"Ultramarin". Retour sur l'irruption d'une nouvelle catégorie du discours dans l'espace public


Alex Laupeze


"Ultramarin" ! Vous avez dit "ultramarin" ?

C’est peut-être la question posée par de nombreuses personnes, lorsqu’ils entendent ce terme d’“ultramarin”(1) de plus en plus présent dans les discours liés aux régions de l’outre-mer français. D’ailleurs, le phénomène vire actuellement à un véritable avènement idéologique. Après la négritude d’Aimé Césaire, l’antillanité d’Edouard Glissant et la créolité de Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, l’air du temps serait à l’“ultramarinité”(2). Serait-ce là une nouvelle référence identitaire ? Une tentative d’interprétation anthropologique s’impose pour saisir le projet de ce fait “ultramarin” et sa fonction.


 

Souvenez-vous. La crise antillaise de février 2009 a jeté sur la scène des médias nationaux les souffrances sociales des populations des DOM (département d’outre-mer). Cette brutale apparition de revendications sociales a vite posé la question d’une considération globale de ces nationaux d’outre-mer. En effet, le plus souvent, l’actualité de ces régions traitée au plan national rapporte des grèves, des faits divers à sensation (enlèvement d’enfant ; attaques de requin) ou ne se limite qu’au rappel de leurs températures estivales lorsque l’hiver se fait plus mordant en métropole. Justement, en cet hiver 2009, par la force des faits, il fallait sortir du traitement habituel et savoir nommer ces populations pour s’offrir une mise en perspective de cette actualité brûlante. Ainsi, lorsque la lutte contre la pwofitasyon (l’abus) a embrasé l’ensemble des DOM, le terme de “domien” a d’abord filtré avant qu’il ne soit rattrapé par celui d’“ultramarin” pour désigner les habitants de ces régions. Apparu d’abord en seul mot, on le retrouve de plus en plus en deux mots, “ultra-marin”. Sans doute par analogie au mot outre-mer, afin de bien marquer le lien entre les originaires de ces territoires et lesdites régions.


 

Le recours à ce terme n’est pas un fait nouveau bien que naissant. Depuis le début des années 2000, il avait fait une première apparition comme titre d’une revue, Le Paris ultramarin, création de la délégation générale à l’outre-mer de la ville de Paris et de sa déléguée de l’époque, George Pau-Langevin. Manifestement, l’objectif était de faire référence aux régions d’outre-mer par une métaphore. L’adjectif ultramarin est en effet synonyme de la couleur bleu outremer. Au sens figuré, il renvoie aux régions françaises d’outre-mer car situées au-delà (ultra) des mers. Jusque là rien de bien étonnant, ni même de répréhensible ! L’emploi était surtout dédié à l’adjectif qualificatif, celui du substantif demeurant plutôt marginal, voire inexistant. Cependant, depuis 2009, et plus encore durant l’année 2010, cet usage de l’adjectif qualificatif est concurrencé par l’emploi en tant que substantif. L’objectif est dès lors de nommer non seulement les originaires des quatre départements d’outre-mer : la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion. Mais aussi d’élargir la perspective aux autres collectivités, c’est-à-dire à la Nouvelle Calédonie ; la Polynésie française ; Wallis et Futuna ; Saint-Barthélemy ; Saint-Martin ; Saint-Pierre et Miquelon et, depuis peu, à Mayotte. Comment peut-on expliquer un tel glissement sémantique ? Et surtout, pourquoi cette notion d’“ultramarin” est si bien reçue par les métropolitains et les instances officielles de l’Etat ?


