Le métier d'anthropologue : carrières, itinéraires de professionalisation, prosopographie à partir de l'étude critique des "Dictionnaires" biographiques - Introduction


Sophie Haberbüsch

Le présent travail déroge aux usages et aux conventions de la thèse. Celle-ci implique en l'occurrence, que l'introduction "introduise" véritablement le contenu de la recherche, pour lui donner sens.


Je n'ai nullement méprisé cette tradition, sauf qu'elle est implicite dans ma démarche introductive. Celle-ci consiste à rendre justice aux itinéraires personnels de ceux qui désormais sont classés parmi la communauté des anthropologues. Rendre justice au cheminement incertain, aléatoire de leurs vies, aux situations atypiques, montrant ainsi que les carrières ne sont pas programmées à priori, qu'elles sont souvent contingentes, faites de hasards plus ou moins subjectifs.


Pour rendre compte de ce "data" et à l'opposé de toute vision rationnelle, voire rationalisatrice de la construction du métier d'anthropologue, nous avons décidé de parler de mon propre itinéraire, de mes quêtes, voire de ma propre souffrance. Cette mise en perspective, à la manière du "divan" autobiographique a été un choix difficile mais je l'assume ici pour mettre en évidence que la meilleure manière de rendre compte du vécu des autres est de procéder à une "réciprocité de perspectives" pour paraphraser Georges Gurvitch. Je dévoile ainsi mon vécu et l'offre au lecteur pour donner la juste mesure de mon implication dans ce travail consacré aux autres. Le dictionnaire prosopographique peut n'être qu'un travail distant et désincarné. Ma démarche est, certes, risquée, mais je la revendique parce qu'elle permet me semble t-il de donner au départ l'enjeu que constitue pour moi ce travail.


Introduction

 

L'anthropologie a besoin de visibilité. Toutes ces années de formation pour devenir anthropologue et réaliser que la discipline souffre d'un manque de situation et de définition solides pour qui n'est pas initié. La dernière des sciences avant la morale est la première à vaciller quand il est question de restructurer la recherche. A une situation préoccupante il faudra une réponse positive qui définira le métier d'anthropologue.

 

Notre savoir est présenté dans de multiples synthèses, initiations et quelques dictionnaires. Cependant, il faut vouloir s'y intéresser. Elle n'a pas une visibilité évidente et avenante pour chacun. Cependant, sa popularité, quelques générations après, repose encore essentiellement sur les grands voyageurs  qui l'ont fondée. La découverte des peuples n'est pas le seul élément explicatif de cette grande visibilité. L'anthropologie est une science opportuniste issue de compromis. Renouer avec les fondateurs, hommes avant d'être chercheurs, permettra de trouver les clés pour rendre de nouveau incontournable notre discipline.

 

Le "Dictionnaire des ethnologues et anthropologues" de Monsieur Gérald Gaillard n'est que l'infime partie visible d'un travail beaucoup plus important. Si l'ouvrage est discuté sur sa forme, il sera un élément indispensable pour mener cette recherche qui devrait définir la professionnalisation de l'anthropologue. Le dictionnaire de Bonte et Izard, l'Universalis et l'incroyable diversité des informations à disposition sur l'Internet compléteront le matériel.

 

Cette présente contribution tente d'établir une situation de notre métier, entre pratique traditionnelle et exigences de la modernité. L'utopique motivation qui l'a menée est d'expliquer en quoi ce métier original est désormais inhérent au progrès des hommes et ne saurait être oublié. Il ne s'agit là que d'un travail qui invite au débat et à être poursuivi.

 

Tradition et modernité, c'est dans le moment de contact et de relais entre les deux, vers une modernité épanouie et forte de sa tradition que cet ouvrage a été rédigé. Certaines paires de qualités qui ne s'accordent pas en apparence repousseront leurs frontières pour s'accorder des terrains d'entente. La maturité de quatre années de recherches et de quatre années de plus dans l'âge adulte consolide les convictions à la frontière de toutes les oppositions apparentes.

