Kani ka bwé, L'esprit de résistance chez les Kongo


Olivier Bidounga

à la mémoire d'Ange Diawara et de ses compagnons, à l'occasion du quarante-et-unième anniversaire de leur sacrifice

Aujourd'hui à cheval sur le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasa et l'Angola, les Kongo formaient autrefois un royaume organisé qui força l'admiration des premiers voyageurs européens(1). Deux ou trois siècles plus tard, ils se retrouvèrent asservis, administrés et déculturés dans le système colonial mis en place par les Européens, essentiellement Français, Belges et Portugais dans ce secteur de l'Afrique. Je fais partie, comme tant d'autres, des Africains colonisés à qui leurs instituteurs apprirent que leurs ancêtres étaient gaulois, avec une longue chevelure blonde et des yeux bleus, et bien d'autres fariboles... Ce qui très tôt m'invita à douter de l'histoire, en tant que science exacte, et à réaliser, en pastichant La Fontaine, « que l'histoire du plus fort est toujours la meilleure ! ». Nous l'avons appris à nos dépens au Congo, durant toute la période coloniale, mais aussi dans une période plus récente, voire contemporaine, où les hommes politiques au pouvoir mettent tout en œuvre pour fabriquer une histoire de toutes pièces dans le sens qui les arrange et pour pervertir ignominieusement la réalité...





Portrait d'André Grenard Matsoua (1899-1942), archives Bouta Makanga.
Portrait d'André Grenard Matsoua (1899-1942), archives Bouta Makanga.

Pour ce qui est de la période coloniale, il advint heureusement, vers 1920-1930, au Congo et dans toute l'Afrique, un souffle nouveau pour les populations, celui de la réaction, de la revendication, de la prise de conscience identitaire qui  déboucha sur le combat des Indépendances.


 

Dans la langue lari, il est une expression qui signifie clairement le refus et la résistance : « Kani ka bwé !» qu'on pourrait traduire en français par « c'est hors de question !»...


 

Dans cet esprit, au Congo Brazza, le mouvement de résistance le plus célèbre est celui qui fut créé par André Grenard Matsoua (dit aussi Matsua’ndélé), né en 1899 à Manzakala et mort en janvier 1942 à Mayama. Son père Ngoma, ressortissant de Mpangala, étant décédé avant sa naissance, c’est sa mère Nkoussou, une femme lari originaire de Manzakala, qui s’occupa seule de l’élever. Après avoir fait ses classes à l’école de la mission catholique de Brazzaville, Matsoua fut employé des douanes où il portait déjà le fameux « matricule 22″, qui deviendra plus tard le symbole des Matsouanistes porté sous forme d'un insigne épinglé sur leur chemise. Quelques années plus tard, Matsoua se rendit en France et s’engagea en 1922 dans le corps des Tirailleurs sénégalais et c'est ainsi qu'il servit pendant la Guerre du Rif au Maroc et qu'il la termina comme sous-officier.


 

De retour en France, employé comme comptable à l’hôpital Laënnec à Paris, Matsoua suivit des cours du soir. En juillet 1926 il fonda à Paris l’Amicale des originaires de l’Afrique Équatoriale Française, une association destinée à « secourir les Noirs libérés du service militaire en France ». La société d’entraide mit peu à peu en avant des objectifs éducatifs qui se défendaient de toute prise de position politique. Mais Matsoua se politisa au contact de syndicalistes français et des discours du Parti communiste auxquels il prêtait une oreille attentive.


 

L’Amicale ouvrit ainsi des bureaux à Brazzaville et à Pointe-Noire, connaissant un succès fulgurant auprès des populations qui dépassa le cadre de l’AEF jusqu'à Léopoldville (Congo Belge) et en Afrique de l’Ouest. Le combat de Matsoua concernant les abus coloniaux, qu'il dénonça notamment en 1928 par deux lettres adressées au Président français Raymond Poincaré, s’élevant contre le code de l’indigénat et le travail forcé sur le chantier du chemin de fer Congo-Océan. C'est ainsi qu'il fut arrêté à Paris en 1929 et transféré avec cinq de ses compagnons à Brazzaville où son procès se tint en avril 1930. Le tribunal, qui siégeait dans la mairie de la capitale, le condamna à trois ans de prison et dix ans de déportation au Tchad. Au Congo comme à l’extérieur, plusieurs milliers de ses fidèles furent dispersés par les forces de l’ordre.
 