 


L'"Ultramarin", un être au goût des autres

Les XIVes Jeux du Pacifique, démonstration du groupe Wert, Parc de la Villette, 26 juin 2011, (c) Alex Laupeze
Les XIVes Jeux du Pacifique, démonstration du groupe Wert, Parc de la Villette, 26 juin 2011, (c) Alex Laupeze

Le mot ultramarin figure dans le Larousse illustré et le Petit Robert avec cependant une différence notable. Si dans le Larousse, il est défini comme adjectif et substantif depuis l’édition 2009, le Petit Robert attendra l’édition de l’année 2012 pour en faire de même. Dans ces deux dictionnaires, son sens fait référence à la couleur bleu outremer (bleu intense) et aux pays et régions d’outre-mer(3). Le succès de la forme en substantif a trouvé sa légitimité par le biais d’une entremise institutionnelle : la création, en juillet 2007, de la première délégation interministérielle à l’égalité des chances des Français d’outre-mer. Elle est le fruit des actions du Collectifdom (créé en 2003) et de Patrick Karam, ex-président du collectif et premier délégué nommé. Malgré des revendications sociales menées durant les années 80(4) et 90 par de nombreux leaders “domiens”, le Collectifdom est jusqu’à ce jour l’organisation dont les résultats sont les plus probants quant aux questions d’égalité et de continuité territoriale en lien avec l’outre-mer(5). Se revendiquant comme premier lobby apolitique des Français d’outre-mer de l’Hexagone, l’emploi de ce substantif dans la communication de ce collectif a permis de définir un dénominateur commun. Il politisait ainsi leurs revendications au-delà des différentes identités régionales en présence dans leur mouvement. En conséquence, ce genre de pratique de désignation va fixer dans le paysage des Français d’outre-mer, déjà habitués à être dénommés, sans grande passion, “domien”, une autre formulation dont la vulgarisation ira en s’accélérant entre 2007 et 2009.


 

L’arrivée de Marie-Luce Penchard, en juin 2009, au poste de secrétaire d’Etat à l’outre-mer, puis sa promotion au rang de ministre de ces régions, a considérablement aidé à la diffusion d’un substantif mis au cœur de sa communication. L’année « des outre-mer français » (2011) a confirmé plusieurs évolutions : la généralisation de ce substantif à l’ensemble des habitants de l’outre-mer ; sa banalisation dans la presse nationale et son officialisation dans le discours de responsables politiques d’envergure aussi bien de droite que de gauche. Ainsi, ce qui était un néologisme au début des années 2000, car introduisant une forme en substantif et un nouveau signifié(6), a conquis l’administration, les cénacles du pouvoir et le monde des médias qui, désormais, en sont les principaux promoteurs. Une situation d’autant plus frappante, si elle est comparée à l’usage fait du mot “domien”, bien loin d’avoir connu le même engouement. En effet, son emploi a concerné (ou concerne) en majorité la forme en substantif ; l’utilisation de l’adjectif qualificatif étant peu répandue.


 

Aujourd’hui, ce qui surprend, c’est la truculence avec laquelle les non-“ultramarins” ont adhéré à cette appellation, et l’implacable volonté d’originaires de ces régions – adeptes de cette dénomination –, à vouloir s’affirmer par ce nouveau déterminisme. Chacun est bien sûr libre de ses convictions. Cependant, il subsiste un problème en la matière. Il ne s’agit là que d’un landerneau qui assène cette formule à l’envi comme une potion magique. Au prétexte (sans doute) qu’elle offrirait une passerelle plus apte à servir à l’appréhension des spécificités de ces populations. Néanmoins, la base et, paradoxalement, une grande partie des natifs habitant dans les régions et départements d’outre-mer – ceux qui vivent réellement cette dimension de terres françaises au-delà des mers –, ont du mal à comprendre ce nouvel objet identitaire. C’est ce que nous avons pu constater aux différents espaces dédiés à l’outre-mer au salon de l’agriculture et à la Foire de Paris de l’année 2011. En plus, d’une certaine incompréhension, nous avons eu à faire face à une fin de non-recevoir lorsque nous évoquions cette nouvelle dénomination à nos interlocuteurs.


