Refusant d’épouser en secondes noces l’homme choisi par son père, Katoucha quitte la Guinée, y laissant une fille de 06 ans et « emportant » un fils de 07 mois. Dans ce contexte d’acculturation, comment s’inscrire comme fille, comme mère, comme femme. « On ne nait pas, on le devient », certes oui, mais en empruntant quels chemins ?
Mots-clés : mère / enfants, féminin, rêves.
Pourquoi rêvons-nous
sinon pour chaque nuit,
voir le disparu, vérifier sa permanence, et tenter de joindre l’éphémère et l’éternel
Pontalis
Refusant d’épouser en secondes noces l’homme choisi par son père, Katoucha(1) quitte la Guinée, y laissant une fille de 06 ans et « emportant » un fils de 07 mois. Dans ce contexte d’acculturation, comment s’inscrire comme fille, comme mère, comme femme. « On ne nait pas (…), on le devient ». Certes oui, mais en empruntant quel(s) chemin(s) ?
Nous questionnerons comment, notamment par le travail du rêve, un (re)tissage de ces filiations va être possible et se révéler opérant dans la prise en charge thérapeutique.
Au moment de la 1ère consultation, madame est en Belgique depuis moins d’un an. Elle est au centre Croix Rouge/Fedasil(2) de Jette. Elle est envoyée par le médecin du centre pour des « crises » à répétition.
Madame est mariée – séparée, est mère de deux enfants : un garçon alors âgé de 08 mois avec qui elle est venue en Belgique et une fille âgée de 06 ans(3) restée en Guinée.
Les premiers entretiens seront difficiles, madame s’exprimant peu, restant accrochée à son bébé – qu’elle nourrira sans cesse pendant les premiers entretiens(4). Elle ne comprend pas trop pourquoi elle vient à ma consultation, si ce n’est qu’on lui aurait dit que je pourrais faire quelque chose pour ces crises. D’emblée elle refuse l’intervention d’un interprète. Elle me dit qu’elle va se débrouiller, ne donnant aucune raison à son refus.
Elle m’explique à demi-mots que, son premier mari étant décédé, elle se devait d’épouser le frère de celui-ci. S’y refusant, son père décide de la marier à l’un de ses amis, autre personnalité religieuse importante de la région. Lorsque madame me parlera de ce mari, il sera toujours question du « vieux ». Ce « vieux » la brutalise, l’enferme et lorsqu’il refuse de reconnaître l’enfant qu’elle vient de mettre au monde comme son enfant(5), elle décide, avec l’aide d’un ami de son premier mari, de quitter la Guinée. Cette fuite s’étant réalisée dans l’urgence, elle ne pourra pas emmener avec elle sa fille de 06 ans, restée chez sa marâtre(6).
Dans les premières séances, j’essaye de lui expliquer en quoi consisterons nos rencontres. Et dans un premier temps, il sera uniquement question de lui offrir un lieu. En effet, comme l’explique Marie-Jeanne Segers(7), « la problématique pour l’exilé est bien celle du lieu, d’une topologie qui ne se réduit pas à un espace géographique et qui n’est pas non plus exactement un territoire. Seul l’accès au lieu habitable par un sujet lui donne existence comme sujet de la parole».
C’est de cette question du sujet et du lieu qu’il habite que partira ma réflexion sur la question de l’affiliation. Et comme le rappelle Françoise Héritier-Augé, “la filiation ne peut s’établir qu’en référence au masculin et au féminin, c’es-à-dire que la base de la filiation est toujours sexuée”. Du féminin – notamment à travers les mutilations génitales(8) – il sera également beaucoup question dans ce que déploiera plus tard Katoucha, j’y reviendrai. Et comme je l’avais indiqué dans la présentation de mon exposé, c’est au travers des rêves de Katoucha que ces questions vont se mettre au travail.
Parler des rêves pour Katoucha n’est pas anodin. Le récit de ses nuits vient briser un des nombreux interdits paternels. En effet, son père, présenté comme un sage religieux du village, à la réputation sans faille, a toujours interdit à sa fille de parler de ses rêves.