En 1935, il quitta secrètement le Tchad avant le terme de son bannissement et regagna la France sous un faux nom, via le Nigeria, le Sénégal et le Maroc, profitant de son réseau panafricain bâti grâce à l’Amicale. À Paris, où il résidait au 38 rue d'Aubervilliers dans le XVIIIème arrondissement, il relança dans la clandestinité les activités de l’Amicale. En 1939 lorsque la France entra en guerre, Matsoua, par conviction anti-nazi, sortit de sa clandestinité et s’engagea dans les troupes françaises. Blessé au front, admis à l’hôpital Beaujon, il fut dénoncé par l’un de ses proches auprès des autorités de Vichy. Appréhendé par la police il fut réexpédié à Brazzaville pour y être une nouvelle fois jugé et accusé de faire miroiter un avenir impossible à ses compatriotes. S’y ajoutèrent des accusations invraisemblables d’extorsion de fonds, d'escroquerie, d'abus de confiance. En février 1941, il fut condamné à la prison à perpétuité. Incarcéré à Mayama, il y survécut à peine une année et mourut en janvier 1942. Craignant une émeute généralisée, l’administration le fit enterrer à la sauvette, en pleine nuit. Ce qui est sûr c’est qu’aucun officiel n’annonça jamais sa mort. Une grande partie de ses militants n'y ont pas cru et c'est ainsi que s'organisa la résistance non seulement sur un plan politique, sous forme de cellules militantes au sein de l'Amicale, mais aussi religieuse : en effet, certains suiveurs de Matsoua, n'intégrant pas bien son message politique, éminemment intellectuel, en firent un message religieux, considérant Matsoua comme le prophète d'une nouvelle Eglise. C'est ainsi que deux militants de la première heure, Tâ Tsiakaka et Tâ Dzoungou(2), en vinrent à fonder l'église du Matsouanisme au cœur du quartier Bakongo à Brazzaville, au début de la rue Voltaire, sur le modèle du mouvement prophétique Bula Ma Nanga. Nanga désigne un coquillage marin de grosseur variable que les nganga utilisaient dans le bunganga(3) pour constituer des fétiches protecteurs, appelés nkisi, faits pour conserver l'esprit des ancêtres (mbuula). Bula ma nanga veut donc dire : « casser le coquillage » pour signifier qu'on rompt avec cette pratique et qu'on honore désormais le dieu unique Nzambi-Mpungu ou Dieu « tout puissant ».(4)


 


Coquillage nanga, collection de l'auteur.
Coquillage nanga, collection de l'auteur.

Dans les années 1949-1950, lorsque l'Amicale de Matsoua prit de l'ampleur, les deux hommes se séparèrent et Ta Dzoungou s'installa dans le quartier de Mpissa, non loin des rapides du fleuve congo et de la « case de Gaulle ». Les adeptes masculins de l'église du Matsouanisme adoptèrent un uniforme paramilitaire composé d'un short et d'une chemise à épaulettes de couleur kaki, tandis que ceux de Mpissa optèrent pour un uniforme de couleur bleu foncé, d'où le surnom de  «corbeaux » qui leur fut donné par des détracteurs.


 

Dans le même temps s'organisa la résistance à travers des sections divisées en cellules actives, non seulement à Brazzaville mais dans l'ensemble des territoires de l'A.E.F. L'action politique de Matsoua inspira bien des chansons dont les plus connues sont celles du compositeur Tâ Koumbisseno :


 

Ndombi ku ndombi yi sariri nkanda koumbu andi nani Matsoua André
« Le noir fait un papier, qui a fait ce papier, son nom est Matsoua André ! »
(en référence à la lettre adressée par Matsoua au Président de la République française)


 

Wa luwiri kokwa kena kambo ta Matsoua ba mu wondélé
« Vous l'avez entendu, Matsoua, il est toujours vivant, alors qu'on le dit mort ! »


 

Une autre :
 

Wa lembo nkanda, kota kwakou mu Amicale é yaya é 
«  Quand tu n'as pas de famille, rentre dans l'Amicale !»


