Les adeptes hamdouchy affiliés à un ou plusieurs mlouk sont donc contraints de participer à la lila à chaque fois que leur melk(1) l’exige. Fatiha est voyante, affiliée à Lalla Aïcha, mais aussi à deux autres mlouk puissants : Sidi Chamarouch, connu aussi sous le nom de Moulay Ahmed, est considéré comme le roi des mlouk, père ou mari de Lalla Aïcha. Il est aussi le plus pieux d’entre tous ; ses affiliés disent de lui qu’il a des pouvoirs occultes et de grandes connaissances théologiques, qu’il les incite à se rendre à la mosquée pour prier, et qu’il cherche à faire d’eux des musulmans pratiquants vivant dans la crainte de Dieu. Sidi Hammou est considéré comme dangereux. Associé principalement à la sexualité, il est un esprit rouge, un boucher, avide de sang ; la transe qu’il provoque est violente, incite à la mutilation, à la consommation de viande crue et à celle, absolument proscrite en Islam, de sang.
La lila annuelle que Fatiha organise chez les chorfa est un événement important pour lequel elle déploie des moyens financiers considérables. La description qui va suivre rend compte de toutes les étapes de son pèlerinage (ziara), mais il faut noter que dans la plupart des autres cas, les offrandes et le nombre de sacrifices sont moindres. Mais parce qu’elle sait qu’elle a peu d’occasions annuelles pour honorer ses mlouk, Fatiha saisit l’opportunité que la lila représente pour les satisfaire avec emphase. Ndbp : la description qui suit est issue de ma thèse d’anthropologie, Entre deux mondes, essai sur le rôle de la musique dans le rituel de transe thérapeutique de la lila dans la confrérie des Hamadcha du Zerhoun (Maroc)
En fin d’après-midi, les invités de Fatiha, issus de Rabat, Casablanca et Marrakech, commencent à arriver. Du jawi(2) blanc brûle dans le brasero : Fatiha s’en saisit le fait circuler autour de nous, « pour que la baraka de Aïcha soit avec nous. » Lorsque tout le monde est réuni dans le salon, Fatiha dépose au sol trois paniers remplis d’offrandes : pour honorer Sidi Chamarouch, elle se pare de vêtements blancs, prépare un tabak(3) d’offrandes qu’elle recouvre d’un tissu vert(4) et sacrifie un mouton blanc. Pour Sidi Hammou, elle ajoute un second tabak qu’elle drape de rouge et immole un poulet et un bouc noir. Pour Aïcha enfin, dont elle est considérée comme la fille, elle confectionne un troisième panier qu’elle enveloppe dans un drap noir et offre une jeune vache de la même couleur.
Les Hamadcha se rassemblent alors dans l’entrée de la maison et commencent à chanter des louanges à Sidi Ahmed Dghoughi. Fatiha ôte ses sandales, voile ses cheveux et recouvre son visage d’un épais tissu blanc. Précédés par les animaux destinés au sacrifice, nous quittons la maison et longeons la mosquée jusqu’au siyyid(5). Trois des invités portent les tabak, suivis par les musiciens et par Fatiha, aveugle sous son voile, soutenue par l’un de ses proches. Alors que nous rejoignons la place centrale du village, les musiciens encerclent Fatiha, dont la transe s’approfondit au fur et à mesure qu’elle approche du siyyid. Dans la salle du sacrifice, Fatiha récite elle-même les fathat(6) qu’elle destine à ses invités, les soulevant sur son dos pour leur transmettre la force et la baraka des mlouk qui la possèdent. Quand les trois premiers animaux ont été immolés, nous rejoignons la maison pour y égorger la vache offerte à Aïcha. Trois nouveaux tabak sont déposés au sol, exclusivement destinés à Lalla Aïcha : l’un contient des œufs et du henné préparé, le second des fruits secs et des sucreries, le troisième du maquillage, un miroir, des bougies et des feuilles de henné. Tandis que la musique retentit, quelqu’un fait entrer la vache dans la pièce principale, au centre de laquelle se trouve un trou d’évacuation, relié aux égouts ; c’est là qu’ont été déposés les dons destinés à honorer le melk : une cuillère de miel, un morceau de sucre, un verre de lait, une olive noire. Dans le brasero, un morceau de jawi se consume, répandant dans la pièce une fumée âcre et épaisse. On raconte que le melk, dès lors qu’il a identifié le parfum de l’encens qu’il préfère, accepte de venir. C’est ainsi que s’établit le premier contact de l’adepte avec le monde invisible. Fatiha recouvre le flanc de l’animal d’un voile noir avant de commencer à danser. Au moment précis de l’immolation, alors que le sang versé, chargé de l’âme de la bête, se mêle aux autres offrandes, que les percussionnistes accélèrent le rythme, satisfaisant ainsi Lalla Aïcha, la transe de Fatiha s’intensifie : le visage voilé de blanc, elle crie, saute et danse dans le sang, laisse aller ses mouvements au tempo toujours plus rapide des percussions, remue vivement la tête au son de la ghitta(7), jusqu’à ce que les dernières notes de musique retentissent. Silence. Mains tendues, paumes ouvertes vers le ciel, elle reçoit avec ferveur la fatha que les Hamadcha lui adressent. Tous les invités joignent leurs voix à celles des musiciens pour chanter un dhikr(8) rendant hommage à Dieu, au prophète et aux saints.
