La société des diplômes - Introduction : Le XXe, siècles des diplômes, Extrait


Mathias Millet, Gilles Moreau


Dans L’Histoire de l’enseignement et de l’éducation, Françoise Mayeur affirme que « le XIXe siècle est […] le siècle par excellence de l’école ».(1) De fait, entre la Révolution et le début du XIXe, la société française est saisie d’un intérêt grandissant pour la scolarisation primaire. Mais, comme le montre Philippe Ariès, ce mouvement s’inscrit dans un processus socio-historique plus large de séparation de l’enfance.(2) L’émergence puis le développement des collèges d’Ancien Régime, des petites écoles de Port-Royal (1637-1660), des écoles de l’abbé Charles Démia dans le quartier Saint-Georges à Lyon (1667) et des écoles lasalliennes (1681) ou, plus tardivement encore, des écoles mutuelles (1815), instituent un nouveau mode de socialisation prenant appui sur la règle impersonnelle et la mise en forme pédagogique des relations d’apprentissage.(3) Désormais, les enfants apprendront sous la direction d’un maître(4), dans un lieu clos et un temps spécifique, des savoirs organisés par écrit, découpés en leçons et en exercices aux seules fins d’un apprentissage réglé, séparé du temps de la pratique. Ce mouvement, dont les prémices remontent au XVIIe siècle, ne s’est pas démenti depuis et n’a cessé de s’amplifier au point que les sociétés européennes peuvent être qualifiées aujourd’hui de « sociétés à écoles » : aucune trajectoire n’échappe à l’école désormais et la norme scolaire présente un tel degré d’évidence qu’il semble difficile d’imaginer un autre mode de socialisation des enfants. Des lois Guizot (1833) imposant à chaque commune de plus de 500 habitants la création et l’entretien d’une école primaire, aux lois Ferry (1881 et 1882), Zay (1936) et Berthoin (1959), créant puis portant l’obligation scolaire de 13 à 16 ans, sans oublier la création du collège unique et la politique des 80 % d’une génération au niveau du Baccalauréat, la France a été le terreau d’un procès historique de scolarisation. Celui-ci n’a pas été sans provoquer de profondes transformations sociales. Si, au début du XIXe siècle, les deux tiers des actifs ne savaient pas écrire, dès la décennie 1870-1879, ils ne sont plus qu’un tiers. En 1930, seul 1 % des jeunes époux sont dans l’incapacité de signer leurs actes de mariage.(5) Aujourd’hui, malgré des débats houleux sur les taux d’illettrisme,(6) l’ère est sans conteste celle de l’écrit généralisé. De même, la durée moyenne de scolarisation, années de maternelle comprises, dépasse à ce jour les 19 ans ; elle était de 8 ans en 1900. En 2009, la France compte 15 millions d’élèves (apprentis et étudiants compris), 1 119 000 agents scolaires (hors enseignement supérieur), 66 288 écoles, collèges, lycées et 83 universités pour une dépense intérieure d’éducation en 2008 de 129,7 milliards d’euros (soit environ 7 % du Produit Intérieur Brut).(7) Cette scolarisation de la France fut aussi au principe d’une mise en forme scolaire des savoirs, y compris dans des domaines initialement étrangers à l’école comme en témoigne, par exemple, la scolarisation des apprentissages professionnels.(8) Loin d’ailleurs de se limiter à l’enceinte scolaire, la scolarisation et son mode spécifique de socialisation ont peu à peu imprégné de nombreux secteurs de la vie sociale : en témoignent les pratiques socialisatrices calquées sur le modèle scolaire d’une part croissante des familles, l’essor de la formation continue ou des pratiques de recrutement des entreprises. Ainsi, même si elle a mis du temps à s’inscrire dans les esprits, l’idée qu’un métier ou qu’une profession s’apprend à l’école va aujourd’hui de soi, au point d’ailleurs que certains n’assignent plus à l’école que cette mission : la connaissance, la formation du citoyen, l’émancipation intellectuelle et culturelle étant de plus en plus souvent renvoyées aux temps anciens au nom de la « professionnalisation » des études.


