Bronze ancien
Au moins dès l’âge du Bronze ancien (circa 2000/1650 av. J.-C.), Corse et Sardaigne adoptent des modes architecturales similaires. Les nuraghi de Sardaigne et les torre de Corse sont à l’origine de la dénomination de deux entités culturelles considérées comme sœurs depuis les années 1960 (Lilliu, 1966 ; Grosjean, 1960) : le Nuragique sarde et le Torréen corse désignent schématiquement l’ambiance culturelle pendant laquelle s’exprime et se développe l’architecture turriforme emblématique de l’âge du Bronze des deux îles. Les systèmes matériels de cette époque sont relativement peu connus car mal reconnus, à l’exception des dépôts funéraires. En effet, la plupart des sites du Bronze ancien explorés jusqu’à présent, en Corse comme en Sardaigne, sont des inhumations sous cavités, artificielles en Sardaigne (hypogées « domus de janas »), naturelles en Corse (abris-sous-roche « taffoni »). Le mobilier qui constitue ces dépôts peut être intégré dans un ensemble commun à l’intégralité de la Sardaigne et à une bonne part du sud de la Corse, le faciès de Bonnanaro, défini par M.L. Ferrarese-Ceruti (1974). Il s’agit d’un courant culturel qui succède et dérive du Campaniforme sarde tant dans les formes des productions que pour les modes de déposition. En Sardaigne, près d’une centaine de sépultures Bonnanaro sont connues et leur contenu est extrêmement récurrent. A côté des « brassards d’archer » biforés, des bijoux d’or ou d’argent et des poignards rivetés en cuivre, le répertoire céramique des tombes est peu varié et englobe généralement des petites écuelles en calotte, des tasses (carénées ou non) portant une anse à coude bien marqué, des jarres à col bi-tronconiques ou à profil en S, de tous gabarits, portant deux anses coudées en opposition diamétrale (Bagella et al., 1999, p. 513), des tripodes hauts au profil rectiligne ou brisé, plus rarement de larges jattes ou coupes à pied haut. En Corse, le mobilier d’au moins quatre tombes est rattachable au groupe sarde (Camps, 1988 ; Grosjean et al., 1976). La sépulture sous abri de Murteddu (Sartène, Corse-du-Sud) a livré quinze récipients parmi lesquels dix tasses à anse coudée et cinq coupes à pied haut dont la forme renvoie indéniablement au mobilier funéraire Bonnanaro. On notera avec intérêt que trois de ces récipients sont décorés de chevrons emboîtés qui évoquent les vaisselles terriniennes, ce qui montrerait une volonté de concilier nouveautés et traditions millénaires. La technique d’obtention est cependant différente puisqu’au Néolithique ces motifs étaient obtenus par incision alors qu’ici il s’agit de cannelures ou de gravures. A Minza-Castellucciu (Sartène, Corse-du-Sud), le mobilier funéraire, ici aussi composé de coupes et de tasses renvoie aussi à la proche Sardaigne. L’ajourage du pied permet de lier plus particulièrement le sud de la Corse au sud de la Sardaigne où ces aménagements sont fréquents (Ferrarese-Ceruti, 1978, fig. 179). Le coffre de Palaghju (Sartène, Corse-du-Sud) est la sépulture qui illustre le mieux la digestion des modèles et des rites campaniformes par les groupes locaux, même si les connections morphologiques avec l’ensemble Bonnanaro sont plus abstraites. Cette tombe, probablement individuelle, dont le mobilier fut d’abord attribué au Campaniforme (Peretti, 1966), contient deux coupes à pied et deux tasses carénées, un poignard riveté en cuivre, un « brassard d’archer », une bague en or, un anneau en argent et une armature de silex en « quartier d’orange ». Il s’agit probablement de la tombe d’un haut personnage et sa proximité avec les célèbres alignements, de même que le cartouche gravé sur l’une des dalles, renforcent d’ailleurs cette impression. Le dolmen de Settivà (Petreto-Bicchisano, Corse-du-Sud) a livré un lot de deux gobelets et dix-sept tasses portant souvent une anse coudée. Ici encore, les analogies avec les dépôts sépulcraux de l’île voisine sont évidents. Comme indiqué précédemment, la méconnaissance des assemblages issus de contextes domestiques du Bronze ancien gène la compréhension globale des ensembles céramiques de la période. Néanmoins, certains récipients découverts par R. Grosjean à Tappa (Porto-Vecchio, Corse-du-Sud), à Alo-Bisughjè (Bilia, Corse-du-Sud) ou par F. de Lanfranchi à Tusiu, montrent que ces collections suivent la tendance exprimée par les manifestations architecturales et sépulcrales (Grosjean, 1962 ; Lanfranchi, 1998).