 

Ces chansons furent très connues à l'époque dans le milieu Kongo.


 

Si la résistance battait son plein, le matraquage des colons y allait également !


 

Le mouvement s'installa dans tout le pays kongo à une profondeur telle que, des années plus tard, au moment de l'Indépendance, l'abbé Fulbert Youlou, au cours de la campagne législative visant à créer l'assemblée territoriale, promit maladroitement aux adeptes du Matsouanisme, afin de récupérer leurs votes, de leur ramener Matsoua s'il était élu, au cours du meeting tenu à la case de Gaulle devant le square de Brazza. Comme il ne put tenir sa promesse, l'abbé Youlou perdit très vite la confiance des Matsouannistes qui le traitèrent de menteur. Youlou réagit en les faisant passer à tabac par la jeunesse de son parti U.D.D.I.A. Certains trouvèrent la mort et les autres furent dispersés sur tout le territoire, en particulier dans la partie nord. Un des militants du Matsouanisme, du nom de Moumbassa, vengera cette humiliation en agressant au couteau une dizaine de passants dans les parages de l'église Saint-Pierre de Bakongo qui était le fief de Fulbert Youlou, un soir d'août 1959. Moumbassa sera arrêté, jugé, condamné à mort et fusillé.
 


Si aujourd’hui le mouvement est sur le déclin, il a marqué d’une emprunte forte la sociologie du Congo et en particulier dans la région du Pool, qui compte toujours au moins un matsouaniste, religieux ou non, dans chaque famille.


 

La pensée de Matsoua s'inspirait en partie des thèses développées avant lui par des pionniers du combat anticolonialiste, également Kongo, comme Mabiala Maganga, Bouéta Bongo, Moundongo, Kongo, Biza ou encore Mvouaka qui fut le grand-père d'Ange Diawara dont nous  parlerons ci-après. Toutefois Matsoua n'était pas anticolonialiste : sa lutte visait principalement la discrimination entre colons et colonisés.


 

Comme dit le proverbe kongo : Maba ma nséké mafua ma sassa (ou iingana) – "les palmiers en plaine meurent et repoussent toujours" –, un autre personnage allait, par son sens de la résistance, marquer l'histoire contemporaine du Congo, il s'agit d'Ange Diawara... Matsoua et Diawara ne se connaissaient pas, mais les deux personnages sont symboliquement liés par la lettre « M », le M de Matsoua et celui de son matricule « M 22 » d'une part et le « M 22 » du mouvement lancé par Diawara le 22 février 1972 d'autre part.


 

Ange Bidié Diawara naquit le 31 mai 1943 à Sibiti, de Modi Diawara, dont les ancêtres étaient originaires du Mali, et de Bidié Elisabeth dont il portait le nom kongo. Il mourut en 1973 dans les circonstances que nous verrons plus loin.


 

J'ai connu personnellement Ange Diawara dans les années soixante alors qu'il était élève au lycée Savorgnan de Brazza. Nous militions tous deux contre l'impérialisme, lui à l’ASCO (association scolaire du Congo), moi à l’UJC  (Union de la jeunesse congolaise), d’obédience communiste. Nous nous retrouvâmes témoins des événements des 13, 14 et 15 août 1963 lors du soulèvement populaire qui déposa le régime de Youlou Fulbert.


 


Portrait d'Ange Diawara (1943-1973), association des Amis d'Ange Diawara, Brazzaville.
Portrait d'Ange Diawara (1943-1973), association des Amis d'Ange Diawara, Brazzaville.

A l'initiative des syndicalistes, la jeunesse congolaise se mobilisa et alla jusqu'au bout de son engagement puisqu'elle fut baptisée quelques mois plus tard « le fer de lance de la révolution » au congrès constitutif du MNR (mouvement national de la révolution), parti unique qui devait conduire le destin du pays. À la demande du MNR, la jeunesse congolaise fut regroupée en une seule organisation appelée JMNR (jeunesse du mouvement national de la révolution), vaste mobilisation populaire dont le mot d’ordre était celui de la « vigilance » pour contrer les différentes actions contraires à la bonne marche de cette révolution. Le général de Gaulle, Président de la République Française, menaça le nouveau président porté au pouvoir par la Révolution, Massamba Débat, de retirer l'armée française : ce à quoi Massamba Débat rétorqua qu'il pouvait bien la retirer, pensant en son for intérieur que cela ne pouvait qu'arranger la révolution.