 

A l'issue de cette recherche, nous avons la certitude désormais que chaque anthropologue est animé avant tout par une passion personnelle pour œuvrer dans la discipline. Une passion des autres. Une même volonté d'explorer le génie créatif des hommes et de son indicible caractère social. "Comprendre la diversité du monde actuel"(1), toutes les inventions que l'homme a créées pour améliorer ses conditions de vie. Un animal étrange qui se regarde pour se comprendre enfin. Cette passion, nous l'avons eue dès que nous avons fait le choix de devenir anthropologue. Une vision très claire de l'anthropologie amène aujourd'hui à débattre d'un sujet qui semble à une étape charnière de son développement. En dehors des sentiers battus des sciences exactes, ce sont des choix subjectifs qui nous ont amenée à aborder le thème de la professionnalisation qui, au fur et à mesure de notre formation, nous échappait de plus en plus, comme la discipline semble s'échapper aujourd'hui des Universités. Nous avons entamé notre formation avec une définition originale et solide de l'anthropologie ainsi que du métier, un rêve d'anthropologie. Et ce sera aujourd'hui avec une vision de maturité et des éléments concrets de réflexion que nous allons conclure ce travail.

 

L'anthropologie est un projet personnel infiniment altruiste. La recherche, ses analyses et ses conclusions sont le fruit de parcours originaux. Par souci d'intégrité et d'honnêteté intellectuelle, nous souhaitons livrer quelques éléments de notre vie qui nous ont amenée à l'anthropologie, et à ce sujet précisément.


L'anthropologie comme un projet personnel

 

Le travail de l'anthropologue est le fruit d'un cheminement particulier. Nos convictions de chercheuse ont mûri et se sont affirmées au contact de ce travail de thèse, imprégnées de toutes ces destinées originales qui ont construit notre savoir. Nous nous sommes nourrie de chacun pour tenter d'aboutir à ce qu'ont laissé nos fondateurs en faisant la promesse de ne jamais oublier l'anthropologue que nous avons toujours voulu devenir. Ces qualités vers lesquelles nous tendons, sans avoir la prétention de les assimiler complètement, sont l'honnêteté, l'intégrité intellectuelle et la sensibilité de perception. La force de ne pas vivre l'exil en tant que victime mais en tant que choix finalement plus altruiste que n'importe quel autre(2).

 

Nous sommes entrée à l'Université, motivée pour devenir anthropologue. Ce fut la véritable révélation d'une vocation à notre sens de la définition weberienne(3). Cependant, cette révélation était intimement liée à deux critères qui ont formé toute notre jeunesse et animé notre passion pour les lettres et la philosophie. Le premier critère de choix était l'impossibilité de se cadrer fermement dans une science ou une littérature particulières. D'ailleurs, nos qualités scientifiques, hormis la rigueur que je m'imposais, s'exprimaient essentiellement dans les mathématiques. Nous avons le goût de la lecture des connaissances, une curiosité qui nous poussait à connaître essentiellement les  recherches des sciences et surtout un goût pour l'épistémologie et la construction fabuleuse du savoir des hommes. Toutefois, il n'y avait là aucune motivation pour orienter notre énergie dans une seule discipline, nous devions nous concentrer sur toutes à la fois. Nous étions d'une admiration sans borne pour notre patrimoine philosophique, dévorant un à un les Rousseau, Descartes, Montesquieu, Weber ou Marx. Nous entretenions avec chacun un rapport particulier de discussion. Si un auteur n'éveillait pas en nous un enthousiasme pour l'homme ou si l'écriture était trop enrobée jusqu'à perdre les perspectives et les ambitions de la pensée, il était rare que nous entamions un autre ouvrage de cet auteur. Toutes les lectures ou œuvres artistiques devaient être une rencontre personnelle et intime. L'intellectualité a toujours revêtu le visage de l'humanisme le plus absolu. Chaque art des lettres, de la pierre, des toiles ou de la musique était soigneusement sélectionné par notre sensibilité,  sans pouvoir nous contenir à aucun uniquement et sans poser aucune frontière. Nous ne distinguions pas, dans chacun d'eux, nous trouvions un bout de nous qui nous était révélé avec une hauteur que nous n'arrivions sans doute pas à prendre sur nous-même.

