, d’angoisse, de colère, de haine et de rage (Damiani, 2007).
 
Mots clé :  traumatisme, exil, procédure d’asile
 
Bibliographie
Barrois C. : Les névroses traumatiques.  Dunod, Paris, 1998
Bessoles Ph. : La psychose post-traumatique. Victimologie. Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 2008 : 59-86.
Crocq L. : Stress et trauma. Traumatismes psychiques. Prise en charge psychologique des victimes.  Elsevier-Masson, Issy-les-Moulineaux, 2007
Damiani C. : Les victimes. Bayard, Paris, 1997.
Damiani C. : Accompagnement psychologique durant le parcours judiciaire. Traumatismes Psychiques. Masson, Paris, 2007
Ferenczi S. : De la psychologie de la commotion psychiqueLe traumatisme. Editions Payot et Rivages, Paris, 1932  - 2006 : 33-49
Lebigot F. : Traiter les traumatismes psychiques. Dunod, Paris, 2005 – 2011
Lopez G. : Victimologie clinique. Maloine, Paris, 1995
Sironi, F. : Psychose traumatique et métamorphose de l’identité. Revue Francophone du Stress et du Trauma 2007,  7(1) : 17-26

Texte de l'allocution

Je remercie les organisateurs d’avoir accepté ma proposition d’intervention et de me donner ainsi l’occasion de témoigner de mon expérience de psychothérapeute au sein du S.S.M. Ulysse à Bruxelles. J’espère pouvoir ainsi mettre en dialogue avec vous mes théorisations et hypothèses cliniques actuelles. Ulysse est un service spécialisé dans l’accompagnement psychosocial et psychothérapeutique de personnes en exil, originaires de pays hors CEE, en précarité de droits de séjour et présentant des troubles psychologiques et/ou psychiatriques avérés. Elles ont pour la plupart subis des traumatismes majeurs dans leur pays d’origine. Notre modèle clinico-théorique s’inspire de la psychanalyse et de la thérapie institutionnelle. Les consultations sont individuelles, parfois en couple. Si le patient ne parle pas français, anglais ou espagnol, les consultations se font avec interprète.


 

J’ai intitulé mon exposé ‘traumatismes, exil et rêves brisés’ afin de mettre en exergue les trois points potentiels de ruptures psychiques tels que je peux les identifier dans ma clinique et la façon dont ces possibles ruptures interagissent, s’influencent et se renforcent mutuellement risquant d’atteindre le sujet dans le plus profond de son être. Dans ses capacités à rêver et à se projeter dans le futur, ses capacités à s’extirper de l’enfer dantesque du trauma pour renaître à Soi et revenir dans le monde des hommes comme acteur et auteur de son destin. Ces points de ruptures potentiels sont d’abord les traumatismes majeurs subis dans le pays d’origine qui sont souvent provoqués par des actes barbares infligés par d’autres humains. Second point de rupture : le parfois long et pénible parcours d’exil, souvent vécu passivement car entièrement contrôlé par un passeur vers un pays inconnu et fantasmé comme l’Eldorado de la démocratie et des droits de l’homme. Et, troisième point de rupture,  la dure confrontation à la réalité des conditions d’accueil et de la procédure d’asile et leurs effets potentiellement destructeurs sur un psychisme déjà affaibli.    


 

Je vais donc faire une esquisse d’articulation entre la clinique telle que je la vis à Ulysse et l’anthropologique, le sociologique et le politique. Mon exposé reprendra les trois temps logiques dans le parcours d’exil du sujet traumatisé et la façon dont ces temps interagissent, s’entrecroisent et parfois se superposent, par exemple lorsque le manifeste, c.-à-d. les difficultés actuelles liées au séjour, masque le latent, c.-à-d. les horreurs vécues dans le pays d’origine. Ces trois temps logiques sont pour moi tout d’abord le temps inaugural du trauma. Ensuite le temps de la procédure d’asile et ses aléas et finalement le temps de la thérapie.


 

Je commencerai par quelques considérations théoriques sur le psycho-traumatisme dans un cadre de référence psychanalytique. Je m’attarderai ensuite sur les effets potentiellement délétères des conditions d’asile et plus spécifiquement de la logique de la procédure d’asile sur un psychisme déjà très vulnérabilisé et sur la façon dont cette procédure risque d’atteindre le sujet dans ses capacités à rêver pour conclure enfin par quelques considérations cliniques.     