 

Lors du deuxième congrès de la jeunesse, il y eut un conflit entre André Hombessa, premier président de la JMNR, candidat officiellement désigné au renouvellement de son mandat par le bureau politique du MNR, et le deuxième vice-président, Martin Mbéri, qui revendiqua cette présidence et entra ainsi en dissidence. C'est finalement Ange Diawara, qui était le responsable des brigades de « vigilance », qui fut désigné comme président de la JMNR pour résoudre cette contradiction.


 

À cette époque, le succès de la politique du président Massamba Débat, tant sur le plan de la mobilisation que sur le plan de la réussite économique, fut partagé avec son premier ministre Pascal Lissouba qui forma un gouvernement de technocrates compétents. Un décret du gouvernement fut pris en janvier 1966 pour mettre en place un corps armé appelé « Défense civile ». C'est à Ange Diawara que fut confiée entre autres la responsabilité du corps de la Défense civile créée pour contrebalancer l’influence de l’armée traditionnelle qu’était incompatible avec la révolution parce qu’elle était  l’appendice de l’armée française.


 

Du succès grandissant de cette révolution commencèrent à naître, hélas, les premières dissensions, alimentées par les étudiants qui avaient eu la chance de faire leurs études en France et "snobaient" quelque peu les jeunes restés au Congo. Ce sont bien ces étudiants qui induirent, en bien ou en mal, les clivages du mouvement. Quels furent alors ces courants ? À l’intérieur du parti MNR, il y avait deux premiers courants, celui de Pascal Lissouba et celui d'Ambroise Noumazalaye qui prônaient le socialisme « scientifique »,  d'autre part le courant de Massamba Débat qui le réfutait et prônait le socialisme « Bantou. » A l’extérieur du MNR, il y avait le courant de Lazare Matsokota, un brillant étudiant qui fut le premier à assurer la représentation des étudiants congolais (AEC : association de étudiants congolais) au sein de la FEANF(5) : Matsokota n'était pas contre le choix du socialisme « scientifique » mais il doutait de la sincérité intellectuelle des dirigeants du MNR et posait avec ironie la question de savoir s'ils étaient de vrais Marxistes. Toutes ces divergences engendrèrent la zizanie et des luttes intestines. La contradiction fut malheureusement résolue par la violence avec l'enlèvement et l'assassinat de Lazare Matsokota et de deux de ses amis. Ce fut le premier acte brutal et violent commis par les révolutionnaires qui jeta le trouble au niveau des populations et des responsables eux-mêmes qui se soupçonnèrent les uns les autres de ce crime. Par opportunisme, le capitaine Marien Ngouabi, qui était membre du comité central, profita de l'événement pour s'opposer publiquement à Massamba Débat et à Ange Diawara, qui était  les deux figures montantes de la révolution. Marien Ngouabi commit deux tentatives de coups d'état. La première où il poussa les ressortissants kouyou de Brazzaville à se révolter le 27 juin 1966 contre le pouvoir en place : elle fut rapidement étouffée et Ngouabi fut muté à Pointe Noire. Mais la deuxième tentative, le 31 juillet 1968, permit à Marien Ngouabi de déposer Massamba Débat avec la complicité du premier secrétaire du parti, Ambroise Noumazalaye, qui s'était entouré de soi-disant progressistes. Ange Diawara, de son côté, hésita à rejoindre le mouvement dont il craignait les dérives contraires à la ligne révolutionnaire par rapport au schéma d'une Défense civile qui devrait intégrer l'armée à l'issue de ce coup d'Etat. Mais, une fois le capitaine Ngouabi nommé président du CNR, on assista à l’absorption complète de la Défense civile par l’armée. C'est ainsi que les jeunes de ma génération, qui nous trouvions alors au camp intitulé « Sacrifice national », non loin du rond-point du Plateau et du Centre culturel français, réalisâmes subitement que la révolution était finie, car on s’était fait « avaler » par cette armée qui n'était autre que l’appendice de l’armée française !