 

Depuis 2010, de nouveaux usages sémantiques fleurissent entre créations inopportunes ou usages en tant que qualificatif à la limite du mauvais goût. Un relevé de ces pratiques sur l’année 2011 est un révélateur étonnant de la métamorphose en cours. Ainsi, au salon de l’agriculture, la banane des Antilles depuis peu « durable » (respect de l’environnement et réduction des pesticides) s’est transformée en « banane ultramarine » ; au salon du livre, les écrivains d’outre-mer, dorénavant « écrivains ultramarins », ont été conviés à réfléchir à la « dimension ultramarine » de leur écriture ; au jardin des outre-mer(7), un pique-nique dédié aux saveurs de ces régions s’est paré de son qualificatif de « pique-nique ultramarin ». Même la panthéonisation d’Aimé Césaire, célébrée sous un soleil radieux rappelant celui de sa terre natale, vit l’astre solaire commenté comme un « soleil ultramarin ». Citons encore l’hommage du premier ministre, François Fillon, à un soldat réunionnais mort en Afghanistan (avril 2011) dont il admira la « fougue ultramarine » ! La circonspection est même de mise lorsque le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, en annonçant la création d’une agence de promotion de l’outre-mer, s’en félicita car elle valoriserait l’existence des « cultures ultramarines »(8).


 


Identité de dépassement et Poétique de la Relation comme éléments d'éclairage

Cette vulgarisation de multiples combinaisons “ultramarines” en un laps de temps aussi court, révèle des enjeux plus complexes qu’il n’y paraît. Se contenter d’une description des pratiques du discours ne suffirait pas au décryptage des raisons profondes de cette réinvention linguistique. Afin de comprendre ce qui se joue dans ce glissement sémantique, nous évoquerons deux auteurs, Julie Lirus-Galap et Edouard Glissant, pour proposer une analyse ontologique du phénomène. En effet, les réponses à cette problématique sont à situer au niveau de la définition de l’être (ontologie).
Julie Lirus-Galap, anthropologue et universitaire, a démontré dans son ouvrage, L’identité antillaise (Lirus, 1979), en quoi la création d’une identité antillaise dans l’émigration correspondait à une volonté de « dépassement ». Ce mode opératoire permettait ainsi l’affirmation d’une identité commune transcendant les attaches régionales. A l’identique, ce même procédé peut expliciter la fonctionnalité du recours au substantif “ultramarin”. Il invite aussi à cet état de dépassement des références territoriales d’outre-mer, notamment à travers la cohabitation vécue dans l’Hexagone. Ici, l’originalité du mécanisme est d’ouvrir cette identité de dépassement à l’ensemble des populations de l’outre-mer français, bien qu’elle ait comme base militante des originaires des Antilles, de la Guyane et de la Réunion. Par cette perspective élargie de l’“ultramarin”, c’est l’identité juridique du “domien” qui est rejouée, mais cette fois dans une dimension recouvrant celle de toutes les ultrapériphéries françaises.


 

Edouard Glissant, écrivain et philosophe, par « la poétique de la Relation » traçait l’enjeu de la réflexivité dans le rapport à l’autre. Son postulat ne s’arrêtait pas seulement à une rencontre avec la figure d’un dominant, mais envisageait aussi une construction où chaque acteur recevait une part de l’autre. Pour faire simple, la poétique de la Relation pourrait trouver sa raison d’être dans un principe largement rabâché actuellement : le fameux « dialogue interculturel(9) ». Car pour Edouard Glissant, la poétique est avant tout une forme d’expression collective (Glissant : 236, 1981) et la Relation un inéluctable contact culturel (Glissant : 247, 1981). La particularité de la relation à l’œuvre entre les originaires d’outre-mer et les métropolitains se tisse à partir de préconstruits déjà connus. Ils nous semblent non seulement réapparaître et trouver une nouvelle modernité à travers ce fait “ultramarin”. En effet, ces populations d’outre-mer ont un passé migratoire et une stéréotypie déjà bien ancrés dans l’Hexagone. Entre exotisme et nonchalance, image de l’île paradisiaque et perception naturalisée de ces habitants, c’est-à-dire une vision d’individu vivant en communion avec leur environnement, l’exhortation à devenir un “ultramarin” se situe au croisement de ces a priori. Et ce, dans une société française où l’appel au voyage et à l’évasion, à l’aspiration d’un ailleurs où vivre en expatrié sont des sujets récurrents des magazines. Par conséquent, à la lumière de la poétique de la Relation, cette notion d’“ultramarin” dévoile une filiation à la célébration de l’île perdue et à l’aspiration au voyage et à l’ailleurs.