Une fois le rituel achevé, les chorfa dépècent et débitent l’animal immolé tandis que les femmes s’affairent à la cuisine. A la tombée de la nuit, tous les invités se rassemblent dans la maison pour consommer le couscous préparé avec la viande de la vache sacrifié. En distribuant la viande sacrificielle, la confrérie circonscrit ainsi le cercle de sa communauté rituelle. En respect de la coutume musulmane, les hommes et les femmes mangent séparément, puis, à la nuit tombée, tous se réunissent dans la cour : la lila commence.
Tandis que Fatiha dépose du henné, préparé avec de l’eau de rose, dans la paume de la main de tous les invités, les musiciens retendent la peau des percussions au-dessus des braises d’un brasero, testent leurs flûtes, se mettent d’accord, avec elle, sur la liste des mlouk qu’il faudra invoquer. Du harmel et des grains de coriandre brûlent dans le brasero. L’odeur est âcre, envahissante, la fumée blanche et opaque. Convives et spectateurs s’installent en cercle face aux musiciens, en prenant soin de laisser un espace vide qui deviendra l’aire de transe. Au premier plan prend place le tabbal(9), entouré par trois gwellat(10). A leur côté, un joueur de qarqaba(11), et, derrière, deux ghiyyata(12). L’un des musiciens se chargera de réciter les fathat, tandis que Fatiha s’occupera de choisir et faire brûler les encens, de veiller sur les possédés.
Hommes et femmes sont désormais assis côte à côte, sans distinction. Toutes les barrières d’âge, de sexe ou d’origine sociale sont implicitement levées : la lila est vécue comme une nuit à part, où tout est différent, où toutes les règles sociales et religieuses sont bouleversées - pas annihilées, mais modifiées. Les premières notes de ghitta retentissent et le silence se fait dans la foule. Les musiciens se lèvent pour interpréter le Zerhouni(13), un long chant de louanges à Dieu, au prophète et aux saints de l’Islam. Le dhikr provoque rapidement une certaine effervescence dans l’assemblée des hommes : tous se lèvent, se positionnent côte à côte en se donnant le bras et commencent la danse traditionnelle des Hamadcha : sautant plusieurs fois sur un pied puis sur l’autre, ils fléchissent les genoux et courbent légèrement le buste en avant, puis sautent sur place à pieds joints avant de recommencer. Suivant le rythme, les voix des hommes s’élèvent, répétant, de plus en plus fort et de plus en plus vite, le nom d’Allah. Leur souffle devient rauque, la sueur perle sur leurs fronts, leurs yeux souvent se ferment sous la puissance de l’émotion ressentie. L’extase, provoquée par le sentiment collectif de la présence divine, s’approfondit en chacun. Les adeptes chantent les louanges de Dieu, et cette récitation, répétée des dizaines de fois, additionnée aux rythmes des percussions et aux hurlements hypnotiques des ghitta, fait monter en eux le hal(14), un état de communion divine ; de jeunes garçons se joignent aux adultes, apprenant ainsi les pas et les techniques respiratoires. Seules les femmes restent à l’écart, assises, frappant le rythme dans leurs mains(15). Une dizaine de minutes plus tard, quand tous ont atteint un état de communion qui les satisfait, les musiciens mettent un terme au morceau et le silence retombe, rarement entrecoupé par les chuchotements des invités. L’un des musiciens récite alors une fatha destinée à l’ensemble de la foule et tout particulièrement à Fatiha. Ceux ou celles qui le souhaitent peuvent, en échange de quelques dirhams, demander à en recevoir une qui leur soit exclusivement dédiée. Les invités, dont les paumes des mains sont ouvertes, dirigées vers le ciel, ponctuent cette récitation en prononçant le mot Amin, « je comprends, j’accepte. » Les musiciens chantent alors, sans instrument, un court dhikr destiné à s’assurer, une fois encore, la protection de Dieu et des saints, tout autant que la réussite des vœux formulés. Toute la foule, dès les premières paroles, reprend le chant à l’unisson.