 

C’est ainsi qu'Ange Diawara se retrouva militaire et fut nommé lieutenant et que la Défense civile fut intégrée à l’armée. Marien Ngouabi qui avait promis de réaliser un procès transparent radio-diffusé à son arrivée au pouvoir, ne le réalisera plus. Après instruction de ce dossier, il optera plutôt pour un procès à huis-clos, car entre temps, la responsabilité de Noumazalaye avait été établie dans l'assassinat de Matsokota par la Commission d'instruction. Comme je le vis de mes propres yeux, Ange Diawara sortit de ce procès avec aux mains une paire de gants blancs pour symboliser son innocence, le visage profondément marqué par toutes les choses graves qu'il avait entendues.
 

   
Fort de ses convictions et de son autorité morale, Ange Diawara fut nommé ministre du développement chargé des Eaux et Forêts et vice-président du Conseil national de la Révolution tout en étant également affecté au bataillon des Parachutistes. Mais la lutte d’influence se fit de plus en plus âpre avec Marien Ngouabi qui était à la fois le Président du CNR et le commandant en chef de cette armée. Ngouabi perdit sa popularité en n'ayant pas organisé le procès transparent qu'il avait promis à la population. N’ayant pas lu une seule ligne de Karl Marx, sa seule façon de séduire les militants était de se faire confectionner un « abacost » rouge qu’il portait au cours des meetings en oubliant que l’habit ne fait pas le moine.(6)Son discours politique était particulièrement brouillon et sa réputation de briseur de révolution le poursuivait, ne pouvant cacher qu'il avait participé dans l'armée française à une expédition au Cameroun pour mater les maquisards. Ange Diawara, de son côté, émergeait avec succès dans ses nouvelles fonctions et rassemblait de plus en plus les progressistes avec une parole sûre et des convictions marxistes qui ne pouvaient faire de doute : il avait lui-même reçu Che Guevara lors de son voyage dans les deux Congos en 1965. Il fut même rejoint par un des compagnons de Ngouabi, du nom d'Atondi Lecas, qui avait participé à la révolte des Kouyou à la première tentative du coup d’état de Ngouabi le 27 juin 1966 contre le régime de Massamba Débat à qui Ngouabi reprochait d'avoir mis des Kongo à tous les postes administratifs de l'Etat ; ce qui était faux, puisque ces Kongo avaient été mis en place par la colonisation.


 

Ange Diawara éclipsa progressivement Noumazalaye qui était le chef du groupe des révolutionnaires marxistes du parti, enfermé dans son jeu trouble. À la fondation du Parti Congolais du Travail dont il fut le cofondateur, il fut nommé membre du bureau politique où il garda les mêmes attributions qu’au CNR et fut en outre nommé commissaire politique auprès de l'armée. En ce qui concerne la démocratisation de l’armée, il améliora les techniques de combat corps à corps en ajoutant les prises de kung fu et de karaté, sports dont il avait la parfaite maitrise. En tant que ministre du développement,  il réussit à mettre au point pour le Congo un projet d'autosuffisance agricole qui s'avéra viable.


 

Avec son travail de formation politique des différentes unités de l'armée (un comité révolutionnaire fut créé dans chacune d'entre elles), mais aussi avec la multiplication des séminaires de formation à l’endurance demandée aux soldats (le slogan était «beaucoup de sueur à l’entrainement et moins de sang au combat ! »), Diawara devint de plus en plus populaire au sein de l'armée, tandis que Ngouabi, jaloux et frustré, ne garda que le pseudo-langage révolutionnaire et s'entoura d'officiers réactionnaires comme Ondziel Bangui et Sassou Nguesso. Cette ligne droitière et liquidationniste (c'est à dire qui voulait « liquider » la Révolution) fut identifiée et dénoncée par Atondi Lecas qui était à la communication du parti. Rapidement, Diawara se démarqua de l'entourage de Marien Ngouabi, dont il fustigea l'embourgeoisement, la corruption et les tendances au népotisme. C’est à ce moment qu'on murmura un éventuel soulèvement au sein de l’armée, partagée d'un côté par la ligne droitière et liquidationniste incarnée par Ngouabi, et de l'autre par la ligne révolutionnaire et progressiste incarnée par Ange Diawara. En décembre 1971, au cours d'une session extraordinaire et particulièrement houleuse du Comité central du PCT, convoqué à la suite des grèves estudiantines de novembre et face à une situation économique de plus en plus difficile, Diawara et ses amis se démarquèrent de façon claire du camp de Marien Ngouabi. Plébiscité par les étudiants, Diawara participa au séminaire qu'ils organisèrent à Ndzoumouna au sud de Brazzaville.