 

Que ferons-nous de tout cela ? C'était assurément une passion pour le patrimoine des hommes, de ses intellectualités, de ses arts, de ses histoires, de ses productions. Si au quotidien nous gérons bon gré, mal gré, comme tout un chacun, les relations aux autres, nous nous entraînions à croire que le destin des hommes était merveilleux et qu'il pouvait devenir fabuleux si chacun y travaillait. Où était le chemin ? Nous admirions ces hommes qui ont éveillé les consciences. L'heure de la décision arrivait à mesure que le baccalauréat approchait. Ce qui semblait tel un rite de passage dans le monde des adultes, ou encore un bon de sortie de l'adolescence, et le choix de ce que Sophie allait devenir, était difficile. Après avoir voulu devenir tour à tour juriste d'entreprise, esthéticienne ou journaliste la révélation s'annonça. Non pas la révélation illuminée, mais une idée sous-jacente de mission et de service. La question était lourde d'intérêt. Une chose était sûre : nous voulions servir l'homme. Enfin, tous les hommes. Pas dans le social en raison d'une sensibilité bien trop exaltée. Forte de nos grandes définitions de la tolérance et de l'échange des cultures, armée des droits de l'homme, brandissant Rousseau comme le plus grand penseur de tous les temps, il nous était difficile de nous concentrer sur des perspectives qui auraient forcément bridé tour à tour l'une ou l'autre de nos ambitions.

 

Classe de terminale. Bille en tête. Nous n'avons vraiment de goût que pour la philosophie et les mathématiques, délaissant toutes les autres matières. Nous sortons d'une première scientifique pour entrer en terminale A1 misant tout sur nos deux matières favorites. Force de caractère, beaucoup d'ambition et nourrissant une utopie humaniste comme un jardin secret sans cesse renouvelé, nous cultivions soigneusement notre curiosité. A l'étroit dans la scolarité traditionnelle. La révélation enfin. En classe d'espagnol, le texte qui nous a révélé à nous-même. Elizabeth Burgos, anthropologue vénézuélienne qui, avec son livre, révéla le prix Nobel de la Paix en 1992 dans le récit de la vie d'une Guatémaltèque(4). Voilà ce que nous deviendrions. "Anthropologue", ce nom sonnait comme par magie. Nous y trouverions le moyen d'expliquer de grandes choses avec des mots simples comme l'avait fait Rousseau. Besoin de concrétude, de nous investir dans l'action, soutenue par tout ce que nous voulions apporter à l'homme. Nous deviendrons anthropologue, c'était fermement décidé. Utiliser toute notre connaissance sans être obligée de choisir, pouvoir utiliser notre curiosité naturelle au service d'une seule discipline et au service de l'humanité tout entière. Nous ne l'oublierions jamais, et nous nous faisons la promesse encore aujourd'hui que c'est avec cette motivation de départ, cet enthousiasme de jeunesse empreint d'utopie et de naïveté, et notre humble culture que nous serons toujours au service de l'homme. Nous obtenions le baccalauréat pour entrer en faculté de sociologie. Question de proximité et d'intérêt, nous avons la ferme intention d'intégrer l'anthropologie en troisième année, cursus le plus répandu dans les universités françaises. Qui plus est, l'anthropologie était déjà dispensée dès la première année, et en nous débrouillant bien, on avait finalement quasiment autant d'anthropologie que de sociologie en cours réel.

 