La montée des diplômes

À ces bouleversements, le XXe ajoute une autre évidence : le diplôme. Au long du siècle, la scolarisation est en effet allée de pair avec le diplôme au point d’en faire son partenaire de cordée. Cela n’a pas toujours été le cas : longtemps, de nombreux enfants scolarisés à l’école primaire en sortaient sans le Certificat d’études primaires (CEP), soit qu’ils ne l’obtenaient pas, soit, tout simplement, qu’ils n’y étaient pas présentés ; jadis, les scolarités féminines avaient moins pour visée le diplôme que la constitution d’un capital domestique.(9) L’école, désormais, doit conduire au diplôme dans une relation quasi inextricable. D’ailleurs, là où les politiques éducatives précédentes pensaient en termes d’âge minimal de fin de scolarité, celles de la fin du XXe se définissent de plus en plus en référence aux diplômes. Ainsi, la réforme Chevènement de 1985, confirmée par la loi d’orientation de 1989, prévoit de conduire 80 % de chaque génération au niveau du Baccalauréat, faisant d’un diplôme, et non plus de l’âge, la ligne d’horizon des objectifs éducatifs de la nation. Cette même loi, ce qui est moins connu, pose par ailleurs comme ambition de conduire 100 % de chaque classe d’âge à un diplôme.(10) C’est aussi par le diplôme, et notamment par son taux de réussite, que s’affichent aujourd’hui les différents palmarès comparant les établissements ou les territoires. Le constat s’impose : si le XIXe est le siècle de l’école, le XXe est par excellence celui du diplôme.
Siècle du diplôme, le XXe l’est d’abord en ce qu’il fait du savoir un « bien public ». C’est très net pour l’enseignement professionnel et technique. En effet, du temps des corporations, les savoir et savoir faire étaient considérés comme une propriété privée(11) ; c’est la raison pour laquelle, longtemps, les contrats d’apprentissage étaient signés chez notaire pour garantir par écrit que le maître transmette bien son métier, et ce en échange du prix d’apprentissage, une contribution payée par les parents de l’apprenti. Le diplôme contemporain fait au contraire des savoirs et savoirs faire un bien auquel tout un chacun peut prétendre, même si tous n’y accèdent pas. En France, désormais, l’État est garant de cette collectivisation des savoirs depuis qu’au milieu du XXe siècle, la plupart des diplômes, et notamment les diplômes professionnels, sont devenus nationaux et qualifiés de « diplômes d’État ».(12)
Siècle du diplôme, le XXe l’est aussi par le nombre. Certes, certains diplômes sont nés dès le XIXe, à l’instar du Baccalauréat, récemment bicentenaire(13), ou du CEP qui s’institue progressivement entre 1834 (statuts sur les écoles primaires communales) et 1880 (arrêté du 16 juin instaurant une réglementation nationale uniforme).(14) Si ce dernier, auquel Patrick Cabanel consacre un chapitre dans ce livre (chapitre VI), n’a pas survécu aux réformes scolaires, et notamment à l’allongement incessant de la durée de scolarisation(15), le premier s’est au contraire démultiplié. La première session de 1809 délivra 32 diplômes, 31 Baccalauréats ès lettres et 1 Baccalauréat ès sciences.(16) La session de 2008 a fait bacheliers 518 895 jeunes répartis dans 12 séries camouflant de fait une grande diversité d’options et de spécialités à l’instar de l’étonnant « Bac théâtre » présenté par Claire Lemêtre dans cet ouvrage (chapitre IX). Le tournant du XIXe et du XXe est une période féconde en matière de diplômes et la contribution de l’enseignement technique et professionnel n’y est pas pour rien : 1893 annonce la naissance du Certificat d’études pratiques industrielles et du Certificat d’études pratiques commerciales, et 1904 réglemente le Diplôme d’élève breveté.(17) Tous les trois ont aujourd’hui disparu, mais 1911 voit la naissance d’un diplôme aujourd’hui centenaire : le Certificat de capacité professionnelle, transformé en 1919 en Certificat d’aptitude professionnelle (CAP). Les années 1960 seront également à l’origine de nouveaux diplômes qui sont aujourd’hui plus familiers comme le Brevet de technicien supérieur (BTS), dont Sophie Orange nous conte la genèse (chapitre X), ou le Brevet d’enseignement professionnel (BEP) auquel Fabienne Maillard consacre un chapitre en forme d’oraison funèbre (chapitre VIII).(18) Les derniers-nés d’envergure sont le Baccalauréat professionnel mis en place en 1985 (dont la naissance est racontée par Antoine Prost chapitre VII), et le triptyque « Licence Master Doctorat » (LMD) réorganisant les diplômes de l’enseignement supérieur européen (dont Sandrine Garcia décrit les effets scolaires chapitre XII).
Des diplômes font-ils des diplômés ? À en croire les statistiques, la réponse est oui. À la fin du XIXe, la France distribue de 175 000 à 185 000 Certificats d’études primaires tous les ans. Environ 20 millions de CEP ont été délivrés entre 1880 et le milieu des années 1960, un pic étant atteint en 1938 avec 380 000 diplômés ; en 1988, un an avant sa disparition, ce sont encore 48 000 Certificats d’études qui sont obtenus. Le Brevet des collèges, distribué sous différentes appellations, prend son essor au milieu du XXe, avec 34 000 diplômés en 1938, 135 000 en 1959 et 256 000 en 1964.(19) À la fin du XXe, le processus s’accélère. En 2008, l’État en a attribué 614 872. Le Baccalauréat, rare au début du siècle (7 000 diplômes délivrés en 1910), monte en puissance dans les années 1960 (59 000 diplômés en 1960, 167 000 en 1970) et connaît un essor spectaculaire à partir des années 1990 : 220 000 titres de bachelier délivrés en 1980, plus de 500 000 aujourd’hui. L’enseignement supérieur est également concerné. Dans les années 1980, moins de 20 000 jeunes se voyaient attribuer un BTS chaque année ; ils sont plus de 100 000 aujourd’hui. En 2007, l’université(20) a distribué plus de 350 000 diplômes. Au total, il est possible d’estimer à plus de 2 250 000 le nombre de diplômes (du Brevet au Doctorat, en passant par le CAP) distribués aujourd’hui chaque année.(21) Avoir un parchemin est désormais chose familière : d’après l’INSEE, en 2007, seuls 17 % des 15-29 ans sont dépourvus de diplômes contre 45 % des 60 ans ou plus.(22) Les jeunes générations décrochent le Baccalauréat pour près de 2/3 d’entre elles (64 %) alors que ce n’était le cas que de 43 % en 1990, de 26 % en 1980, de 20 % en 1970, de 4 % en 1945 et de 1 % en 1900. Aujourd’hui, en France, être diplômé est une norme sociale. D’aspiration, le diplôme est devenu injonction, comme le démontre Guy Brucy en ouverture de ce livre (premier chapitre).