 

Si l’on rapproche ces deux points de vue analytiques, on en retire deux propriétés qui marquent le fondement de l’attirance pour ce nouveau concept de représentation des originaires d’outre-mer. D’une part, l’aspect d’identité de dépassement ; d’autre part, la fascination pour l’ailleurs et ses peuples qui, en creux, renvoie à la question des relations interculturelles en France. Mais surtout, en plus de repérer deux éléments structurant, on détermine aussi l’une des causes de son succès : une société déjà préparée à recevoir ce genre de catégorisation de l’autre. Car, à l’évidence, la notion d’“ultramarin” converge, tout comme celle de la diversité, vers la même fonction. Toutes les deux définissent le rapport à l’autre dans une société confrontée à cette présence de populations allochtones(10). De ce fait, la figure de l’“ultramarin” se révèle être l’accommodation des originaires d’outre-mer à cette dialectique (une Relation élevée à son summum) du même et du divers, c’est-à-dire à la diversité !
On pourrait se réjouir de cette prise en compte des populations d’outre-mer dans le débat français de la diversité. Mais on est en droit de se demander si cela était vraiment nécessaire d’attendre cette conceptualisation de l’étrangeté de l’autre (populations d’origine étrangère) pour appréhender la diversité de ces populations(11). Et encore, ne devrait-on pas plutôt y lire une approche à relier à du politiquement correct ? Cette posture d’“ultramarin” tend en effet à valoriser une perception ancrée dans l’imaginaire du voyage et de l’ailleurs, au risque d’édulcorer les contentieux historiques et les réalités économiques de ces régions.


 


Une nouvelle Arlésienne (12) pour l'outre-mer français

C’est là notre inquiétude et qui justifie cette tentative d’analyse. Si au départ ce substantif a été une solution capable de mieux présenter les spécificités de ces populations, nous croyons la méprise possible quant à la destination de cette nouvelle catégorie du discours. En pratique, l’usage qu’en font les acteurs de la sphère médiatico-politique épouse autant la métaphore géographique que la dimension administrative impliquée par la continuité territoriale. Cependant, qu’en est-il (ou en sera-t-il) pour Monsieur Tout-le-Monde ?
Le ressenti populaire a déjà un cheminement tout tracé, celui de catégories de pensée anciennes découlant d’un imaginaire peuplé de héros de la littérature (Robin Crusoé ; Paul et Virginie)(13) et de récits de grands voyageurs(14). Si le terme de “domien” a pu paraître abscons au grand public, celui d’“ultramarin” cultive des images très familières d’évasion et de contrées paradisiaques. De surcroît, il rentre parfaitement dans la logique d’une société française des loisirs, et rappelle la féérie des séjours all inclusive(15) dont les publicités tapissent le métro et les autoroutes. Ainsi, c’est par ce prisme qu’il fait (et fera) son lit dans ces couches populaires et pour les mêmes raisons chez les élites. Malgré l’angélisme porté par cette nouvelle conception “ultramarine” de ces populations, les mêmes préjugés demeurent car toujours véhiculés par ce substantif.


 