 

Comme soulignés par les auteurs de référence sur lesquels je m’appuie ici, entre autres  Ferenczi, Bion, Winnicott,  et  des auteurs contemporains comme Lebigot, Barrois, Crocq, Bessoles, Sironi, Damiani, Roisin, Davoine et Gaudillière, Roussillon, Richard, Tovmassian, Gortais, etc, une des conséquences possibles du psycho-traumatisme est ce que Bion appelle  « l’attaque du lien », pouvant mener jusqu’à la rupture radicale du lien social. En effet, le psycho-traumatisme psychique est l’effet d’un débordement non maîtrisable par la psyché, l’effet du surgissement de ce que Freud appelle une angoisse « automatique » et un effroi (Schreck), suscités d’une part  par la confrontation au Réel de la mort. Par réel j’entend ici le Réel au sens lacanien, c.-à.-d. ce qui échappe à toute représentation, la confrontation à la déréliction la plus totale. D’autre part, par la confrontation à l’Hilflosigkeit - terme Freudien traduit par Laplanche comme un vécu de dé-saide – résultant d’ une confrontation au dévoilement et à la révélation qui s’imposent au sujet lors de l’exposition traumatique qu’il n’est finalement rien . Dans une jolie phrase de Crocq, « le psychotraumatisme est l’expérience de non-sens, ce passage où l'on quitte l’univers des choses qui peuvent être désignées et représentées pour entrer dans le monde du néant, ce néant dont nous sommes issus, dont nous avons tous la certitude sans en avoir la connaissance, et que nous avons tenté vainement d’exorciser à chacune de nos paroles où nous affirmions désespérément notre être comme quelque chose et non pas rien ».  


 

C’est selon moi ce qui donne au psycho-traumatisme sa spécificité clinique. A savoir que le sujet risque de se vivre comme vidé psychiquement de son essence et des repères qui le constituaient par le passé, comme s’il n’y avait ni avant, ni au-delà du trauma, le trauma ayant envahi l’entièreté de son psychisme et immobilisé toute faculté créatrice. Cette rupture radicale de la continuité du temps et des facultés de rêver, de fantasmer et de créer est évocatrice de la phénoménologie de la mélancolie telle que pensée par Charbonneau, à savoir une rupture de la présence au monde et de la relation au futur, une altération du sentiment de pouvoir, de rendre possible un avenir.           
Dans la mesure où il a regardé la mort en face, ce qui est une expérience taboue, comme l’écrit Sironi « il a vu la face cachée de la lune », le sujet traumatisé risque de se vivre radicalement différent des autres humains. Il a en effet perdu l’illusion d’immortalité qui nous habite tous ainsi que la confiance de base en Soi et dans le monde environnant qui constitue la légèreté de notre être.


 

Ces pertes peuvent initier des affects envahissants de ruptures dans le psychisme du sujet. Barrois identifie 1/ des ruptures brutales de sens, c.-à-d. l’illusion des significations autrefois échangées, 2/ des ruptures sociétales et des ruptures de l’individualité car le sujet traumatisé peut se vivre comme un individu sans groupe auquel il ne peut ni s’opposer ni s’appuyer, un sujet sans deuxième ni troisième personne pour soutenir son discours, il est dès lors réduit à une intériorité envahie par le vide. Barrois identifie  troisièmement des ruptures de la fonction du cadre, se manifestant entre autres par un envahissement quasi permanent du psychisme par des images terrifiantes, des affects débordants de terreur, de rage, de culpabilité et de haine, affects que Jean-Jacques Métraux décrit comme des « explosions sensorielles » impossibles à contenir. Cet envahissement peut être tel qu’il arrive que le sujet soit ne puisse s’arrêter d’en parler en séance et ailleurs, soit qu’il se replie dans un mutisme autistiforme pour faire taire la tempête interne, soit qu’il remette perpétuellement le traumatisme en acte - fut-ce d’une façon déguisée - par exemple en adoptant une attitude radicalement passive, en revendiquant et en quérulant comme s’il frappait désespérément les voutes du ciel pour être entendu et compris.  


 

Ces affects de dés-aide, d’abandon radical, de perte de confiance en soi et dans les autres risquent d’être exacerbés par l’exil, par le fait d’être dans un pays que le sujet ne connaît pas et où il est arrivé par hasard (en fonction du choix du passeur, …), par les conditions d’accueil, par la procédure d’asile, par les refus administratifs, etc.  Ces ruptures d’avec soi-même et les autres risquent d’être d’autant plus massives lorsque la procédure d’asile se solde par une décision administrative négative. J’y reviendrai.


