Les enjeux psychologiques, en lien avec l’appartenance d’origine et la migration, loin de s’arrêter aux premières générations, se poursuivent, sous des formes particulières, chez ceux que l’on nomme désormais les « migrants de deuxième génération ». Le processus d’émancipation de ces jeunes est complexifié par leurs appartenances « double », entre la culture d’origine des parents et la culture du pays d’accueil. L’émancipation est alors souvent vécue comme une rupture, une séparation irréparable, d’avec leurs liens culturels et familiaux, rupture qui se prolonge jusqu’aux processus identitaires les plus inconscients. C’est lors de mises en échecs de ces processus d’émancipation que nous sommes appelés à rencontrer ces jeunes et leur famille, en raison d’une grande détresse psychologique, parfois après un geste suicidaire. Notre service de crise propose des traitements d’orientation psychanalytique ambulatoires intensifs, limités dans le temps, au cours desquels nous tentons de relancer les processus d’affiliation et, par là, la multiplicité des processus identitaires. Il s’agit ainsi d’accompagner le jeune migrant dans un double processus d’émancipation, d’une part celui de sa famille et du monde des adultes et, d’autre part, celui de ses appartenances culturelles, afin de lui ouvrir la voie vers une singularité métissée.
En ce qui concerne mon exposé je vais vous parler sur le Processus d’émancipation chez les jeunes migrants de deuxième génération.
"Les enjeux psychologiques, en lien avec l’appartenance d’origine et la migration, loin de s’arrêter aux premières générations, se poursuivent, sous des formes particulières, chez ceux que l’on nomme désormais les « migrants de deuxième génération ».
Le processus d’émancipation de ces jeunes est complexifié par leurs appartenances « double », entre la culture d’origine des parents et la culture du pays d’accueil. En ce sens la culture joue un rôle d’enveloppe pour le psychisme de l’individu et sa famille. Cette enveloppe culturelle joue un rôle bien important dans le processus d’émancipation, chez tous les adolescents. L’enveloppe culturelle est comme le cadre, le terrain de jeux qui encadre et contient les parents et le jeune. Dans leur pays d’origine, malgré que à l’adolescence il s’agisse de jouer une « séparation » de la famille et du monde des adultes, cette séparation se joue dans un environnement « connu » par les deux parties. La culture reste en grande mesure semblable, donc reconnaissable et partageable. Alors, la séparation peut être moins dramatique et restera dans un cadre délimité, connu par les deux parties.
La culture ou culturelle je l’entends comme un ensemble d’élément mobiles, à la fois intrapsychique et interpsychique, conscients et inconscients qui s’enracinent jusqu’à des niveaux très profonds de l’identité de l’individu. C’est ce qui pourrait expliquer que quand cette enveloppe culturelle n’est pas présente, l’enjeux de la « séparation » devient davantage déstabilisant.
Le processus d’émancipation est alors souvent vécue comme une rupture, une séparation irréparable, d’avec leurs liens culturels et familiaux, rupture qui se prolonge jusqu’aux processus identitaires les plus inconscients. Le narcissisme du jeune est rudement mis à mal. En construction encore, il ne pourra pas se défendre adéquatement et souvent le fera par des agirs, des mouvements caractériels, des attaques au lien aux autres, des attaques à ce qui l’entoure. Les parents aussi peuvent être sérieusement mises à mal, interpelés au plus profond de son identité, par ce mouvement d’émancipation de leur fils qu’ils peuvent percevoir à la fois comme un éloignement d’eux et de leur culture d’origine, pour adopter celle d’accueil, étrangère et étrange.
