La problématique du travail des enfants


Paulin Kialo

Dans toutes les sociétés humaines connues au monde, les enfants ont toujours participé, en fonction de leur capacité, aux activités économiques de leur communauté. Il leur était confié l’exécution des petites tâches dans un cadre strictement familial. Ces différentes activités rentraient en réalité dans le cadre de l’initiation de leur vie future vie d’adulte. Ils assimilaient ainsi, entre autres non seulement la technologie mais aussi le système valeur qui régissait sa société. L’enfant développait alors physiquement et mentalement des facultés pour sa survie.
Mais depuis un certain temps, cette façon de faire est considérée comme l’exploitation des mineurs, même s’il est vrai que ces derniers sont exploités sous d’autres cieux. Analyser les conditions de travail des enfants, c’est donner la mesure de l’importance dans la dynamique du secteur informel et les incidences inhérentes au phénomène de la précocité du travail des enfants.


I. L’importance des activités des enfants ouest-africains dans le secteur « informel »

On peut dire qu’avec l’urbanisation des pays africains et les crises économiques de ces dernières années, les modalités et la nature des activités économiques des enfants ont profondément changé. Le phénomène revêt un visage différent. Le travail des enfants a subi des changements profonds. Le mode de transmission des valeurs a été bouleversé. Ce qui pose le problème de l’intégration de l’individu au sein de la société. Avant d’exposer les facettes du phénomène, situons d’abord notre objet, son champ et la méthode utilisée.



a) Objet
Les enfants ouest-africains qui sont peu ou presque pas salariés, et qui travaillent pour un adultes constituent l’objet de cette réflexion. Il s’agit entre autres des jeunes filles issues des zones rurales ou urbaines placées comme domestiques ou comme vendeuses ambulantes. Généralement, elles vivent en ville isolées de leur famille respective. Dans la très la très large majorité des cas, elles ne vont pas à l’école. L’objet de notre réflexion est aussi de ressortir leurs conditions de travail, les conséquences qui en découlent sur les plans physique, psychiques, social et économique ; en un mot, les effets pervers d’un tel système.
b) Zones d’enquête
Nos investigations sont axées sur un échantillon très hétéroclite. Nous nous sommes rendu à la Peyrie, à la Gare Routière. Ces jeunes filles se regroupent à ces endroits dans l’après-midi. Nous avons interrogé celles qui déambulent au sein du campus de l’université Omar Bongo de Libreville.
c) Méthode
La méthode que nous avons utilisée est le guide d’entretien semi-directif. Nous avons observé qu’elles manifestaient un malaise quand nous avons expérimenté le questionnaire. Pour installer la confiance chez nos enquêtées, nous avons usé de nos relations personnelles auprès de celles chez qui nous « faisons nos cours ».

II. Les enfants dans l’engrenage de l’informel

Le processus de socialisation est la voix normale pour assurer l’intégration ou mieux l’humanisation d’un individu. Au cours de ce processus, il apprend les modes d’agir et de penser de sa culture. Il les intériorise. A partir de cet instant, il devient membre de la communauté, puis de la société.
A travers le monde, des millions d’enfants ont comme tâches : faire la vaisselle, la lessive, le ménage. Elles font parfois officine de nourrices quand elles ne sont pas affectées aux tâches plus ingrates telles que s’occuper des animaux domestiques. Elles assurent les corvées d’eau et la vente des produits issus de l’agriculture sur les marchés ou dans les rues.
Ce qu’il faut retenir c’est que traditionnellement les jeunes ouest-africaines étaient destinées, en arrivant au Gabon aux travaux ménagers. Le revenu qui leur était destiné était reversé aux parents restés au pays. Cet argent, nous a-t-on dit, était reversé, avant les années 1980, après une certaine période variable à la jeune fille une fois devenue adulte. Les choses ont changé de nos jours. De plus, les familles d’accueil sont passées des tâches domestiques à d’autres plus difficiles. Elles deviennent des commerçantes ambulantes.
Nous avons relevé deux secteurs qui les attirent particulièrement : le secteur de l’alimentation. Les vendent des beignets(1), des brochettes, des grillades de poisson, des agrumes. Outre ces produits, elles écoulent de la pacotille, des bijoux, des produits de beauté, des cigarettes, etc. pourvoyeuses de capitaux pour leur « famille adoptive », elles sont considérées comme des « aides familiales ».
Ces enfants représentent selon Henry Panhus 12% de la force de travail du secteur informel en 1990, soit 4800 des 40.000 actifs que composent ce secteur. (1992, 43).
Le tableau suivant présente l’évolution du phénomène