C’est d’ailleurs ce que prouvent plusieurs situations très concrètes de l’année 2011, où l’on s’aperçoit des effets limités de cette nouvelle catégorie du discours. Ainsi, pour fêter dignement ses dix ans, le carnaval tropical de Paris s’est donné pour ambition de défiler sur les Champs-Elysées. Malgré un effort des organisateurs à réduire les nuisances des chars en optant pour une parade à pied(16), le premier avis de la préfecture de police de Paris, négatif, ne fut fondé que sur la dangerosité supposée des populations d’outre-mer. Il a fallu un quasi-psychodrame, et des ralliements appuyés de personnalités(17), pour aboutir à la même autorisation déjà offerte au nouvel an chinois (2004) et à une parade celtique (2007). Autre point significatif, le traitement par les médias de la commémoration nationale de l’abolition de l’esclavage du 10 mai 2011 où, Nicolas Sarkozy, fit une prestation très remarquée grâce à un discours unanimement salué. Pourtant, grande fut la déception, le lendemain, devant l’absence de couverture de la cérémonie par les grands titres de la presse nationale.
Un dernier exemple parachève notre démonstration. Il met Marie-Luce Penchard au centre d’un flagrant délit de petit racisme du quotidien de la part d’un groupe d’hommes passant dans la cour de l’Elysée. Ainsi, installée sur le perron de l’édifice, lors d’un échange avec la presse, elle a eu à subir la requalification de sa charge de ministre en représentation de « l’ambassade du Burundi » ou carrément de la Guadeloupe (Guillerm, 2011) ! Un comble pour un ministre dont la communication politique a favorisé la régularisation de cette notion d’“ultramarin” dans le discours public. Cependant, dans ce cas de figure, cette nouvelle identité n’a guère fait le poids face aux préjugés. On voit très clairement la limite de cette conceptualisation des Français d’outre-mer. La désignation change, quoique lénifiante. Elle est plus pratique pour le monde des médias par son aspect générique, tout en étant très réductrice. Néanmoins, les stéréotypes et l’escamotage de la traite négrière persistent avec autant d’acuité.


 

En fait, la transformation des originaires d’outre-mer en “ultramarin” ne se fait pas sur le registre envisagé d’une intercompréhension nouvelle. Tout au moins, elle en a l’apparence mais sans forcément la substance. Ce nouveau paradigme identitaire ne résout rien et rajoute surtout une bipolarisation entre les “ultramarins” et les métropolitains. Insidieusement, il fixe la frontière entre les deux parties de cette relation en donnant à la représentation de ce principe “ultramarin” des contours tangibles. Qui plus est, l’intériorisation de cette terminologie s’avère être une fixation dans le marbre d’une nouvelle caractérisation de la nature propre de ces populations. En fin de compte, elle participe de leur dépersonnalisation en introduisant une définition de leur humanité sur un mode surannée, notamment par une référence à un élément  écologique – ici la mer. L’usage n’est pas anodin, il met en relief des éléments qui fondent l’extranéité (la qualité d’étranger) des originaires d’outre-mer, c’est-à-dire la différence (le phénotype), le rattachement géographique à un lieu ou encore l’idéal d’un ailleurs au-delà des mers.
De même, rassembler les us et coutumes de ces populations dans une ou des « culture(s) ultramarine(s) » est une approche anachronique et un non-sens. Une telle appréciation est en profonde contradiction avec les attentes actuelles de ces régions en matière de culture. Eu égard à nos terrains d’enquête réalisés en Guadeloupe, en Martinique et en région parisienne (Laupeze, 2005), nous pouvons certifier que l’enjeu culturel réside plutôt dans une réappropriation patrimoniale. Ce nouveau regard aboutit même à la reformulation d’un patrimoine enraciné dans l’authenticité de ces territoires, et certainement pas à une uniformité culturelle “ultramarine”.


 