 

Le 22 février 1972, Ange Diawara prit ainsi la tête d'une tentative de putsch contre Marien Ngouabi, laquelle ne fut pas réprimée directement par Ngouabi mais s’essouffla plutôt d'elle-même en raison de ses contradictions internes. D'une part, parce qu'Ange Diawara avait souhaité qu'on arrête Ngouabi et ses proches sans effusion de sang et qu'il avait émis d'autre part l’idée que, compte tenu de son jeune âge et de son inexpérience économique, il valait mieux porter à la tête du mouvement Pascal Lissouba, qui avait fait ses preuves au gouvernement en tant que premier ministre de Massamba Débat. Mais un officier de l'entourage de Diawara,  Benoît Moundéléngolo, clama son opposition au projet en arguant que Lissouba était un agent à la solde de l'étranger. C'est ainsi que Moundéléngolo abandonna au dernier moment, avec son unité, l'opération dont Diawara l'avait chargé. La tentative de putsch fut ainsi avortée au profit de Marien Ngouabi qui reprit vite le contrôle de la situation. Ange Diawara refusa à la fois de se soumettre et d'utiliser la force de son bataillon d'infanterie, pourtant supérieur en capacité de combat, pour respecter les consignes de non-violence qu'il avait données, et décida de prendre du recul afin d'éclaircir la situation. Ce fut l’échec du 22 février 1972 : plusieurs officiers et hommes de troupe furent arrêtés ce jour-là et d'autres froidement assassinés.


 

 

Ange Diawara se rendit donc avec ses compagnons dans le village de sa mère dans la contrée de Goma Tsé-tsé qu’il connaissait bien. C’est là qu'il prit le maquis, sous le nom de Mvouaka hérité de son grand-père comme nom de code et rencontrant aussitôt les Matsouanistes aguerris dans la lutte clandestine : le mouvement prit dès lors le nom de M 22, pour signifier l'entrée historique dans le maquis à la date du 22 février(7). L’expérience de cette guérilla dura une année environ, de février 1972 à mars 73. L'idée de Diawara était d'utiliser la région du Pool, proche de Brazzaville, pour diffuser les idées de la guerilla, et de ne livrer éventuellement des hostilités militaires, dans un second temps, que dans la zone non peuplée de la forêt du Mayombe. C'est ainsi que Diawara et les troupes de Ngouabi se livrèrent une partie de cache-cache, à tel point que Diawara arrêta, un jour de juin 1972 à la hauteur du village de Kibosi, et fit aussitôt libérer une équipe d'éclaireurs de l'armée de Ngouabi. Suite à une période de flottement, Marien Ngouabi introduisit des éléments armés dans la région de Goma Tsé-tsé, lesquels commirent des assassinats pour les faire endosser par les maquisards ; mais la population ne fut pas dupe et parvint à arrêter ces hommes qu'elle qualifiait d' Andzimba (« personnes invisibles » en kouyou).


 