Le premier qu’elle livrera consistera en ceci:
“Je vois mon père, il est venu jusqu’ici. Il m’a retrouvé et à retrouvé mon fils. Il est ici, et il essaye d’attraper mon fils pour le tuer”. Le seul commentaire qu’elle fera concernant son premier rêve: “j’ai peur de devenir folle(9)”.
Ce récit lui permet cependant d’aborder la question de son fils, de ce qui est bon pour lui. Elle ne sait pas comment procéder avec lui dans certaines situations.
Il sera ainsi question du sevrage. « Chez moi, c’est une amie ou une tante qui emmène loin l’enfant, pendant 2 ou 3 jours. Comme ça, l’enfant ne voit plus la maman, la maman n’entends pas les cris du bébé, et quand il revient, il tête plus ». Elle pointe les difficultés de vivre en centre, car les autres parlent de ces crises. Ils ont peur, ils disent que « le diable est avec moi ». Seule en Belgique, elle se retrouve privée d’un entourage (ici ses tantes ou ses copines) permettant un codage culturel traditionnellement transmis de génération en génération(10).
Cette structure – un enfant est amené loin du groupe – reviendra de nombreuses fois : ici lorsqu’il est question du sevrage, ensuite lors du récit de son excision et enfin dans le dernier rêve dont il sera question à la fin de l’exposé.
Je fais ici un bref détour sur la question des mutilations génitales :
1. première fois accompagne de sa mère,
2. seconde fois avec sa marâtre. Et explication de ses crises en terme de Djinna.
Cette question – du sevrage – introduit également la question du transfert, transfert qui notamment se joue dans le rêve suivant :
« Je suis au lit avec un Monsieur. Il dit qu’il est mon mari mais je ne le reconnais pas. Il me dit “je suis venu à toi par magie”. On est en Angleterre. L’homme est un homme blanc, mais en même temps, c’est un africain,…, je comprends pas.. il a de long cheveux blonds. Il parle le français. Quand je lui demande où est mon fils, il me dit que nous l’avons laissé en Belgique, mais que je ne dois pas m’inquiéter. »
Je lui demande alors comment on appelle ce gens dans son pays? Un m’bilé – terme qu’on pourrait traduire par sorcier. Elle me dit alors : « C’est Dieu qui m’a contaminée ».
Lors d’une séance suivant, madame se sent triste. Il ne s’est rien passé de particulier, mais comme elle ne se sent pas bien, elle a laissé son fils chez la voisine. Elle pense beaucoup à son passé, au fait qu’elle a laissé sa fille là bas et qu’elle n’arrive pas à avoir de nouvelles.
Elle livre alors le rêve suivant: « je rêve de mon père. Je crois que je suis au pays mais je n’en suis pas certain. Nous sommes dans une sorte de lieu à l’extérieur, une cour. Il me frappe avec une chaussure. Alors moi aussi je le frappe. Il cherche un fusil pour me tuer. Je lui dis : « Je n’ai plus peur de toi ». Quand je lui dis ça, il y a beaucoup de guinéens autour de moi. Des hommes. Ils me disent que je ne peux pas frapper mon père, que je dois le laisser me frapper. Je pleure car du sang coule de ma tête ».
Ce rêve vient comme un écho au premier qu’elle m’a livré. Là où la première fois son père vient la chercher pour tuer son fils, il est désormais question de « révolte » - évoqué par le « je n’ai plus peur de toi ».
Je terminerai par un des derniers rêves rapporté par Katoucha :
« J’ai rêvé de ma mère, comme si elle n’était pas morte, elle vient de loin, comme si elle avait fait un long voyage. Elle est sur une sorte de place, au pays, elle parle avec mon père. Ensuite elle lui crie dessus « je suis furieuse sur ce que tu as fait à mes enfants, je sais tout, je vois tout, j’ai tout compris ».
A un moment ma mère me dit : « Viens, laisse tes sœurs et toi viens avec moi » mais moi je lui dis « non maman, là où tu vas, c’est trop loin ».