Plus inquiétant encore, et vrai risque potentiel, nous voulons exprimer nos craintes à propos de ceux qui sont encore réticents au thème de la diversité dans le débat public français. Si, en plus, ils méconnaissent cette frange d’outre-mer de la Nation, sur quelles bases intégreront-ils cette notion d’ultramarin ? Celle de l’identité de dépassement ou celle du stéréotype de l’individu rattaché à jamais à la représentation d’un ailleurs exotique et de l’imaginaire du voyage ?
Il ne faudrait pas accueillir ce fait “ultramarin” par un trop-plein de complaisance et le ranger dans ces non-dits anba-fey (cachés) bâillonnant l’expression des sociétés d’outre-mer. S’il s’agit d’une piste pour un dialogue interculturel, où est-il passé ? Parce que nous ne nous souvenons pas de discussion en ce sens ou d’une justification de l’emploi de ce substantif. Aussi étonnant que cela puisse paraître, cela n’a jamais été fait !  S’il s’agit d’une nouvelle idéologie identitaire, qui l’incarne ? Qui en sont les dépositaires ? A l’instar de la créolité ou de la négritude, où est son projet théorique, son éloge ?
Toute cette poétique est bien belle, mais il ne faudrait pas se satisfaire de vivre dans une telle fantasmagorie, car elle fabrique une figure irréelle et idyllique de ces populations. Ce type de fabrication n’est pas un fait nouveau. Souvenons-nous de la rencontre du navigateur James Cook et de ses marins avec les populations polynésiennes(18). Qu’en reste-t-il ? L’image de l’insouciance et de la sensualité de la vahiné tahitienne. Aujourd’hui, dans notre inconscient collectif, l’évocation de ces îles est toujours associée à cette image d’Epinal.
Cette construction médiatico-politique, dont l’objectif était de donner une exposition plus explicite des populations d’outre-mer, débouche sur une impasse. Elle favorise la reproduction de perceptions qui les cantonnent au moins dans leur extranéité, au plus dans un imaginaire fugace nourri des rêveries du voyage et de l’ailleurs. Deux éléments qui décidément semblent être consubstantiels de l’humanité des originaires d’outre-mer pour certains.


 


Derrière le miroir des évidences

L’objectif de cet article n’est pas de jeter l’opprobre sur ceux qui ont embrassé cette terminologie. Notre proposition d’interprétation anthropologique du phénomène veut donner des clés de compréhension aux décideurs parlant au nom de ces populations par le biais de ce terme. A ces représentants, souvent en quête d’expertises pertinentes pour dépeindre les réalités d’outre-mer, nous offrons une lecture à contre-courant des compromissions acceptées dans l’intérêt général. Nous comprenons parfaitement ce qui a motivé une telle adhésion : un insoutenable besoin de compter sur la scène nationale et de convaincre des interlocuteurs bien trop sourds aux attentes de ces populations. Cependant, derrière le miroir de cette acceptation se cache une confusion. Il s’agit d’un hiatus entre les émetteurs et les récepteurs de ce dialogue interculturel, c’est-à-dire entre originaires d’outre-mer et métropolitains, à propos de la finalité de ce substantif “ultramarin”. Si pour les émetteurs, il serait l’outil d’une reconnaissance dialogique, en fait d’une conversation dans laquelle les ultrapériphéries françaises trouveraient leur juste place. Du côté des récepteurs, même en recevant l’essentiel du message, le lyrisme du terme prête encore à l’appétence pour le merveilleux de l’île paradisiaque et le voyage.  En outre, c’est un véritable invariant sociologique. L’usage quelque peu fourre-tout, pour ne pas dire “déguise-tout”, associé à cette notion depuis 2009 le montre parfaitement. Il procède beaucoup plus à la réarticulation des préjugés avec des rapports sociaux confrontés à la question de l’interculturel, qu’à « changer le regard(19) » sur ces régions.


 

De cette investigation plusieurs lignes fortes se dégagent quant au décryptage de cette vague “ultramarine”. En premier lieu, cette vision du réel des populations d’outre-mer emprunte une voie transgéographique(20) largement utilisée par des concepts tels que l’antillanité ou la créolité. Une similitude d’espace qui joue pour beaucoup dans sa diffusion et explique le recours aux écrits d’Edouard Glissant pour illustrer cette conscience d’une France en Archipel. Deuxièmement, la promotion institutionnelle du vocable par des ministres, des hauts fonctionnaires et des élus plaide indéniablement pour sa régularisation dans le discours public et médiatique. Troisièmement, il existe un terreau éducationnel propice à son expansion, notamment par de grands auteurs et des courants philosophiques(21) qui l’ont nourri. Quatrièmement, la mondialisation du tourisme et l’avènement d’une société des loisirs créent le contexte d’une simplification (ou codification) des indicateurs culturels de l’autre. Cette identité de dépassement d’“ultramarin” peut donc s’y déployer avec d’autant plus de facilité. Cinquièmement, au centre de cette affirmation se trouve la question de la représentation des populations d’outre-mer et le rôle joué par leurs élites dans cette fonction représentative. La pratique d’un discours “ultramarin” instrumentalisé dans cette perspective de représentation est sans doute un outil efficace. Cependant, il ne faut pas occulter le fait qu’il procède tout autant à l’exposition et à la reconnaissance de ces élites dans l’espace public. Cela peut certainement justifier leur propension à recourir à ce substantif pour se désigner.
In fine, si l’on retient le fait de la création d’un nouveau stéréotype “ultramarin”, nous ne dirons pas qu’il s’agit là de l’ouverture d’une boîte de pandore. Cependant, son usage si consensuel n’augure pas pour autant d’une reconnaissance mesurable dans le réel, mais plus certainement d’une euphémisation. Cette notion d’“ultramarin” est malheureusement une construction subjective, et nous ne croyons pas qu’elle infuse (ou infusera) véritablement dans le cœur des populations qu’elle prétend désigner.