Pendant ce temps, Ange Diawara organisa son maquis selon les techniques révolutionnaires qu'il connaissait bien : mise en place d'une direction de la guérilla ou « directoire », division de la structure par secteurs répartis sur tout le Congo – le secteur urbain, le secteur des paysans à la tête duquel il se trouvait lui-même, le secteur des étudiants, le secteur des travailleurs et le secteur de l’armée dans lequel il avait gardé des contacts. Avant d’élaborer sa nouvelle politique, il s’était mis d’abord à rédiger une "autocritique". C'est là qu'il créa son néologisme « obumitri » (Oligarchie bureaucratique militaro-tribaliste) qu'il popularisa à travers des tracts qu'il fit distribuer dans tout le pays. La mise en place de ce travail fut laborieuse, mais réalisée avec le même dynamisme révolutionnaire : les consignes édictées par Diawara et qui furent respectées strictement, étaient d'aider les paysans dans leurs tâches quotidiennes et de veiller à la formation des jeunes campagnards en donnant des cours du soir ; de la même manière, il s'agissait de donner une instruction paramilitaire aux jeunes et de structurer une assistance sanitaire, laquelle fut assurée par Jean-Baptiste Ikoko qui avait fait des études de médecine. Ces diverses activités scellèrent la confiance entre la population et les maquisards. Ange Diawara avait également le souci de conserver et de multiplier les contacts avec ses amis Cubains, Soviétiques et Chinois et c’est pour rencontrer une délégation chinoise qu'il projeta de se rendre à Kinshasa. En tant que membre du Directoire responsable du secteur urbain, je reçus l’ordre d’assurer le passage de Diawara et de sa suite dans la zone dont j'étais responsable à Bakongo, en lui faisant traverser nuitamment le fleuve sur une pirogue poussée par des pagayeurs. Le séjour à Kinshasa ne devait durer que 48h mais il se prolongea en fait un mois entier et Diawara ne revint à Brazzaville qu'au début du mois de mars. Mais à ce moment-là, toute son organisation fut infiltrée et déballée. Les troupes de Ngouabi parvinrent à situer Diawara et ses compagnons sur la route de Kinkala, à la hauteur du village de Mayitoukou, où ils s'étaient regroupés pour se rendre dans le Mayombe : une fusillade éclata et neuf jeunes, qui voulaient se constituer prisonniers les mains en l'air, furent abattus à bout portant. Deux des proches de Diawara furent touchés par balles, Ikoko et Bakékolo, tandis qu'un troisième, Olouka, parti à Brazzaville chercher des médicaments pour secourir ses camarades, fut repéré le long du chemin de fer, à la hauteur du poste "PK", par des militaires de Ngouabi qui patrouillaient à bord d'une drésine : après une courte poursuite il fut arrêté à M'filou et conduit à l'Etat-Major.  Une mise en scène fut organisée par Marien Ngouabi qui convoqua la presse pour qu'elle entende Olouka, kouyou comme Ngouabi, renier publiquement le "kongo" Diawara pour l'avoir trompé : mais Olouka, refusant ce moyen d'avoir la vie sauve, préféra cracher sur Ngouabi et fut aussitôt exécuté.


 

De son côté Diawara n'eut pas d'autre solution que de retraverser le fleuve et se retrouva à Kinsahasa où il tomba dans le piège tendu par le Président Mobutu qui le fit arrêter et livrer à Marien Ngouabi.(8) La suite, on la connait : dans  la nuit du 23 au 24 avril 1973, à l'Etat-Major de Brazzaville, Ngouabi fit tuer par ses hommes de main, de façon atroce, Diawara et ses compagnons, dont Ikoko et Bakékolo, qui tous refusèrent la désunion et périrent courageusement. Leurs cadavres furent exhibés dès le lendemain au Stade de la Révolution  au cours d'un meeting populaire tenu par le Président Marien Ngouabi.


 

La tentative du M22 marqua durablement les esprits au Congo, du fait de la popularité dont jouissaient Diawara et ses compagnons auprès des populations, par la conviction et la détermination de leur lutte contre le néo-colonialisme et leur projet de mettre en place un programme politique moderne visant à la justice sociale et à l'unité du Congo resté unique dans l'histoire de notre pays.(9)


 

Arrivé à la conclusion de cet article sur l'esprit de résistance chez les Kongo, je ne puis m'empêcher de me remémorer ce que nous ont appris nos anciens dans le Kimuntu, qu'on se soit de respecter plus que tout la vie de son prochain, le bien commun, le mérite individuel....(10)

 

Au lieu de cela, regardez ce que Marien Ngouabi, Joachim Yombi et Sassou Nguesso, adeptes de la doctrine "Obumitri", fondée sur le crime et la manipulation historique, ont fait de notre malheureux pays en l'espace d'une quarantaine d'années ! Regardez la longue chaîne d'assassinats qui n'a cessé d'endeuiller le Congo et nos familles, depuis ceux de l'ancien président Massamba Débat et du cardinal Emile Biayenda en 1977 jusqu'au sinistre épisode du Beach en 1999 (11), de faire régner la peur avec ses corollaires : le renversement total des valeurs morales, le népotisme et le pillage du bien public par des bourreaux parvenus à tous les échelons de l'Etat ; enfin le surarmement absurde d'une petite république qui entraina l'explosion, survenue le 4 mars 2012, de l'arsenal de Mpila, quartier de Brazzaville, laquelle fit plusieurs milliers de victimes !