Les musiciens marquent une courte pause, le temps d’un thé ou, pour certains, d’une pipe de kif(16), avant de reprendre leurs instruments pour interpréter le Hal Dghoughi, un dhikr qui rend hommage à Sidi Ahmed Dghoughi. Une fois encore, ce sont surtout les hommes qui y participent. Certains se mettent à pleurer, d’autres se tapent la poitrine au rythme du tabbil, d’autres enfin, frappent le sommet de leur crâne avec la tranche de leur main, symbolisant ainsi le geste légendaire de la taillade auquel les Hamadcha sont associés. Ndbp : La légende hamdouchiya raconte que Sidi Ahmed priait toujours en face d’une hache à lame circulaire ou d’un boulet selon les versions, de sorte que sa tête vienne s’y frapper à chaque fois qu’il s’endormait. Il est alors possible d’interpréter les automutilations des Hamadcha (et le geste symbolique qui aujourd’hui les remplace dans la grande majorité des cas) comme un moyen pour les adeptes de se remémorer la grande baraka de leur saint – et c’est ainsi que les membres de la confrérie, aujourd’hui, légitiment cette pratique.
Le hal Dghoughi est un moment d’intense communion entre les hommes mais aussi avec le saint, dont le souvenir semble s’éveiller en chacun, profondément, puissamment. Cette fois encore, les musiciens jouent pendant plus de dix minutes, jusqu’à ce que tous les hommes soient retournés s’asseoir, épuisés mais comblés. Une fatha est récitée en leurs noms, puis tous entonnent un autre chant de louanges. Dans la foule, certaines femmes commencent à manifester leur impatience : assises depuis le début de la nuit, elles discutent et bâillent ostensiblement. Beaucoup d’entre elles sont richement parées, vêtues de djellabas rouges, noires, jaunes ou mauves – les couleurs du melk qui les habite et qu’elles sont venues honorer. Mais les musiciens prennent leur temps, s’octroient plusieurs minutes de pause en buvant un autre thé. Tout le monde sait que la nuit sera longue.
Dès lors, la soirée a été placée sous le patronat de Dieu et des saints. La baraka, véhiculée par la musique qui jusqu’alors leur fut dédiée, circule, et il est désormais possible d’envisager l’ouverture des portes du monde invisible. Les ghitta lancent un nouvel appel : l’attention de chacun se recentre, et l’ambiance générale oscille entre l’appréhension et l’excitation. On ravive les braises dans le mijmar(17) afin d’y faire brûler une grande quantité de jawi blanc. La hadra(18) commence et le hal, cet état extatique provoqué jusqu’alors par la présence de Dieu et des saints, devient jidba, transe de possession. C’est à Bouab, l’esprit gardien, cerbère du monde invisible, qu’il convient de demander l’ouverture des portes. Dès lors, on considère que tout devient possible, que tout peut arriver ; on entre dans un espace au sein duquel l’humain n’a plus sa place. Ceux qui choisissent d’y assister doivent en accepter les règles : ne pas parler, ne pas rire ni fumer tant que dure la musique, ne pas refuser les offrandes alimentaires qui circulent. Chacun se doit d’avoir une attitude respectueuse vis-à-vis des affiliés qui entrent en transe, ne pas les contrarier, ne pas les provoquer de quelque façon que ce soit - c’est pourquoi on m’avait vivement conseillé, de même qu’à tous ceux de l’assistance qui ne sont pas concernés par le phénomène de la possession, de ne porter aucune couleur qui puisse attiser la passion, la colère ou la violence des mlouk - le rouge et le noir essentiellement.
On appelle toujours les esprits mâles en premier, mais la liste des mlouk ainsi que l’ordre dans lequel ils sont invoqués relève ce soir de la seule volonté de Fatiha. Ce jour-là, Sidi Chamarouch fut le premier d’entre eux.