La problématique du travail des enfants, Paulin Kialo
La problématique du travail des enfants, Paulin Kialo

On peut dire qu’en une décennie, le volume des effectifs a au moins triplé pour représenter ¼ de la population active du pays. Avant de dégager les catégories principales des activités exercées par ces enfants, jetons un regard sur les caractéristiques du secteur informel à Libreville.

III. Les caractéristiques du secteur informel à Libreville

Le secteur informel à Libreville se caractérise par la prédominance des activités commerciales qui occupent la quasi-totalité de ce secteur. Il paraît nécessaire de rappeler que la population qui fait l’objet de réflexion est composée des enfants qui exercent dans le commerce informel. La particularité et l’originalité qui nous intéresse est la jeune fille précocement commerçante ambulante. Les chiffres de la Direction générale des ressources humaines nous édifient davantage.

La problématique du travail des enfants, Paulin Kialo
La problématique du travail des enfants, Paulin Kialo

Il faut signaler que la population ouest-africaines se repartie en trois groupes : les francophones, les anglophones et les lusophones. Si nous nous sommes investi su les le premier groupe, c’est parce que simplement, il constitue le groupe qui est numériquement important. Par ailleurs, les entretiens avec les tuteurs montrent que l’activité commerciale est leur spécificité.


IV Le travail informel

Selon la Direction générale des ressources humaines, le travail informel encore appelé travail clandestin, est toute activité commerciale couvrant les petits métiers dits de quartiers : les activités agricoles et para-agricoles de types traditionnels exercés en marge du secteur structuré dans un environnement inorganisé et qui de ce fait, échappent aux statistiques officielles. Pour le BIT, le travail des enfants concerne tout enfant de moins de 15 ans engagés dans un travail ou un emploi dont le but est de gagner sa vie pour lui-même ou pour sa famille(1).
Nous devons noter que l’enfant ou l’âge adulte varie d’une culture à un autre, d’une société à une autre. Pour ce qui est de l’Afrique de l’Ouest, le travail des enfants rentre dans la socialisation avec des conséquences positives une l’enfant devenu adulte. Les activités commerciales qu’elles pratiquent dès leur jeune âge leur inculquent le sens de responsabilité. N’oublions que nous avons affaire à des sociétés commerçantes. L’enfant va tendre donc à perpétuer cette culture. Considéré sous cet angle, le problème ne se pose pas.
Nous pouvons cependant relever que le mal se situerait au niveau du rapport de production et des formes de socialisation contraires aux us et coutumes en vigueur dans ces sociétés. Nous assistons plutôt à ce qui ressemble à une exploitation des enfants. Les ateliers ou les petites fabriques : ils soudent le métal, transportent les métaux. Cette activité exige des efforts physiques énormes causant ainsi aux enfants des malformations. Pour ceux qui vendent dans la rue, les abus sexuels sont légions, nous confie une commerçante rencontrée derrière l’Assemblée nationale.
Certains enfants sont condamnés à travailler toute leur vie durant pour rembourser une dette contracter par leurs parents. Les enfants sont ici utilisés comme des gages. Comme nous l’avons souligné plus haut, le travail des enfants tient aux mutations économiques, sociale et culturelle des sociétés notamment dans les anciennes colonies, mais aussi dans les anciens pays de l’Est.