Mon père appelle la police « attrapez là, elle est folle ». Alors les hommes l’attrapent et lui attachent les bras. Je pleure, je suis dans une case. Elle veut tuer.
En peul, je demande à mon père de libérer ma mère. Il ne me répond pas. Les policiers me disent qu’ils n’ont pas le choix puisqu’ils sont payés pour ça.
Personne ne sauve ma mère. Il y a plein de gens autours qui regardent mais personne ne l’aide.
Les policiers ont filmé ma mère. Ça va passer à la télé et tout le monde va voir ma mère attachée, les bras liés.
Je crie car ils ne laissent pas ma mère.
Je sais que le rêve n’était pas terminé mais comme j’ai crié je me suis réveillée. J’ai crié « aidez ma mère », mais personne ne l’aide. Ils s’approchent, regardent, mais personne ne fait rien. »
Je lui propose une relecture de ce rêve que nous trouvons tous les deux dense et comble de messages. Nous commenterons abondement son rêve, pendant plusieurs séances. Les éléments les plus marquant sont : « même morte, ma mère souffre ». « Dans mon rêve, mon père à peur de ma mère. Quand elle avance, il recule, il est terrorisé ». « Quand elle arrive, elle est très belle. Les policiers lui arrachent son foulard, les boucles d’oreilles, la blouse. Il ne lui reste que son pagne ».
Ce rêve lui permet d’ouvrir la question de la relation entre son père et sa mère, du désir d’enfant que celle-ci a pu nourrir à son égard, la renvoyant à son propre désir. Elle inscrira également ses crises dans son histoire familiale et livrera les étiologie traditionnelles alors évoquées: « Mes crises ont commencé à 09 ans, 2 mois après le décès de ma mère. J’ai du partir avec la mère de ma marâtre. Elle m’a décidé que l’excision n’avait pas été bien faite. La première crise s’est faite lors de l’excision. Il y a avait tellement de sang que les djin’na ont attaqué ». C’est la mère de la marâtre qui a fait l’hypothèse des djinns, celle-ci disait que trop de sang avait coulé. « Elle a fait des médicaments pour laver le corps mais ça n’a rien changé ».
En guise de conclusion:
Selon Levy-Soussan(11), la filiation se réfère à 3 axes: filiation biologique(12), filiation affective(13) et filiation instituée(14). Seul l’axe de l’affiliation psychique permet un nouage des trois filiations en attribuant à chacune la valeur élaborative qui lui revient dans un travail psychique propre à la filiation.
La filiation peut donc se concevoir comme l’exigence d’un travail psychique nécessaire pour permettre à chacun la construction de sa propre identité, l’élaboration de sa subjectivité et de son destin. Ce travail psychique peut subir des moments d’arrêt, des blocages, parfois pathologiques dans plusieurs registres à travers des difficultés en rapport avec la fonction élaborative de ce travail, notamment en ce qui concerne les enjeux identificatoires.
Le travail de filiation, comme tout travail psychique, permet de lier les affects et les pulsions aux représentation, ici familiales. Ce travail sollicite fortement les problématiques objectales, narcissiques mais aussi la problématique de la destructivité, en particulier à travers le meurtre des imago parentaux.
C’est de ce travail psychique particulier dont il est question dans la prise en charge de Katoucha, principalement grâce au travail du rêve.
Notes
1. Fille de Djibril Tamsir Niane, Katoucha Niane, dite La Princesse Pheule a vu le jour en 1960. D’origine guinéenne, Katoucha est devenue l’un des premiers tops models noirs. En septembre 2007, elle publie le livre Dans ma chair coécrit avec Sylvia Deutsch, récit de sa vie et témoignage de son excision. Elle est portée disparue dans la nuit du 1er au 2 février 2008. Le 28 février, son corps est repêché dans la Seine. Les enquêteurs ont conclu à une mort accidentelle. Mais sa famille a déposé une plainte pour meurtre.