Notes

 

1. Paris, Editions Perrin, 2004 [1981], p. 9.
2. Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Seuil, 1973.
3. Guy Vincent, L’école primaire française. Étude sociologique, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1980 ; Guy Vincent, Bernard Lahire et Daniel Thin, « Sur l’histoire et la théorie de la forme scolaire », in Guy Vincent, L’éducation prisonnière de la forme scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1994.
4. Qui n’est plus un simple régent ou maître-artisan.
5. Olivier Marchant et Claude Thélot, Le travail en France (1800-2000), Paris, Nathan, 1997, p. 92.
6. Bernard Lahire , L’invention de l’« illettrisme », Paris, La Découverte, 1999.
7. L’Éducation nationale en chiffres, Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), 2009 et, L’état de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en France, ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, n° 2, DEPP, 2008.
8. Jean-Pierre Terrail (dir.), La scolarisation de la France. Critique de l’état des lieux, Paris, La Dispute, 1997 ; Antoine Prost, Histoire de l’enseignement et de l’éducation depuis 1930, Paris, Perrin, 2004 [1981].
9. Jean-Pierre Terrail, « Le destin des diplômés », in Jean-Pierre Terrail (dir.), L’école en France. Crises, pratiques, perspectives, Paris, La Dispute, 2005.
10. Fabienne Maillard (dir.), Des diplômes aux certifications professionnelles. Nouvelles normes, nouveaux enjeux, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 10.
11. Marie-Christine Combes, « La loi de 1971 sur l’apprentissage une institutionnalisation de la formation professionnelle », Formation Emploi, n° 15, 1986.
12. Guy Brucy, Histoire des diplômes de l’enseignement technique et professionnel (1880-1965), Paris, Belin, 1998.
13. Philippe Marchand (dir.), « Le Baccalauréat, 1808-2008. Certification française ou pratique européenne ? », Hors Série, Revue du Nord, n° 24, 2010.
14. Patrick Cabanel, La République du certificat d’études, Histoire et anthropologie d’un examen (XIXe-XXe siècles), Paris, Belin, 2002.
15. Condamné par la réforme Berthoin de 1959, il a disparu en 1989, Ibidem.
16. Philippe Marchand (dir.), « Le Baccalauréat, 1808-2008. Certification française ou pratique européenne ? », op. cit., p. 17.
17. Préparés respectivement dans les Ecoles pratiques de commerce et d’industrie (EPCI) et dans les Ecoles nationales professionnelles (ENP).
18. Du fait du passage du Bac pro de 4 à 3 ans, la disparition du BEP est programmée.
19. Patrick Cabanel, La République du certificat d’études, Histoire et anthropologie d’un examen (XIXe-XXe siècles), op. cit.
20. IUT compris.
21. Estimation faite à partir des données du ministère de l’Éducation nationale, hors écoles dépendant du ministère de la Santé ou de la Jeunesse et des Sports.
22. INSEE, enquête Emploi 2007. Ensemble des personnes de 15 ans ou plus en France métropolitaine.


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Extrait de l’introduction : « Le XXe, siècle des diplômes », in Mathias Millet et Gilles Moreau (dir.), La société des diplômes, Paris, La Dispute, 2011, pp. 9-14.

Lundi 25 Juin 2012