C’est lors de mises en échecs de ces processus d’émancipation que nous sommes appelés à rencontrer ces jeunes et leur famille, en raison d’une grande détresse psychologique, parfois après un geste suicidaire. Souvent, le facteur déclenchant de la crise n’est pas manifestement en lien avec la culture et la famille. Souvent il survient lors des difficultés aux études ou pour intégrer le monde professionnel, ou lors d’une rupture sentimentale. Evènements qui pour le jeune symbolisent la difficulté pour s’autonomiser du monde des adultes. Ces difficultés mettent définitivement à mal les assises identitaires fragiles du jeune et déclenchent un rade-marais psychologique pour le jeune et sa famille. Rapidement, on s’aperçoit à quel point tout est entretissé et les enjeux d’appartenance familiale et culturelle (d’origine et d’accueil) vont faire irruption chez le jeune mais aussi chez la famille. A ce moment le mouvement de séparation semble se radicaliser et se polariser. Il apparaît alors que seulement une rupture totale avec la culture d’origine ou une identification massive à celle-ci peut donner réponse à ce moment de crise. L’adoption d’un de ces extrêmes sera au prix de devenir un adulte « sans passé » qui se retrouvera desinséré socialement (sans culture d’origine et sans culture d’accueil) ou d’un adulte qui se dilue dans la culture d’accueil en se sur-integrant, via le processus d’assimilation, ou qui reste proche de ses parents, refusant de devenir adulte et n’ayant pas d’autre alternative que de sur-investir sa culture d’origine et refuser de s’intégrer à la culture d’accueil (Leon Grinberg). Rapidement, on s’aperçoit que ils sont des compromis précaires, fragiles face aux aléas de la vie et face aux étapes de celle-ci : comme mariage, naissances, décès de membres de la famille, vieillesse, émancipation à leur tout de leur descendance, etc...Ces étapes de vie obligent à l’individu à revisiter son passé, et c’est alors que ces compromis précaires trouvés par le passé vont être ébranlés. On se trouve alors, avec de très vieux adolescents, de 30, 40, 50 voire 60 ans qui consultent notre service de Crise avec une problématique qui remonte à l’adolescence, nettement beaucoup plus difficile à résoudre.
Notre service de crise propose des traitements d’orientation psychanalytique ambulatoires intensifs, limités dans le temps au cours desquels nous tentons de
- Contenir et réduire la symptomatologie du jeune, tout en débutant un processus de transformation psychique, propre à notre travail habituel de Crise.
- Mais aussi de relancer les processus d’affiliation et, par là, la multiplicité des processus identitaires.
- ainsi que d’accompagner le jeune migrant dans un double processus d’émancipation, d’une part, celui de sa famille et du monde des adultes et, d’autre part, celui de ses appartenances culturelles (de la culture d’origine et d’accueil), afin de lui ouvrir la voie vers une singularité métissée. "
Notre travail clinique va être axé sur l’individuel, mais aussi on va donner une grande place au travail avec la famille.
En individuel, nous sommes souvent confrontés à une faible capacité pour verbaliser avec une capacité d’élaboration pauvre, sans trop d’histoire et un discours très focalisé sur les évènements actuels (La perte d’un emploi, l’échec de la formation, la rupture sentimentale, le sentiment d’incompréhension par ses parents ; évènements qui pour le jeune symbolisent la difficulté pour s’autonomiser du monde des adultes). Un travail pour contenir le risque suicidaire et le narcissisme fragile va se faire, ainsi que pour favoriser un travail de transformation psychique, propre au travail habituel de notre service : comme améliorer la capacité à prendre du recul, à élaborer et développer ainsi de nouvelles manières de vivre la crise (modifier les mécanismes de défense, de l’agir au partage p.ex). Mais également, on va tenter d’établir un double discours. Au delà du vécu actuel dramatique, nous tentons de faire apparaître l’histoire du jeune et de sa famille (et nous le questionnons sur son pays d’origine, le projet de migration de la famille, la migration, l’arrivée au pays d’accueil, etc…), ouvrant en même temps la voie vers un travail d’affiliation, en s’intéressant également à la qualité de la relation avec ses parents et sa famille élargie (comme les grands parents et les oncles). On s’intéressera à sa culture d’origine et « on lui fera nous la raconter », « se la raconter » ; tout au tant comme sa culture d’accueil. Par ce double discours, nous allons pouvoir établir des ponts entre l’avant et l’après, l’ici et là. Et par extension, élargir le travail d’association entre la réalité et l’intrapsychique ainsi qu’enrichir la capacité pour verbaliser son vécu émotionnel.