Quelques notes de nira(19) retentissent dans le silence : les Hamadcha commencent l’invocation de Sidi Chamarouch. Un homme, Mohammed, vêtu de blanc(20), se lève. Je le connais peu : il est discret, très calme, parle peu et consacre le plus clair de son temps à la prière. Cette nuit-là, parce qu’il savait que Chamarouch, auquel il est affilié depuis de longues années, allait être invoqué, il a choisi de lui sacrifier un mouton blanc. Il tient fermement l’animal pendant quelques minutes, mais finit par le relâcher et jeter le couteau au sol. Son frère s’approche de lui, ramasse le couteau afin d’effectuer lui-même le sacrifice. Mohammed le saisit alors par le col, l’insulte et le pousse en arrière avec force et violence. Son visage est crispé, ses traits tirés, son regard noir. J’apprendrai plus tard qu’au moment où il s’apprêtait à égorger la bête, une voix dans sa tête - celle, incontestablement, de Sidi Chamarouch - lui ordonna de ne pas le faire et d’offrir le mouton aux chorfa Dghoughi chez qui il séjournait. A sa demande, on éteint les lumières, et les femmes allument par dizaines des fagots de bougies blanches. Mohammed commence à danser en ôtant le haut de son vêtement. Torse nu, il saisit quelques-unes des bougies que les femmes, autour de lui, lui tendent, et commence à faire glisser la flamme le long de ses bras et sur son visage. Puis il noue autour de son torse un foulard blanc, et y attache plusieurs fagots de bougies. La musique s’accélère en même temps que ses mouvements. Les flammes et la cire chaude brûlent sa peau mais aucun signe de douleur ne se lit sur son visage. La transe va durer dix minutes, avant qu’il n’éteigne lui-même les bougies et ne parte s’enfermer, seul, dans une chambre attenante à la cour. Le silence retombe. Les Hamadcha prononcent une fatha destinée à le protéger, et tous les participants reprennent un dhikr en chœur.
Vient ensuite le tour de Sidi Hammou. Dans l’assistance, l’angoisse est palpable. Une femme à la peau noire se précipite devant les musiciens. Elle n’est pas du village, mais on sait qu’elle séjourne, pendant le moussem, non loin d’ici ; la veille, lors d’une autre lila, elle a entaillé son bras gauche avec un couteau. Aujourd’hui, elle arbore un bandage, à travers lequel on distingue de larges taches de sang. Le regard agressif, elle piétine violemment le sol, repousse tous ceux qui s’approchent d’elle, garde ses poings fermés, sa tête baissée. Elle bouscule les autres femmes en transe pour se frayer un chemin jusqu’aux musiciens, qui répètent en chœur le refrain de la devise de l’esprit. Soudain, elle se précipite vers le plateau sur lequel on a déposé la théière et les verres de chacun. Les Hamadcha savent ce qu’elle cherche : ils ont fait en sorte qu’il n’y ait dans la cour aucun couteau, mais il suffit de briser un verre pour obtenir une lame acérée. Plusieurs adeptes la retiennent, elle n’insiste pas et se contente de mimer le geste de la taillade avec la tranche de sa main sur sa tête, son bras, ses jambes. Quelques minutes plus tard, elle s’effondre parmi l’assistance. La musique cesse brutalement dans un dernier hurlement de ghitta. Son corps est crispé, elle tremble. Fatiha lui verse de l’eau de rose sur le visage et dans la main, et peu à peu, les muscles se détendent, elle ouvre les yeux, reprend connaissance. Dans le silence, elle entend les paroles protectrices qui lui sont adressées, se lève et retourne s’asseoir sur les bancs. Une autre femme, assise près d’elle, lui dit en arabe « à ta santé », comme on le fait habituellement en sortant du hammam. Elles se sourient.
Les musiciens jouent depuis plusieurs heures et décident de marquer une pause. L’ambiance se détend, les discussions reprennent entre les invités, les femmes qui sont entrées en transe s’apaisent auprès des autres tandis que les hommes fument. On prépare de nouveau du thé, avant que les ghiyyatta n’attirent, par leurs instruments, l’attention de l’assistance. La nuit se poursuit avec l’invocation de Lalla Mira, un esprit considéré comme bon et généreux, associée au sommeil – on dit qu’elle est capable, lorsqu’elle est contrariée, de provoquer des insomnies chez ses affiliées tout autant que les contraindre à dormir sans cesse. Mira, dont la couleur est le jaune, est rieuse, joyeuse et frivole. Elle apprécie les sucreries - c’est pourquoi on distribue des morceaux de sucre aux membres de l’assistance et à ceux qui lui sont affiliés. De l’ambre - son encens favori - brûle dans le brasero. Cette nuit-là, un jeune homme est pris par Mira : il s’avance, les bras tendus en avant, les yeux fermés, vers les musiciens, et entame une danse tout à fait inattendue, presque comique, très différente de toutes les transes auxquelles j’ai pu assister.. Les musiciens et le public rient ostensiblement en le regardant. Tout le monde tape dans ses mains, encourageant le danseur qui sourit béatement. Voilà ce que recherche et aime Mira : rire et se divertir, faire de sa transe un moment de fête et d’amusement.