Bronze moyen et récent
Au Bronze moyen (vers 1700/1650 à 1350 avant J.-C.) puis au Bronze récent (1350 à 1200/1150 av. J.-C.), les systèmes matériels de la Corse semblent se référer de manière plus évidente aux complexes italiques, en particulier à la Toscane, à un degré moindre à la Ligurie et au Latium. Dès cette époque, les analogies constatées entre Corse et Sardaigne semblent plus dériver d’une divergence à partir d’un fonds commun plutôt que d’une relation suivie, même si l’architecture et la métallurgie connaissent une évolution parallèle (dans la continuité du Bronze ancien également). Au Bronze récent, la nette tendance à la multiplication et la monumentalisation des nuraghi complexes ne trouve pas d’équivalent en Corse. Cette divergence trahit un changement important dans l’histoire des relations entre les deux îles qui prendra tout son sens pendant la période suivante. De la même façon, et malgré des découvertes récentes (Lo Schiavo, 2006), la Corse semble peu intégrée au système d’échanges tyrrhénien au sein duquel s’insèrent les navires mycéniens à partir de l’Helladique récent II, alors même que ses voisins, Latium ou Sardaigne, y jouent un rôle non négligeable. Au Bronze moyen, les systèmes matériels de Corse (entité nord-ouest) subissent donc au moins partiellement l’influence du dynamisme toscan (entité nord-est) alors que l’architecture corso-sarde est qualitativement très comparable jusqu’au début du Bronze récent. Dans le même temps, les routes mycéniennes (entité sud-est) intègrent la Sardaigne (entité sud-ouest) et l’Italie centro-occidentale. Les relations culturelles en Tyrrhénienne pourraient être résumés par la figuration un carré dont les quatre angles (les quatre entités) sont reliés par des côtés, en l’absence de toute connexion diagonale entre Corse et Méditerranée Orientale d’un côté, entre Sardaigne et monde italique de l’autre.
Bronze final
Le Bronze final (1200/1150 à 850 av. J.-C.) du sud de la Corse est marqué par un renouvellement assez brutal des vaisselles céramiques qui s’accompagne d’une explosion du nombre de sites et de la probable apparition des grands sanctuaires incluant des statues-menhirs. Les nouvelles formes de la poterie sont nettement inspirées des productions ligures, piémontaises et toscanes des groupes protoligure, de Protogolasecca et protovillanovien. L’influence s’observe plus particulièrement dans la fréquence des jarres biconiques à col évasé et le taux important de petits vases ouverts à parois fines et polies cuits en atmosphère réductrice. Ce courant, que nous avons baptisé « Apazzu-Castidetta-Cucuruzzu » (Pêche-Quilichini, à paraître 1) est représenté sur une vingtaine de gisements répartis au sud d’une ligne Serra-di-Ferro/Conca et touche donc le Baracci, le Sartenais, l’Alta Rocca, le Pianu di Livia, l’Extrême-Sud et les abords du golfe de Porto-Vecchio. Parmi les indicateurs du faciès, il convient de mentionner deux éléments importants qui montrent que les groupes méridionaux sont toujours en relation suivie avec les populations vivant en Gallura. Les fouilles récentes menées sur le nuraghe de la Prisciona (Capichera, province d’Olbia) par A. Antona montrent une fréquence très importante des formes basses (assiettes, plats) dès les niveaux du Bronze final initial. Cette tendance est strictement parallèle à celle observée, par exemple, à Castidetta-Pozzone (Sartène, Corse-du-Sud) et à Cucuruzzu (Lévie, Corse-du-Sud). Le même nuraghe a livré en grand nombre des fonds portant sur une face des négatifs de l’impression d’une vannerie plate à structure concentrique servant de modèle de référence dans une optique de standardisation des gabarits (Pêche-Quilichini, à paraître 2). Ici encore, on renverra aux productions d’Apazzu Vecchju (Sartène, Corse-du-Sud), de Cucuruzzu ou d’Alo-Bisughjè pour illustrer les nombreux parallèles avec la Corse.