2. Fedasil est l'Agence fédérale pour l'accueil des demandeurs d'asile. Fedasil contribue à la conception, la préparation et l'exécution de la politique d'accueil. L'agence coordonne également les programmes de retour volontaire et est l'autorité responsable, en Belgique, du Fonds européen pour les Réfugiés (FER).
3. Fille dont l’anniversaire en juillet. Madame craint les 07 ans de sa fille car c’est, selon elle, à cet âge que sa fille sera excisée.
4. Il serait intéressant de s’arrêter sur la question des pratiques de maternage – contact étroit entre la mère et le bébé, allaitement à la demande de jour comme de nuit, sevrage tardif par rapport aux normes européennes définissent les pratiques de maternage des sociétés africaines traditionnelles.
5. Question de la nomination : Seul le père donne le nom à l’enfant. Madame m’expliquera que chez elle, on murmure le nom de Dieu à l’oreille de l’enfant et ensuite son nom. Une semaine après, on le présente à la communauté. Elle insiste sur ce rite pour son fils : C’est moi qui ai donné le nom à (…) car son père ne voulait pas. C’est le nom de celui qui m’a aidée. Il a été un mois et trois jours sans nom, c’est trop long. “Si nommer c’est faire exister, c’est aussi potentiellement se donner les moyens d’intervenir sur la destinée de l’être nommé. La naissance biologique ne suffit pas à séparer le nourrisson du monde invisible avec lequel il garde tant d’affinités. Dans les société africaines, jamais il ne viendrait à l’idée de choisir un prénom pour l’esthétique des consonances, ou la recherche d’une originalité individuelle. Le nouveau-né n’est, de toute façon, jamais considéré comme un être absolument neuf”. Journet, O., Noms d’ancêtres, noms d’amis, noms de dérision. Exemples africains, Spirale, 2001/3.
6. Madame semble en effet vivre chez la 3ème épouse de son père, où elle est mise en marge de la communauté.
7. Segers, M.-J., De l’exil à l’errance, Eres, 2009.
8. Où il sera question de cette « double » mutilation. La 1ére avec la complicité de sa mère, faite dans un hôpital, par un médecin « catholique », la seconde après le décès de sa mère, lorsqu’elle est recueillie par sa marâtre qui estime que l’excision ne s’est pas faite correctement et qu’il faut « recommencer ». Où il sera également question de la peur de voir les 07 ans de sa fille arriver. Ceci nouant la question du féminin et de la filiation entre Katoucha et sa fille.
9. Sa compagne de chambre au centre lui a en effet dit qu’elle vivait avec le Diable, car en plus de ces crises, la nuit, elle parle une langue inconnue.
10. Le bébé dans son univers culturel, Moro et al. La mère ne peut procurer ce cadre au jeune enfant qu’à condition de pouvoir s’appuyer elle-même sur un cadre culturel externe, véritable armature de son cadre culturel interne. En situation transculturelle, la femme ne trouve plus les étayages externes nécessaires pour colmater son désordre interne, d’où la potentialisation des mécanismes de confusion dans l’exil.
11. Levy-Soussan, P., Travail de filiation et adoption, Revue Française de Psychanalyse, 2002/1 (vol.66).
12. La filiation biologique est celle de la procréation, par intervention des parties et des productions du corps. Elle ne peut à elle seule assurer l’affiliation psychique. Toute femme qui accouche n’est pas nécessairement mère. Elle peut être génitrice sans être mère.
13. Cette filiation s’origine dans la légitimité du désir, de la reconnaissance affective, de l’énonciation de la parole. Elle est constituée par le désir et le besoin réciproque des parents et de l’enfant qui alimentent le narcissisme de chacun.
14. Montage juridique qui va opérer la famille. La notion de légitimité, de référence à la Loi est toujours attachée à la notion de filiation. La Loi est l’ossature, le support du lien de filiation.
Cédric Petiau est Psychologue, unité de clinique transculturelle, SSM Chapelle-aux-Champs et Le Quotidien, Groupe La Ramée-Fond'Roy.

Articles

Anthropologies




















