Engole seco est un documentaire sur les graffeurs de São Paulo du début des années 2000 ayant été initiés au graffiti dans la mouvance de la culture hip-hop. Il est basé sur une recherche de terrain effectuée dans le Grand São Paulo entre 2002 et 2004 dans le cadre d’un doctorat en anthropologie à l’Université de Montréal. L’objectif de ma recherche était d’analyser l’appropriation culturelle du graffiti hip-hop, style de graffiti d’origine états-unienne, dans deux grandes villes des Amériques, soit Montréal, parmi un groupe de graffeurs francophones, et São Paulo, en terre lusophone. Une fois la thèse terminée (Proulx, 2010), j’ai décidé de réaliser un projet qui me tenait à coeur depuis très longtemps, soit la production d’un documentaire à partir du matériel filmé lors de la partie brésilienne de mon terrain, car c’était celle-ci que j’avais le mieux documentée par le moyen de l’audiovisuel.
Le matériel audiovisuel d’Engole seco provient de deux séjours passés dans le Grand São Paulo, le premier en août 2002 et le second entre novembre 2003 et mai 2004. Je sortais mon caméscope pour filmer les graffeurs en action et recueillir leurs commentaires et leurs conversations ainsi que pour enregistrer des entrevues plus formelles.
La décision de filmer tient tout d’abord à l’importance que j’attache à l’audiovisuel en anthropologie comme moyen d’appréhender le réel. À court terme, il permet au chercheur d’analyser en profondeur les expériences vécues lors du terrain. À long terme, le matériel audiovisuel peut mener à la production de divers types de documents, notamment au documentaire, au webdocumentaire ou à des capsules pédagogiques. Il peut aussi servir à la constitution d’archives ayant une valeur historique.
Ayant consacré mon mémoire de maîtrise à l’anthropologie visuelle (Proulx, 1999), plus particulièrement au travail cinématographie de Jean Rouch et Trinh T. Minh-ha, filmer lors de ma recherche doctorale était pour moi un défi que je souhaitais relever.
La seconde raison ayant légitimé cette démarche est que l’enregistrement audiovisuel était particulièrement bien adapté à ma recherche sur les graffeurs puisqu’ils sont engagés dans la création picturale. La documentation de leur pratique passait naturellement par l’audiovisuel. De plus, dans le milieu du graffiti hip-hop, les photos et les vidéos des graffitis réalisés sont essentielles, car c’est en grande partie par celles-ci, diffusées sur l’Internet et dans des magazines spécialisés de graffiti, que passe la reconnaissance des graffeurs parmi leurs pairs. Il était donc bien vu parmi cette communauté que je filme très souvent et cela justifiait en quelque sorte ma présence. Le caméscope n’était donc pas un obstacle, mais un outil très utile pour créer des liens avec les sujets de mon étude.
Le documentaire que les graffeurs paulistes souhaitaient que je produise à partir de ce que je filmais était notre projet commun.
Du fait qu’on y retrouve la grande majorité des graffeurs et autres individus auxquels je fais référence dans ma thèse, le documentaire Engole seco peut être perçu comme un complément à celle-ci et permet certainement une meilleure compréhension de la situation brésilienne qui y est présentée.
Engole seco a cependant un statut propre, indépendant de la thèse, et ce, pour deux raisons principales. Tout d’abord, il est influencé par une relecture de mon expérience de terrain, suite à l’écriture de ma thèse, et par des expériences subséquentes vécues dans le milieu du graffiti.
La deuxième raison de taille est qu’étant basé sur un matériau autre que l’écriture, Engole seco mène nécessairement à une tout autre représentation de l’expérience vécue sur le terrain. Le travail sur l’image m’a menée notamment à me confronter encore plus directement que dans l’écriture au discours de mes interlocuteurs. L’audiovisuel met au premier plan l’ancrage expérientiel de la parole, l’affect et le contexte de l’élocution. J’ai pris davantage conscience de l’émotivité au cœur de la démarche de mes interlocuteurs et des tensions qu’ils vivaient.
Le matériau audiovisuel a été recueilli, avant tout, afin de documenter une réalité. L’idée qu’il puisse servir par la suite à la réalisation d’un documentaire était présente, mais n’a jamais été prioritaire. De plus, comme je filmais avant tout aux fins de ma recherche doctorale, je n’avais pas à l’esprit l’idée de raconter une histoire et de construire un arc narratif, principe structurant du documentaire. Il n’existait aucun scénario préexistant au tournage. C’est avec cette compréhension de ma position d’origine qu’il faut comprendre Engole seco.
De ce fait, la construction d’Engole seco épouse d’assez près celle d’une monographie et a été montée en divisant l’information selon différentes thématiques. Je fais néanmoins un clin d’oeil au principe de narrativité en instaurant l’idée d’un début et d’une fin et en intercalant dans le documentaire la périlleuse aventure d’un groupe de graffeurs, afin de créer un certain suspens.
Les choix de montage ont été dictés par mon souhait de rapprocher les spectateurs le plus possible des graffeurs qui y sont présentés afin qu’ils puissent avoir, tout comme je l’ai eu, un accès privilégié à leurs réflexions et à leur réalité. C’est pour cette raison que j’ai évité la voix hors champ et me suis limitée à un bref texte introductif de mise en contexte. Il se peut que certains préfèreraient être davantage guidés. À cela, je répondrais que je souhaite mettre le spectateur dans un état de découverte semblable à celui dans lequel je me suis trouvée au cours du terrain. De plus, je crois avoir été fidèle à ce qui a caractérisé ma présence auprès des graffeurs; soit une présence discrète, tournée vers l’écoute des réponses de mes interlocuteurs à mes questions.
Ainsi, mon désir a été d’ouvrir des portes aux spectateurs pour que ceux-ci aient un contact le plus direct possible aux protagonistes filmés, des êtres talentueux et inspirants, magiciens de l’aérosol, maîtres de la fresque urbaine dont les paroles oscillent entre colère et douceur, insatisfaction et espoir, gravité et légèreté.
Bibliographie
PROULX, Raphaëlle, 1999 : « La subjectivité de la représentation cinématographique en ethnologie : La chasse au lion à l’arc de Jean Rouch et Reassemblage de Trinh T. Minh-ha », mémoire de maîtrise, Université de Montréal, Montréal.
PROULX, Raphaëlle, 2010 : « Variations colorées d’une pratique mondialisée : l’appropriation culturelle du graffiti hip-hop à Montréal et à São Paulo », thèse de doctorat, Université de Montréal, Montréal.
Université de Laval, Ville de Québec, 10 mai 2013, http://www.anthropoweb.com/Engole-Seco_a614.html, ISSN : 2114-821X, Le Portail des sciences humaines, www.anthropoweb.com.

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