 

C’est pourquoi je pense que la clinique du sujet traumatisé s’articule autour de deux axes que je détaillerai dans ma conclusion. Le premier est constitué par l’offre de reconstruction de ce lien détruit ou malmené par le biais de la relation transférentielle de confiance. Pour le dire avec une jolie phrase de Barrois (id), la clinique du traumatisme est « une rencontre entre deux êtres. L’un hanté par la déchirure porté en lui, l’autre prêt à l’entendre dans ce qu’il a d’unique et de ce fait, le panser ». Le deuxième axe consiste à accompagner le sujet dans sa tentative de mettre en sens le Non-Sens de la barbarie.
 

 
Force m’est hélas de constater que les conditions d’accueil, l’audition par le CGRA (le Commissariat Général aux Réfugiés et aux Apatrides) dans le cadre de la procédure d’asile, et surtout la temporalité de celle-ci ont parfois des conséquences néfastes sur cette visée thérapeutique. En effet, il est très peu fréquent que l’audition ait lieu en fin de thérapie ou lorsque celle-ci est suffisamment avancée que pour permettre au sujet de dire l’indicible, dans les mots du Commissariat Général pour « défendre son récit d’asile d’une façon fonctionnelle et autonome ».


 

Le CGRA évalue la demande d’asile lors d’une interview orale avec le candidat réfugié. L’interviewer se base sur le narratif du candidat pour évaluer si celui-ci rentre dans les critères définis par la Convention de Genève. Des contradictions apparentes et des lacunes dans le récit sont des éléments qui disqualifient le candidat. Ceci fait qu’il arrive que l’audition devienne en partie une sorte de traque à la faille et au mensonge dans laquelle une inconsistance et/ou une hésitation sur un détail risquent de disqualifier l’entièreté du récit,  alors qu’il est évident que l’état psychologique affecte le récit d’asile. Comme décrit dans le DSM IV, des troubles de la mémoire sont un des symptômes de l’état de Stress Post-Traumatique.


 

Me basant sur mon expérience personnelle en tant que personne de confiance lors de l’audition par le CGRA,  je ne peux hélas que constater un apriori parfois négatif dans le chef de l’interviewer, une suspicion que le candidat ment pour obtenir ses papiers et les effets potentiellement dévastateurs de cette suspicion et d’une réponse négative sur le psychisme du patient. Car une telle décision négative peut réactualiser les affects d’abandon, de déréliction, de perte de confiance en Soi et dans les A(a)utres et ainsi provoquer de nouvelles ruptures, initier des régressions importantes et hypothéquer, plus ou moins fortement, les résultats thérapeutiques obtenus. Ces mécanismes psychiques correspondent à ce que Damiani identifie comme une victimisation secondaire, Lopez comme une survictimisation et Barrois comme un traumatisme second, c.-à-d. une  reproduction de la victimisation dans le psychisme du patient avec mobilisation d‘affects très violents d’abandon, d’agonie, d’impuissance totale, de culpabilité massive, de colère, de haine, voire de rage. Cet état et les affects remobilisés soit durant l’audition, soit dans l’après-coup de celle-ci, correspondent selon moi également à ce que Winnicott décrit comme une crainte de l’effondrement, à savoir la réactualisation d’une angoisse terrifiante devant une agonie et un effondrement anaclitique ayant déjà eu lieu dans le passé du sujet mais que le sujet avait alors dénié, clivé, encrypté, refoulé dans un mécanisme de survie.   


 

Mais quels sont alors les mécanismes psycho-dynamiques à l’œuvre dans cette audition tant redoutée ? Comment comprendre que ce qui n’est finalement qu’une audition et pas un interrogatoire sous torture, réactualise de telles frayeurs agonistiques chez le sujet ? Je souligne que cette audition n’est pas non plus sans effets sur notre propre psychisme de thérapeute, car nous la vivons parfois nous-mêmes - surtout si elle se solde par une décision négative - comme un grain de sable, pour ne pas dire comme une bombe nucléaire jetée brutalement dans notre thérapie, comme si le CGRA voulait également nous atteindre nous-mêmes. Et cela mobilise parfois chez nous thérapeutes, fut-ce l’espace d’un moment lors de l’audition ou dans les séances qui suivent celles-ci, les mêmes affects d’impuissance, d’angoisse, de colère voire de haine à l’égard de ce satané CGRA, immobilisant parfois temporairement nos propres capacités à penser et à rêver.  Peut-être parce que dans notre Mitsein, notre être-avec notre patient, en notre qualité de ce que Freud appelle le Nebenmensch, mot que Richard traduit par être-humain-proche, nous ne pouvons résister à un mouvement d’identification partielle au dés-aide du sujet, telle que nous le voyons et ressentons dans ce que Levinas appelle la détresse absolue du visage de l’Autre et qui peut réveiller en nous notre propre part de dés-aide non-élaborée ou non-perlaborée.     