La lila est sur le point de se terminer. Tous les esprits que Fatiha avait conviés se sont présentés. Mais pour clore la cérémonie, il est désormais temps d’invoquer Lalla Aïcha. Alors que retentissent les premières notes de sa devise, Fatiha, qui jusqu’alors avait soutenu les autres femmes, semble lutter contre une force invisible : elle secoue la tête, agite les bras dans des gestes de refus et commence à crier. Alors, ce sont les autres, celles que l’esprit invoqué a laissé en paix, qui se chargent de la conduire, en douceur, devant les musiciens. L’une d’elles lui couvre le visage d’un voile noir, approche le brasero pour qu’elle respire la fumée de l’encens qui s’y consume, tapote chaleureusement son dos pour l’encourager et reste à proximité, une bouteille d’eau de rose à la main. Au même moment, d’autres femmes s’écroulent, tombant sous le joug de la plus puissante d’entre tous les esprits. Quelqu’un éteint la lumière, car c’est toujours dans le noir complet que l’on invoque Aïcha. Dans la pénombre, on devine les silhouettes des femmes : certaines sont debout, mimant avec la main le geste légendaire de la taillade, piétinant le sol avec force ; d’autres, à plat ventre, rampent vers les musiciens, approchent leur visage de l’instrument qu’elles souhaitent entendre le mieux. La plupart d’entre elles hurlent et se bousculent avec brutalité, personnifiant ainsi l’agressivité, la colère et la rage qui caractérisent l’esprit. L’épaisse fumée du harmel se répand dans l’air, imprégnant de son odeur âcre l’ensemble des spectateurs. L’appel de Lalla Aïcha est plus long que tous les autres, parce que ses affiliées sont plus nombreuses et qu’elle est plus exigeante que les autres mlouk. Peu à peu, les affiliées s’effondrent sur le sol. Certaines sont prises de convulsions, d’autres perdent subitement connaissance, d’autres encore semblent tétanisées, partiellement paralysées. Il faut alors les aider, favoriser leur retour parmi les humains : dans un silence à la fois respectueux et angoissé, d’autres femmes, qui ne sont pas entrées en transe, leur font boire de l’eau de rose, en aspergent leur corps, leur couvrent les cheveux d’un voile qui rappelle clairement le foulard islamique, leur font respirer la fumée du jawi, massant les membres figés. Un plateau contenant des tasses de café noir et un bol d’olives noires, nourritures préférées de Aïcha, circule parmi la foule. En même temps, les musiciens récitent une dernière fatha pour tous ceux qui sont tombés sous le joug des esprits, contribuant ainsi à diffuser la baraka de leur ancêtre saint. L’ensemble des participants prononce alors à l’unisson la sourate d’ouverture du Coran et referment ainsi les portes du monde invisible. Quelques minutes plus tard, alors que le soleil se lève à peine et que l’appel à la prière retentit dans les rues du village, chacun rentre chez soi, épuisé, satisfait, jusqu’à l’année suivante.
Notes
(1) Melk est le singulier de mlouk.
(2) Benjoin
(3) Panier plat
(4) Le vert et le blanc, couleurs de l’Islam, sont associés à Sidi Chamarouch, esprit considéré comme le plus pieu d’entre tous.
(5) Désigne un saint ou le sanctuaire où il repose.
(6) Courtes prières
(7) Hautbois
(8) Chant de louanges à Dieu et/ou aux saints
(9) Joueur de tabbil : percussion cylindrique en bois, dont les deux extrémités sont recouvertes d’une peau de chèvre ; se joue avec une baguette ou avec les deux mains.
(10) Joueur de gwel.
(11) Les qarqaba sont des crotales, sorte de castagnettes métalliques.
(12) Joueurs de ghitta : flûte à anche, proche du hautbois.
(13) « Dhikr Zerhouni. »
(14) Littéralement « état » ; désigne la transe mais aussi le fait d’avoir des mlouk.
(15) Aucune règle ne leur interdit d’y participer, et j’eus quelques fois l’occasion d’en observer certaines, parmi les plus âgées, se joindre aux hommes pour l’exercice du dhikr ; mais le plus souvent, elles les regardent danser.
(16) Mélange de tabac et de cannabis.
(17) Brasero.
(18) Le mot hadra signifie littéralement « la présence » et désigne ici la séquence de la lila au cours de laquelle a lieu l’appel des mlouk.
(19) Flûte de roseau.
(20) Le blanc est la couleur associée à Chamarouch.

Articles

Anthropologies




