Désillusion. Les enseignants étaient très bons. Nous nous adaptions facilement au système de la faculté. Nous composions nos réflexions avec celles des grands penseurs. Auguste Comte paraissait dans toutes nos copies et tous nos dossiers, associé à Platon et Rousseau. Les Lumières étaient intégrées indissociablement dans notre pensée de l'homme, elles nous offraient de la hauteur de vue. La déception ne vint donc pas des enseignements, mais du niveau général de l'université. La première année s'avéra redoutable. Qui brandit n'importe quel baccalauréat peut s'inscrire, certains n'ont pas fait de philosophie et ne sont pas éveillés à la lecture de Marx ou de Weber. Même l'allégorie de la caverne que nous avions étudiée en seconde faisait office d'un véritable apprentissage pour beaucoup. Nous étions, non pas effrayée, car à chacun son rythme, mais tout de même, nous en voulions à la formation générale d'avoir aussi peu préparé les futurs étudiants. Ce n'était pas une scission "lycée privé ou public" mais bien plus des sections qui n'étaient pas préparées à faire leur entrée dans la matière. Nous comprenions que beaucoup avaient échoué là "par défaut" de savoir ce qu'ils allaient faire, d'autres par intérêt pour la matière uniquement, d'autres enfin pour avoir une formation qu'ils croyaient adaptée pour intégrer l'IUFM, d'autres encore parce que la section était réputée facile. Une des seules matières dans laquelle on pouvait passer les années sans avoir la totalité des examens.

 

Au fur et à mesure, plus l'enseignement ralentissait, moins nous allions en cours. Nous n'étions pas la seule, nous n'étions jamais seule d'ailleurs. Généralement, ceux qui s'ennuyaient tout comme nous ou avaient l'impression de perdre un temps précieux n'y allaient plus. Nous consacrions ce temps à lire et enrichir notre culture, aviver nos ambitions pour l'homme et vivre notre vie de jeune adulte. Nous avions un bon rapport avec la plupart des enseignants. Sur la plupart des copies on pouvait lire dans une écriture vive et rapide rouge "débat hautement métaphysique" et nous avons vite compris que c'était notre identité, notre plume. Un texte sur Charlemagne nous inspirait à la fois Mère Térésa, saint Thomas d'Aquin et Max Weber, sans distinction. Nous venions de la Providence, coconnée par notre mère et poussée par notre père travaillant alors comme cadre en mécatronique pour Valeo. Il voyageait beaucoup, cela me faisait rêver. Nous commencions à tracer notre chemin.

 

Arrivée en licence, une grande nouvelle. Le cursus spécialisé en ethnologie commençait. Nous étions une petite vingtaine, tous des passionnés et bons élèves. Le courant est immédiatement passé. Nous avions des rêves, revendiquant notre marginalité et le besoin de communiquer la passion commune qui nous réunissait : l'anthropologie. Cette année-là, nous avons constitué l'association des étudiants en ethnologie d'Amiens, dont nous étions secrétaire et pour laquelle nous deviendrions présidente l'année suivante. Nous constituerons le premier festival du film ethnologique d'Amiens, avec peu de moyens mais beaucoup d'énergie. Le moment de la première enquête de terrain, difficile de la choisir. Chacun y allait de son réseau de connaissances et de son intérêt que notre enseignant recadrait. De la formation sociologique que nous avions reçue il nous restait quand même beaucoup d'impressions que la recherche en sociologie était concentrée énormément sur les exclus, les chômeurs et toute la population qui portait "La misère du monde". Nous réfléchissions beaucoup, vite. Non la solution n'était pas là. C'était évident, si nous voulions trouver une solution, c'est dans l'entreprise que nous devions la chercher et certainement dans les gens qui réussissaient(5). Une autre perspective. Il était évident pour nous que si Marx avait été là à ce moment il aurait fait la même chose, pourquoi cela n'avait pas été fait ? Nous n'avons pas choisi l'anthropologie pour faire du social, nous voulions rendre service mais nous ne savions ni  nous apitoyer ni nous lancer dans le social et malheureusement, même si c'est une image erronée, c'est l'image que nous avions de la sociologie. Nous travaillerions donc sur les techniciens, ingénieurs et cadres d'entreprise, plus précisément sur leur évolution de carrière et les perspectives de leurs métiers, leurs motivations personnelles et ce dans le cadre d'une importante entreprise privée. L'aubaine. Nous pouvions y entrer, cela n'avait pas l'air facile pour tout le monde et nous suscitions l'intérêt d'autres enseignants que notre directrice de recherche. Quel ravissement cette étude. Nous soutenions fièrement notre travail d'étude avec notre directrice accompagnée d'un des enseignants qui nous avait solidement formée à Marx. Nous nous expliquions aussi de ne pas avoir fait le choix de travailler sur les ouvriers et nous partions avec une note suffisamment satisfaisante pour contenter l'aspiration de notre recherche et nous engager à poursuivre. Notre vie personnelle s'épanouissait.