Premier âge du Fer
Vers la fin du Bronze final, mais surtout au début de l’âge du Fer, la société sarde entre dans un âge tardo-nuragique brillant et exporte ses productions caractéristiques vers la Toscane (groupe de Tolfa-Allumiere puis culture villanovienne), Lipari, la Sicile, la Tunisie, la Grèce continentale ou Crète (Lo Schiavo, 2005, 2006, à paraître). Elle accueille également les premiers comptoirs commerciaux de type phénicien en Méditerranée occidentale (Sant’Imbenia à Alghero, province de Sassari). C’est le temps des bronzetti, des navicelles et de la céramique de style géométrique du village de Genna Maria (Villanovaforru, province de Cagliari). En Corse, aucun de ces éléments d’époque orientalisante ou archaïque n’a été reconnu, à l’exception de certaines fibules d’origine toscane (dont le contexte de découverte est souvent douteux) et de quelques tessons de céramique fine (tournée ?) provenant de Cucuruzzu. Dans le sud de l’île, les assemblages céramiques du premier âge du Fer sont représentés par le faciès de Nuciaresa (Lanfranchi, 1978 ; Tramoni, 1998). Ce type de vaisselle est dominée par des formes de petite dimension, généralement fermées et portant un col. Certaines, parmi les plus archaïques, ont un profil qui évoque une tradition héritée des vases biconiques du groupe « Apazzu-Castidetta-Cucuruzzu », notamment de sa phase terminale (phase Cucuruzzu). Les vaisselles de la Nuciaresa (Lévie, Corse-du-Sud), bien représentées sur le site éponyme, à Cumpulaghja (Sainte-Lucie-de-Tallano, Corse-du-Sud), à Acciola (Giuncheto, Corse-du-Sud), à Santa Barbara (Sartène, Corse-du-Sud) et à Cuciurpula (Serra-di-Scopamène et Sorbollano, Corse-du-Sud), intègrent d’autres éléments caractéristiques tels les anses incisées à perforation cylindrique, les anses ensellées et le décor « en grain de riz ». La chronologie du faciès reste toutefois à préciser.
Conclusion L’oscillation des contacts entre les deux rives des Bocche di Bunifaziu apparaît au final comme une constante. Si, au Bronze ancien 2, la culture de Bonnanaro embrasse toute les ambiances funéraires de la Sardaigne et de la partie méridionale de la Corse sur fond de digestion du Campaniforme sarde, le Bronze moyen paraît une époque de basculement des dynamiques culturelles en Tyrrhénienne. A cette époque, la Sardaigne développe une identité forte et autonome, presque nombriliste. La Corse, sans se détacher complètement des systèmes matériels sardes, adopte bien plus volontiers les modèles développés à partir de l’Italie centro-occidentale, essentiellement la Toscane, peut-être via les îles qui ponctuent la Tyrrhénienne (Aranguren et al. 1995). Le Bronze récent voit l’apparition dans notre domaine d’étude du commerce mycénien, qui semble ne concerner que très indirectement la Corse alors qu’il touche sensiblement la Sardaigne. Au Bronze final, les contacts entre les deux îles reprennent mais semblent limités aux régions en position de co-visibilité : sud de la Corse et Gallura septentrionale. Les analogies sont tout autant morphologiques (typologie des formes basses), que fonctionnelles (fréquence de certains types) et techniques (production de fonds aplatis sur vannerie). Le passage dans l’âge du Fer se fait dans un nouvel épisode de divergence qui voit la Corse perpétuer les systèmes protohistoriques alors que la Sardaigne connaît une évolution sociale proche des modèles méditerranéens archaïques et procède, d’égal à égal, à des échanges avec les groupes villanoviens, grecs et phéniciens.
Bibliographie
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