Désormais, le travail de métissage culturel a belle et bien commencé. Comme Marie Rose Moro a décrit une fois : « Ce métissage passe par la double intégration des repères propres à chaque monde, par une connaissance plus ou moins bonne des règles implicites qui gèrent les deux systèmes culturels et par la recréation d’un nouveau système métissé ». Mais ce processus est plus complexe, de par la non continuité de l’enveloppe culturelle, entre le jeune et sa famille, enveloppe qui gère les liens de filiation et affiliation.
La famille prend une place très importante dans nos prises en charge. Elle peut être suffisamment stable et solide face au mal être du jeune, en étant alors une ressource pour le traitement, pouvant faciliter tout notre travail de crise. Mais souvent, on rencontre des parents que à leur tour sont piégés dans leurs enjeux psychologiques d’appartenance culturelle et de migration. Ces sois disons « 1ères générations » peuvent être cloitrés dans un passé révolu sans pouvoir faire le deuil, ou dans un présent étranger, qui ne leurs appartient pas et où subissent les « aléas du pays d’accueil ». Souvent, ce qui arrive c’est la coupure entre l’avant et l’après, l’ici et là, et par extension, ils sont coupés de sa capacité associative et à verbaliser. Cette coupure, à leur insu, peut être transmisse aux deuxièmes générations, créant des zones d’ombre dont on ne parle pas, mais qui génère un fort mal être innommable.
Comme chez cette mère Chilienne, qui traumatisée par le fait d’avoir dû quitté son pays et sa famille abruptement, après le coup d’état de Pinochet, était envahie par un sentiment de solitude, dont sa fille s’empressait toujours de tenter de la combler, sans jamais y parvenir, en générant chez la jeune un sentiment d’insuffisance, fragilisant ses assises identitaires, et davantage, en étant victime d’un conflit de loyauté, partagé face au désir d’avoir un petit copain ou rester proche de sa mère. Le père, certainement aussi affecté par cette migration forcé, restait absent de la problématique, comme inexistant dans la constellation familiale.
Chez cette jeune c’est une rupture sentimentale et des tensions lies à ses études qui vont la confronter à l’échec de son processus d’émancipation et pour s’autonomiser des adultes. Face à cette détresse, des angoisses massives apparaissent avec des idées suicidaires, et alors, amené par sa mère aux urgences, nous pourrons la rencontrer et débuter par la suite un traitement de Crise.
Le travail individuel s’est avéré ardu, chez cette jeune intelligente et bavarde, mais extrêmement rationnelle et qui mettait à distance ces émotions. Il a fallu qu’elle apprivoise le fait de ressentir des émotions, moyennant un travail de soutien du Moi, et par la suite, en favorisant le double discours sur le maintenant, et sur son histoire et celle de sa famille, un certain espace intrapsychique a pu s’ouvrir et améliorer sa capacité associative et à verbaliser.
Cependant, nous avons dû rencontrer la mère, le père refusait de venir, à fin que celle-ci ne déstabilise d’avantage la fille, qui par ses velléités d’émancipation et de se remettre avec son copain d’origine Suisse, réveillait chez la mère de fortes angoisses d’abandon, agies sous forme de commentaires très violents : « Tu n’es pas une vraie Chilienne, tu est une Suissesse ; regarde ton frère lui, il reste proche de sa famille, pas comme toi ». Quand la jeune nous a rapporté les dires de sa mère, son visage et son corps transmettait un profond mal être, crispée et tremblotante, en pleurs, ne sachant pas quoi faire ni quoi dire. A préciser que ce frère, l’ainé de la fratrie, portait tatoué au cou le drapeau du Chili.