 

Nouvelle étape : la maîtrise. Les conditions de cours étaient bien meilleures encore mais nous avions perdu une quinzaine de nos condisciples entre l'IUFM, les sciences de l'éducation et la nature. Nous allions créer un petit journal avec toujours cette ambition de faire connaître l'anthropologie, le "Tam-Tam", fier nom porteur qui permettra de susciter l'intérêt. Avec une même volonté, on tentait de présenter l'anthropologie dans les cours de deuxième année de sociologie. L'idée du premier festival du film ethnologique germa, associée au nouveau cours qui venait d'être organisé en Licence en ethnologie visuelle. Une gestion très lourde à porter, et certainement des aspirations démesurées pour une petite association naissante. La gloire va à l'association et les problèmes d'inefficacité de tout le monde vont à la présidence. Nous sommes peu nombreux, un grand projet qui s'est bien déroulé finalement mais nous ne prendrions plus la responsabilité de l'association. A mesure que le noyau dur qui l'avait monté s'étiolait, elle se désincarnait des motivations qui l'avaient fondée. Toute notre génération qui l'avait organisée commençait à la délaisser. Bilan personnel annuel : beaucoup trop de travail pour finir une année de maîtrise, des bonnes notes aux examens et un travail de recherches beaucoup trop ambitieux qui se solderait par une note suffisante pour poursuivre mais très insatisfaisante. Des différences et inégalités commençaient à devenir visibles : les opportunités de travailler à quelque niveau que ce soit de la faculté étaient extrêmement rares. Nous avions ignoré ce mode de fonctionnement inavoué, mais il était évident qu'il faudrait qu'un jour ou l'autre nous nous y fassions tous. En tout cas, le capital de connaissance était important en cette fin d'année. Huit inscrits, cinq en présence, quand un ou deux étaient absents, nous avions presque des cours particuliers. Les enseignements étaient de très grande qualité et d'une érudition stimulante.

 

Entrée en DEA. La déception. Nouvelle rencontre avec les autres sections mais cette fois nous serons la seule anthropologue accompagnée d'un condisciple qui ne terminera pas son année. Mêlée de nouveau aux sociologues, psychologues et sciences de l'éducation, et à la dispense des cours hétérogènes et généraux, seul notre travail de recherche nous intéressait. Nous nous sentions isolée de notre discipline et de nos amis. Nous choisîmes un anthropologue pour diriger notre mémoire et nous fûmes accablée pour la première fois, que l'expérience de cette recherche fut un échec total. Nous nous sentions en marge des sociologues, encadrée dans la vie personnelle par le secteur privé, niveau cadre et dirigeant. Nous avions pris de la maturité, nous n'avions jamais échoué dans nos études et cette année-là, nous n'avons toujours pas compris notre défaite. Nous travaillions beaucoup, guide à Samara(6), nous donnions des cours de philosophie et de français à un bachelier six heures par semaine. Nous ne touchions pas de bourse, la date de soutenance était fixée et une semaine avant notre directeur nous demanda si par hasard : "Vous ne voulez pas changer de sujet ?". Ses mots résonnent encore, nous avons tout délaissé. Notre vie était tellement concrète, nous voulions devenir par-dessus tout anthropologue, mais, non décidément, les moyens d'y parvenir ne nous convenaient absolument pas. Nous comprenions d'un coup tous les enjeux relationnels et d'accords qui se déroulaient sous nos yeux. Nous n'avions plus confiance en personne qu'en nous-même, nous avions besoin de repos. Nous devions impérativement nous retrouver et revoir le chemin que nous avions choisi. Nous avons eu la grande chance alors de rencontrer par l'intermédiaire de son épouse qui nous a fortement remotivée, l'enseignant-chercheur qui nous semblait répondre le plus à nos attentes. C'est avec son soutien que nous nous réinscrîmes en seconde année de DEA sur dérogation. Nous n'avions que notre  travail de recherche à réaliser et nous préparions avec le CNED le certificat d'aptitude à l'administration des entreprises, qui nous semblait tout indiqué en vue du cursus de recherche que nous avions suivi. D'ailleurs, nous comptions bien soutenir notre thèse mais pas dans l'immédiat. Nous étions très déçue et décidée à entrer dans l'entreprise. Cette année-là, nous avons réaménagé notre travail en faisant le récit de vie de cadres et dirigeants d'entreprise et d'organisation. A la soutenance on nous a de nouveau demandé pour quelles raisons nous n'avions pas travaillé sur les ouvriers, nous expliquions comme des années plus tôt que ce n'était pas adapté à nos perspectives de recherche. Nous savions, nous comprenions que malgré tout le soutien de notre directeur de recherche, il y a des choix que nous avions faits personnellement qui n'étaient pas les bons. Ou peut-être qu'ils ne cadraient pas avec les perspectives et les objectifs de recherche du laboratoire. Nous croyions naïvement que l'anthropologie était libre et affranchie. Ces choix, nous les paierons quelle qu'en soit la forme. D'ailleurs, n'avions-nous pas commencé à les assumer ?