V. Analyse anthropologique du phénomène

L’univers des enfants présente un intérêt particulier : c’est le futur adulte. Passer à côté de sa socialisation, c’est presque construire une société qui n’en sera pas une. Appréhender le secteur informel dans son ensemble, c’est aussi évaluer objectivement la participation des enfants qui évoluent dans ces activités. L’anthropologue est frappé par la précarité, par le fait que ces enfants sont livrés à eux-mêmes tous les jours, ils se lèvent très tôt et se couchent très tard. La moindre perte d’argent est sévèrement sanctionnée par son titulaire. D’ailleurs pour ce denier, l’enfant est une bête de somme.
Le mode de socialisation auquel ils sont soumis est celui de l’école de la rue. Ces enfants sont donc soumis à des expériences diverses qui ne construisent pas toujours positivement leur vie.

VI. Les foyers d’origine

Le Togo et le Bénin sont les pays pourvoyeurs des enfants de moins de 15 ans, surtout des filles. L’âge moins des enfants varie entre 11 et 15 ans. Pour ce qui est des Béninoises, elles sont originaires de Porto Novo. On y rencontre des populations Gun et Yoruba qui sont de tradition commerçante et migrante. Les Togolaises, quant à elle, proviennent du village Asieho, beaucoup plus commerçant que les autres villages. Toutes les filles que nous avons rencontrées sont nées hors du Gabon, plus de la moitié est allée à l’école. Toutes proviennent des zones rurales et vivent à Libreville chez les parents adoptifs. On constate ces derniers font tous les efforts du monde pour que le contact avec les jeunes gabonais de tous genres aient le moins d’influence possible sur leur comportement. Certaines sont séparées de leurs parents depuis près de 8 ans. Plusieurs, comme mentionné plus haut, expliquent le travail des enfants.


VII. Les causes sociales et économiques


Nous avons relevé que la famille d’origine de l’enfant a une grande part de responsabilité. En effet, la modicité des revenus en milieu rural est telle que les parents sont contraints de faire travailler leurs enfants dans le but d’augmenter leurs sources de revenus. Contrairement à la société antécoloniale, l’enfant n’est plus source de joie, mais de malheur ; il devient un fardeau.
L’autre solution plus radicale consiste, comme au temps de l’esclavage, de se « débarrasser » ces derniers, ils sont perdus à jamais ou placés dans des familles proches ou lointaines – socialement ou géographique – pour subvenir aux besoins de leurs parents. Mais le problème c’est que ces nouveaux parents se comportent dans la plupart de cas comme des bourreaux prêts à donner de coups. Pendant que ses enfants vont à l’école, mangent correctement, l’enfant esclave, qui est à leur service, travaille. Le travail, qui faisait partie de la socialisation, devient une masse qu’il devra porter durant une bonne partie de sa vie.

Conclusion

Cette petite réflexion nous permis de présenter très sommairement la complexité de l’univers du travail des enfants dans la ville de Libreville. Nous pouvons retenir que les raisons qui poussent les parents à mettre leurs enfants à disposition sont diverses. Elles tiennent à la tradition, à l’évolution qui est travaillée par le social et l’économique. Les parents, qui ne sont plus à mesure d’élever leurs enfants les placent auprès de des personnes qui ont les moyens, sinon ils sont parfois obligés de les vendre. Si le système de placement des enfants à fonctionner correctement pendant des siècles dans ces sociétés, ce n’est plus le cas de nos jours où la maltraitance a remplacé l’attention dont bénéficiait l’enfant avant la colonisation. Les conséquences de tels traitements sont lourdes à la fois sur le plan physique que psychologiques.



Notes

(1) Conditions de travail in [echerche.afrikeco.com/...travail/informel.html] consulté le 9 septembre 2009


Mardi 30 Mars 2010