 

Je m’inspire surtout du dernier ouvrage de Roisin « De la survivance et la vie » pour répertorier brièvement les mécanismes de défense à l’œuvre lors de l’exposition traumatique et leur possible réactualisation lors de l’audition et en séance et la façon dont ils influencent la capacité à témoigner.


 

Roisin décrit entre autres les mécanismes de survie suivants que je vais survoler: 1/ la passivation qu’il définit comme une « passivité-détresse », ce que Green nomme « une contrainte à subir », 2/ la culpabilité du survivant où le patient se sent coupable d’être en vie vis-à-vis d’êtres chers, de compagnons d’armes ou de cellules qui n’eurent pas cette chance et la façon dont cette dette de vie peut parasiter le droit même d’exister,  3/ le renversement de l’impuissance passive en omnipotence comme régression vers le narcissisme primaire où le sujet se vit comme tout puissant devant la réalité, 4/ l’introjection de la culpabilité de l’horreur et de l’accusation où le sujet se vit coupable de l’horreur subie par introjection soit de la culpabilité inconsciente de ses tortionnaires soit par introjection des accusations de ceux-ci, 5/ l’introjection de symboles de puissances effrayantes où le sujet éprouve un effroi devant toute figure d’autorité, 6/ l’identification à l’agresseur qui fait que le sujet se comporte d’une façon agressive et arrogante lors de l’audition, 7/ l’introjection des désirs de l’agresseur qui convoque inconsciemment le sujet à coller au désir de l’Autre ; Ainsi par exemple, si le patient sent que l’interviewer le suspecte de mentir lors de l’audition, il arrive qu’il se comporte comme s’il mentait effectivement alors qu’il dit la vérité. Et, pour terminer ce bref survol, les clivages et les dénis de survie, mécanismes par lesquels le patient se vit comme un mort-vivant, une partie de son psychisme se vivant comme déjà mort, l’autre comme encore vivant.   


 

Il est évident que la mobilisation de ces mécanismes de survie handicapent très significativement la capacité à témoigner lors de l’audition. Les fonctionnaires en charge ne sont que rarement psychologues cliniciens, et s’ils le sont, je ne peux hélas m’empêcher de penser qu’il n’ont qu’une connaissance très lacunaire du psycho-traumatisme. Le discours et la logique de l’audition s’inscrivent dans une logique discursive juridique, où le candidat réfugié est convoqué à dire la vérité, toute la vérité, et à répondre avec précision à chaque question posée, une hésitation, une confusion, une erreur par exemple temporelle, géographique, étant systématiquement interprétée comme un mensonge pour obtenir ses papiers. Alors que la clinique et la littérature montrent de façon incontestable et incontestée que ce qui est au cœur du trauma, c’est justement le « vide » psychique, narratif et représentatif, cette incapacité à se représenter l’irreprésentable. 


 

On comprendra aisément que si l’audition se solde par un négatif, il n’est pas rare que nos patients s’effondrent à nouveau, le rejet de la demande d’asile ébranlant ou anéantissant l’espoir fragile placé dans une autorité symbolique vécue précédemment comme garant de la justice et du Droit. Il arrive que la lecture du courrier contenant la décision, tant attendue et en même temps redoutée, re-précipite le sujet dans un état de déréliction, voire l’installe dans une mélancolie. Car il est évident que lire sa propre histoire dans un jargon juridique qui met au conditionnel les évènements les plus traumatiques, insinuant que le sujet ne dit pas la vérité sur ce qui est au cœur de sa tragédie et de sa souffrance, lire comment le Commissariat motive sa décision négative en jouant sur des contradictions apparentes dans la chronologie des faits, des dates ou des lieux, constituent des attaques majeures du lien qui se reconstruisait. Il ne reste alors au thérapeute qu’à rassembler ses forces et au patient à recommencer le long processus thérapeutique de subjectivation et de réappropriation de ses capacités à rêver. Si du moins il en a encore la force, si sa confiance dans une possible humanité de l’homme n’est pas trop ébranlée, s’il n’est pas trop désespéré et bien évidemment s’il n’est pas rapatrié de gré ou de force.  