 

Nous nous sommes retirée de l'université très confuse. Nous avons tenté de faire notre place en entreprise, forte de notre formation complémentaire pour laquelle nous avions eu d'excellentes notes. Mais rien n'y fit. Les entretiens les plus prometteurs que nous obtînmes étaient destinés à des postes de "chasseurs de têtes", appuyée par nos entrées dans les entreprises privées que nos enquêtes nous avaient ouvertes. Deux ans passés, toujours pas de travail et toujours guide à Samara, très investie aussi dans la gestion de TPE. Nous regrettions notre anthropologie, nous l'avions perdue de vue en raison de contraintes et de compromis que nous n'avions pas faits. Il y avait pour nous cependant une grande différence entre les anthropologues, le métier, les autres sections et la connaissance que nous avions revendiquée depuis le départ. Nous avions de la maturité, nous réenfilâmes le tailleur et reprîmes le chemin de l'Université, bien certaine de ce que nous voulions et dont on ne nous détournerait plus : la thèse de doctorat et devenir anthropologue.

 

Nous travaillerons sur la professionnalisation de l'anthropologue. Nous avions dans l'idée de faire un dictionnaire exhaustif des anthropologues, de tous les rencontrer pour avoir leur avis, leur récit de vie et comprendre les enjeux qui s'étaient joués et ceux qui seraient en question pour nous demain. Nous étions désormais seule, toute la promotion(7) avait abandonné. Nous voulions aussi avancer vers cette profession que nous avons toujours voulue et au fur et à mesure que nous mûrissions, nous prenions conscience que nous avions toujours eu une idée bien à nous du métier. Une conception qui rappelait parfois la naïveté et l'insouciance que l'âge adulte étouffe, que la désillusion des formes d'accessibilité avait fait vite oublier. Alors nous laisserions toutes les contraintes de côté, nous laisserons aussi de côté la question de savoir si elle nous donnerait du travail ou pas, car même si nous nous savions prête à enseigner et à être pédagogue (nous avons déjà tenté à Samara et en cours particulier) nous n'attendions désormais plus rien de notre Université. Nous avons été ravie quand notre directeur nous a suivie dans le choix que nous avions fait. Pour en avoir eu l'expérience dans notre deuxième DEA, nous savions qu'avec lui nous serions libre et soutenue, recadrée aussi.

 