Ceci on pourrait le comprendre comme le signe des difficultés de cette famille pour avoir une identité culturelle intégré psychiquement, nécessitant qu’elle soit inscrite littéralement sur la peau, visiblement affiché. Nous apprenons aussi par la suite, que ce frère avait le projet de rentrer au Chili, développer une entreprise horlogère et ramené avec lui sa famille, sauf sa sœur. La jeune patiente semblait tiraillée entre suivre sa famille, craignant ne pas pouvoir s’intégrer à son pays d’origine, ou rester en Suisse, où elle s’était bien intégré et où pouvait imaginer son avenir. Ce tiraillement deviendra déchirant avec la rupture sentimentale, car son jeune copain lui « permettrait » de pouvoir rester en Suisse, pas seule, accompagnée. On s’aperçoit alors de l’ampleur et complexité des enjeux que cette rupture soulève chez la jeune.
On a rencontré la jeune et sa mère plusieurs fois. Dans un premier moment, nous avons tenté de mieux contenir et d’alléger la souffrance de la mère, par le fait qu’elle a pu être entendue, et que nous avons pu jouer un rôle de soutien du Moi psychique de la mère, permettant qu’elle fasse une esquisse d’élaboration sur ses angoisses d’abandon et la violence à l’égard de sa fille. Par la suite, on a pu faire évoluer la capacité des deux à réfléchir ensemble et à verbaliser d’avantage leur vécu en présence de l’autre. On a pu ensuite favoriser le double discours, sur le maintenant et leur histoire familiale, permettant que de non dits soient exprimés, avec une décharge émotionnelle sur le moment d’une part et d’autre, mais avec une diminution du mal être conséquent par la suite. Nous avons posé l’indication à une thérapie de famille, ce qui n’a pas abouti, mais par la suite, la jeune a pu entamer un travail de psychothérapie individuelle, après la fin de notre ttt de crise. Elle a pu reprendre ses études, a pu entamer un travail de deuil sur sa rupture sentimentale et se questionner ouvertement sur son appartenance culturelle d’origine et d’accueil, ainsi que sur son appartenance familiale et sur les enjeux d’affiliation qui, en grand mesure, l’attachent et lui enlevant toute mobilité psychique.
A préciser que certaines fois, on est confronté au refus catégorique du jeune pour rencontrer ses parents en entretien de famille, ce qui compliquera d’avantage la prise en charge. Mais si une rencontre peut se faire, l’entretien de famille peut compléter le travail en individuel, même le catalyser quand il stagne. Les entretiens de famille peuvent servir à favoriser le partage de l’histoire familiale, même si difficile, et faire sortir de l’ombre ce qui était ressenti mais pas dit. Souvent on constate, comme dans la vignette clinique précédente, que le processus migratoire non élaboré et intégré chez les parents, se rejoue inconscientement chez les enfants. Cette mise en remémoration peut alors favoriser un dialogue intergénérationnel, et relancer le processus d’affiliation et d’appartenance culturelle, et par là, la multiplicité des processus identitaires. Le jeune pourra mieux constituer son identité et lui permettre de mieux jongler le processus d’émancipation qui l’amènera à constituer une nouvelle identité culturelle métissée. En effet, certains aspects identitaires pourront être de sa culture d’origine, certaines de sa culture d’accueil, et certains, sans point de repère à l’extérieur, se métisser pour de vrai, entre culture d’accueil et d’origine.
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Un jour j’ai entendu un jeune,…….. fils d’une Suissesse et d’un Marocain, qui disait à son père : « Je ne suis pas ½ - ½ ! Je suis 100% Suisse et 100% Marocain »...
C’est complexe, hein ? Et à la fois… qu’elle potentiel !

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