 

Mais je ne voudrais pas terminer ce deuxième temps, celui de l’audition et de ces effets, par cette note défaitiste. Heureusement, toute audition ne se solde pas par une réponse négative. Il arrive relativement fréquemment que notre engagement thérapeutique porte ses fruits et se solde par l’octroi du statut de réfugié. Ce qui n’est pas non plus sans me poser question sur la procédure d’asile en général et la place que j’y prends en tant que thérapeute engagé. Car alors que 25% des dossiers d’asile traités par le CGRA se soldent par l’octroi du statut, plus de 75% des patients que j’accompagne dans leur démarche d’asile obtiennent ce même statut.


 

Cette reconnaissance juridique et symbolique qui ouvre à d’autres possibles, a parfois des effets thérapeutiques spectaculaires, bien qu’il est assez difficile d’évaluer si ces résultats perdurent dans le temps, les patients arrêtant ou interrompant parfois leur suivi parce qu’ils déménagent, trouvent du travail, ou parce qu’ils estiment que nous en avons déjà assez fait pour eux et que d’autres patients ont plus besoin de notre aide qu’eux-mêmes. Cette question de la fin de la thérapie et de l’influence de notre offre d’accompagnement global sur celle-ci me semble d’ailleurs être une des questions centrales que nous avons à nous poser et à mettre au travail dans chacune de nos thérapie. Pour ma part, j’aurais tendance à ne pas croire à ces guérisons spontanées et à l’impact quasi miraculeux des titres de séjour sur le psychisme de nos patients. Je serais plutôt enclin à y voir ce que Freud identifie comme une fuite dans la santé avec un risque de rechute et de réactualisation des symptômes plus tard dans le parcours de vie. Il arrive d’ailleurs que certains de ces patients reprennent leur thérapie après des mois. A contrario, nous constatons parfois une recrudescence des symptômes après l’obtention du statut, comme si ce n’était qu’alors que le sujet permettait au trauma de se manifester afin de pouvoir commencer à l’élaborer.  


 

J’en arrive à ma conclusion qui est en fait plus une question que nous avons continuellement à repenser et à mettre en dialogue avec d’autres. Comment théoriser cette clinique très particulière, tant d’une façon générale que dans la singularité de la rencontre avec l’unicité de chaque patient ? Une clinique qui est parfois une clinique du désespoir, parfois une clinique de l’urgence, heureusement aussi une clinique de l’espoir avec ce que cela a de gratifiant pour le thérapeute et presque toujours une clinique riche et enrichissante. Car comme l’écrit Benedetti « On peut dire que, de la même façon que le patient réalise sa véritable personnalité dans sa rencontre avec le thérapeute, le thérapeute réalise sa véritable personnalité dans la rencontre avec le patient. »
 

 
Comme mentionné au début de mon exposé, je dirais, en guise de réponse beaucoup trop sommaire à cette vaste question, que je pense ma clinique comme s’articulant autour de deux axes qui s’entremêlent, privilégiant parfois l’un, parfois l’autre, en fonction de la temporalité du patient et de son parcours d’exil.  


 

Le première axe est l’offre d’un lieu pour panser les blessures, une invitation faite à travers le lien transférentiel de quitter l’enfer du trauma pour réintégrer la communauté des humains. En étant-là à ses côtés, dans un Mitsein, en notre qualité de Nebenmensch, par exemple en faisant offre de l’accompagner dans ses démarches administratives, en contactant son avocat en sa présence, en allant avec lui chez son avocat pour préparer l’audition, en l’accompagnant en tant que personne de confiance lors de l’audition, etc. Ce premier axe thérapeutique convoque, selon moi, le thérapeute à la place de la Mère suffisamment bonne décrite par Winnicott. Ce qui n’est pas la place thérapeutique la plus confortable. D’abord parce que je n’ai pas nécessairement envie d’être une maman pour mon patient. Ensuite parce que cette place présuppose un maniement très fin de transfert. J’ai à me laisser toucher et affecter par l’autre (sinon, pas de thérapie possible) sans me laisser déborder. J’ai à sentir l’angoisse qui me convoque à agir (à poser des actes thérapeutiques) sans que cette angoisse me paralyse. Je me dois d’être-là à ses côtés, mais avec une certaine distance et cette distance n’est pas la même aux différents temps de la thérapie. J’ai donc à créer en permanence une synthèse entre mon désir d’être à ses côtés et la distance sans laquelle la thérapie est impossible.