Le dictionnaire de Monsieur Gérald Gaillard nous donnera la matière de notre travail. Nous n'écririons pas de dictionnaire. Nous entrevoyions déjà une participation plus active, facile et responsable des anthropologues avec dans l'idée ce qui deviendra le Portail de l'anthropologue, http://www.ethno-web.com. Nous étions très isolée. L'hiver nous affaiblissait aussi du lien que nous avions avec le parc préhistoire qui finalement devenait le premier investisseur de nos études. Nous y apprenions beaucoup, nous travaillions au contact de tous publics, et le niveau culturel des collègues n'avait rien à envier à la plupart des doctorants. Nous avions nos récompenses aussi. Et cette valorisation, l'Université ne nous l'avait pas encore offerte. Même si quelques-uns nous pressaient comme collègue, de par les choix de recherches que nous avions faits du départ, nous savions pertinemment que nous n'aurions aucune opportunité de bourse, de poste d'ATER ou de vacations. Le chemin se dessinait et s'annonçait difficile, en dehors de l'Université. Nous ne pouvions matériellement pas passer beaucoup de temps à la faculté. Nous arrivions en force, désormais, nous ne craignions plus rien par connaissance des choses, nous pouvions participer à des petits colloques ou autres événements sur la culture d'entreprise. Nous avions toujours de l'opposition indirecte, nous le savions, mais nous avions quelque chose de bien plus précieux et qu'on ne pouvait pas remettre en question : un terrain que nous connaissions bien. Nous l'avions choisi pleinement de toute façon, cela ne nous servait à rien de concilier, cela ne suffisait plus et nous en avions parfaitement conscience. Nous nous affranchirions par notre travail de thèse dans lequel nous croyions et nous croyons infiniment. Nous accéderions à la liberté de pensée et de perspectives que seule l'anthropologie peut donner. Cette anthropologie pour laquelle nous avions besoin d'écrire cette thèse pour nous la définir à nous-mêmes finalement. Nous avons eu son intuition, nous la définirons aujourd'hui pour la perpétuer demain et la faire connaître. Nous aurons l'idée du Portail de l'Anthropologue qui sera une aventure passionnante. L'opposition que nous avions s'est alors confirmée, même parmi quelques-uns en qui nous avions encore nourri un peu de confiance. Les expériences malheureuses mais pas anodines et surtout pas extraordinaires de nos "collègues" nous confirmeront que de toute façon cette dualité nous la rencontrerions à d'autres niveaux encore bien après la thèse.  Nous savions aussi que le Portail serait destiné à devenir bien plus grand et servirait davantage. Nous sommes heureuse de sa réussite et de sa fréquentation en constante progression.

 

Nous postulerons sans conviction une nouvelle fois à un poste d'ATER à Amiens, mais nous tenterons ailleurs comme toujours. Nous sommes fière d'avoir fait ce don de notre portail pour lier une partie de notre communauté. Nous apporterons notre pierre à l'édifice quels que soient les moyens parce que cette discipline nous l'avons toujours choisie. Elle est restée une passion, elle deviendra un métier. Désormais, nous serons libre et indépendante avec par-dessus tout une volonté ferme de défendre l'homme, de donner toute notre connaissance à l'éveil de la tolérance et du dialogue. Nous serons libre. Nous serons anthropologue.

 

Et ce que nous avons rencontré dans notre travail ce sont ces gens qui ont formé notre discipline et qui pour beaucoup ont revendiqué avec la même force leur liberté, leur indépendance et leur affranchissement des formes de leur professionnalisation, l'essentiel étant leur professionnalisation elle-même. Voici donc un ouvrage que nous souhaitons dans notre définition de la tradition anthropologique, que nous avons tenté de réaliser avec la plus grande intégrité intellectuelle. En route vers une anthropologie moderne fière de ses origines.


Notes :

1. Marc Augé, Jean-Paul Colleyn, L'anthropologie, Les Presses Universitaires de France, 2004, p6.
2. Ici, l'exil entendu est bien plus personnel et moins évident que l'exil physique des premières générations et de ceux qui seront formés par l'Institut d'ethnologie.
3. Définition réduite à son entité la plus petite, en dehors de toute conviction religieuse.
4. Elizabeth Burgos,  Moi, Rigoberta Menchù, Gallimard, 1983.
5. En apparence et selon la définition la plus simple qu'on peut en avoir socialement.
6. Parc préhistoire "Grandeur Nature", La Chaussée-Tirancourt, 80.
7. Ce n'était pas tout à fait vrai puisque par la suite j'apprenais qu'un des meilleurs de ma promotion était aussi en thèse, il bénéficia d'une allocation de recherches et abandonnera avant la soutenance quelque trois années plus tard.



Mercredi 9 Février 2011