 

C'est Ange Diawara qui a donné ses lettres de noblesse à l'esprit de résistance Kongo qui ne devrait plus s'écrire ici seulement avec un K mais avec un C, celui du Congo. Si son histoire était mieux connue, son sacrifice et celui de ses compagnons devraient conduire un jour, du moins je l'espère, des hommes et des femmes de bonne volonté à entreprendre de restaurer un Etat de droit et à travailler sereinement à la fondation de la nation congolaise.


 


Notes

 

1. Cf Olfert Dapper, Description générale de l'Afrique, Amsterdam, 1668.

2. "Ta" désigne un homme, "Ma" une femme.

3. Voir mon article Le Bunganga, source de création des objets qui soignent chez les Kongo, in L’Autre, 2005, vol. 6, pp 419-431.  Ces coquillages appartiennent à la famille des cypraeidae, encore appelées "porcelaines". 

4. Voir Elisabeth Dorier-Aprill (Université de Provence), Les églises néo-traditionnalistes dans le pluralisme religieux africain : le cas d'une église guérisseuse de Brazzaville, in Géographies, Cultures religieuses et Croyances, n° 42, été 2002, L'Harmattan, p 73 sq.
5. La FEANF (Fédération des étudiants d'Afrique noire en France) a été créée en 1950 au lendemain des congrès de Lyon et de Bordeaux.
6. Abacost est l'abréviation de « à bas le costume », doctrine vestimentaire mise au point par les élites des jeunes républiques d'Afrique centrale (essentiellement Congo et Zaïre) pour affranchir les populations du port du costume colonial : un costume en toile légère à la coupe très simple et combien mieux adapté au climat tropical !
7. Ultérieurement on a réalisé que le 22 était aussi le matricule de Matsoua.

8. Un des meilleurs témoins de ce dramatique épisode, comme je l'apprendrai un peu plus tard en prison, fut Habbas Haïdara, parent d'Ange Diawara, qui faisait partie des gens que Diawara avait rencontrés à Kinshasa.

9. Je n'oublie pas que l'aire Kongo déborde largement les frontières du Congo-Brazzaville et que l'esprit de résistance et de refus évoqué au début de cet article s'est également illustré au Zaïre, avec le mouvement chrétien de Simon Kimbangu dans le premier quart du XXème siècle, l'ABAKO (Association des Bakongo pour l'unification, la conservation et l'expansion de la langue kikongo)  fondée en 1950 par Joseph Kasa-Vubu, et le mouvement BDK (Bundu dia Kongo) créé en 1969 par Ne Muanda Nsemi, qui lutte pour la défense, la protection et la promotion des droits et des intérêts du peuple Kongo à travers le monde... Voir In Wikipédia, article en préparation sur la République du Congo dont les sources sont les suivantes : Les voies du politique au Congo, par Rémy Bazenguissa-Ganga, Karthala, 1997 ; Le Mythe d'Ange, par Dominique M'Fouilou, L'Harmattan, 2006.

10. Voir mon article Le Kimuntu, source de la sagesse Kongo, in L'Autre, 2009, vol. 10, n° 3, pp 359-366.

11. Voir notre livre, FCD, Sassou Nguesso ou l'irrésisible ascension d'un pion de la France-Afrique, Paris, L'Harmattan, 2010 ; Pierre Eboundit, Le M22, une expérience au Congo, devoir de mémoire, entretiens dirigés par Henda Diogène Senny, collection Sambela, Ccinia communications édit, Paris, 2009.


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Pour citer cet article : Olivier Bidounga : "Kani ka bwé, l'esprit de résistance chez les Kongo, 20 juin 2013, http://www.anthropoweb.com/em-Kani-ka-bwe-em--L-esprit-de-resistance-chez-les-Kongo_a607.html , ISSN : 2114-821X, Le Portail des sciences humaines, www.anthropoweb.com  .

Jeudi 20 Juin 2013