 

Winnicott parle dans ce contexte du temps xyz. Face à l’Hilflosigkeit, la mère doit être suffisamment bonne pour ne pas arriver trop tôt (le temps x) ni trop tard (le temps z). Pas trop tôt car dans ce cas là, le thérapeute serait invasif et entretiendrait l’Hilflosigkeit du sujet. Avec un risque de mécanismes transférentiels paranoïdes ou érotomaniaques si le patient est dans une dynamique transférentielle d’allure état-limite ou psychotique à tel ou tel moment de sa thérapie. Mais pas trop tard non plus, car le patient est alors trop désespéré et n’attend plus rien de l’autre (la mélancolie et la méfiance). Un thérapeute suffisamment bon aide “à temps”. En restant dans l’univers de Winnicott, « Le bébé a crié, la mère a entendu le cri et l’a suffisamment bien interprété de sorte que le bébé se crée l’illusion que c’est lui-même qui a “créé” le sein, qu’il a donc le pouvoir d’agir dans la réalité ». C’est de cette recherche permanente d’un équilibre entre proximité et distance, entre activité et passivité, dont il est question dans mes thérapies à Ulysse. Etre là quand il faut l’être, ni trop tôt, ni trop tard, et s’absenter quand il convient.


 

Le deuxième axe serait de permettre au patient de retraverser et de métaboliser les affres de l’enfer traumatique et de mettre en sens ce que Lacan, en référence à Aristote, appelle la tuchè, c.-à-d. la mauvaise rencontre avec ce qui est impossible à symboliser. La rencontre avec ce que Freud appelle l’Unheimliche, l’inquiétante étrangeté, la rencontre avec un objet d’effroi et de terreur sans qu’il y eu rendez-vous. En paraphrasant Roussillon, la thérapie consisterait à accompagner le sujet dans un processus de tentative de construction d’une représentation psychique de l’absence et de l’impossibilité de mise en représentation. Un processus d’historisation, une tentative de faire « rentrer » l’Absurde et le Barbare dans un narratif avec un avant, un présent de l’infraction traumatique et un après, un avenir.


 

C’est ainsi que Vitry identifie trois phases dans la thérapie du trauma, qui font penser aux trois temps logiques identifiés par Lacan, à savoir 1/ l’instant du regard, que Vitry appelle la phase de commémoration, qui serait le temps de la reviviscence de l’immédiateté de l’expérience durant laquelle le sujet « revoit » et revit les affres du trauma ; 2/ le temps pour comprendre, que Vitry identifie comme la phase de mutation serait le temps d’élaboration psychique des affects initiés par l’horreur et le temps du processus d’historisation et 3/ le moment de conclure, la phase de maturation de Vitry, comme moment épiphanique où l’expérience traumatique se transforme dans le psychisme et dans le ressenti du sujet, dans un processus de synthèse passive au sens où l’entend Merleau Ponty, en une potentialité à être-Autre, en un Autre devenir.     


 


Présentation de l'auteur :
Je suis psychologue, sexologue et psychothérapeute d'orientation psychanalytique. Outre ma formation aux cliniques psychanalytiques (UCL) je me suis formé au psychotraumatisme à l'université de Paris 7, où j'ai obtenu un DU en psychopathologie et psychotraumatisme. J'y termine actuellement un master recherche en psychopathologie et psychanalyse, recherche consacrée au psychotraumatisme et à l'exil. Je commence également un doctorat sur le même sujet à l'Université Catholique de Louvain.
J'ai une consultation privée de sexologue et de psychothérapeute d'orientation psychanalytique (tout-venant et clinique du psychotraumatisme). Je travaille également mi-temps au S.S.M. Ulysse à Ixelles.

Contact electronique d'Emmanuel Declercq

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Pour citer cet article : Emmanuel Declercq : "Traumatisme, exil et rêves brisés", 14ème Colloque de la Revue L'Autre, "Rêves d'exil, exil de rêves. Pratiques ethnopsychatriques avec les familles migrantes", Abbaye de Neumünster, Luxembourg,  6 et 7 décembre 2012, http://www.anthropoweb.com/Traumatisme-exil-et-reves-brises_a578.html, ISSN : 2114-821X, Le Portail des sciences humaines, www.anthropoweb.com.

Mercredi 27 Février 2013
Emmanuel Declercq