 


Notes


 

1. Dans ce texte le substantif “ultramarin” apparaît avec des guillemets anglais. Il s’agit de marquer la spécificité de son usage lorsqu’il désigne les populations de l’outre-mer français. Cette règle a été aussi appliquée au substantif “domien”.
2. Ultramarinité : évidemment, le mot n’existe pas officiellement, mais il apparaît ça et là, au gré de discours et de rapports institutionnels ! Ici, il s’agit de caractériser une idéologie montante. Le lecteur conviendra, à la fin de cet article, que le néologisme rend parfaitement compte de l’irruption de l’“ultramarin” dans l’espace public.
3. Nous avons choisi d’évaluer les signifiés du substantif “ultramarin” dans les dictionnaires usuels à partir de l’édition 2009, date prise en référence aux mouvements sociaux de l’outre-mer. Les dictionnaires publiés pour l’édition 2009 renseignent sur les pratiques linguistiques en cours durant l’année 2008, ceux des éditions 2010 et 2011 fournissent une vision faisant suite aux grèves de février 2009. Avant les grèves (2008), le sens du mot ultramarin en rapport avec l’outre-mer existe mais avec la mention « rare », et surtout en tant qu’adjectif qualificatif. Après 2009, la forme en substantif n’a concerné qu’un seul dictionnaire, le Larousse, qui le mentionnait bien avant les événements d’outre-mer.
4. Pour avoir une perspective historique des revendications de cette époque, on peut relire l’article suivant : Giraud Michel, Marie Claude-Valentin, 1987. « Insertion et gestion socio-politique de l'identité culturelle : le cas des Antillais en France », in Revue européenne de migrations internationales. Vol. 3, 3 : 31-48.
5. Ce constat ne veut pas discréditer les leaders de ces luttes. Cependant, de nombreux présidents d’associations, leaders très impliqués, membres de la commission consultative des associations “ultramarines” créée au sein de la délégation, ont reconnu l’efficacité de la méthode de lobbying de ce collectif pour porter de vieilles revendications d’outre-mer. Il s’agit, entre autres, du respect des congés bonifiés, de la discrimination à l’embauche ou au logement et brutalités policières.
6. Le signifié d’un mot fait référence au contenu de sa représentation, au concept auquel il est associé. “Ultramarin” en tant que substantif définit le concept de l’habitant des régions de l’outre-mer français.
7. La manifestation Un jardin en outre-mer (ou encore jardin des outre-mer) a été réalisée dans le cadre de « 2011, année des outre-mer » au Jardin d’Acclimatation de Paris (avril-mai 2011). Il mettait en espace les cultures d’outre-mer et proposait des animations autour de ces régions. 
8. L’agence a effectivement vu le jour au mois de mars 2012, avec toujours cette volonté de promouvoir les « cultures ultramarines ».

9. Pour une approche plus concrète de ce principe, le lecteur pourra lire la revue Culture & Recherche, n° 114-115, et son dossier spécial consacré à ce thème, « De la diversité culturelle au dialogue interculturel », [en ligne] http://www.culture.gouv.fr/culture/editions/r-cr/cr114-115.pdf
10. Allochtone : venu de terre d’ailleurs, au contraire de l’autochtone qui désigne celui issu du lieu, de terre d’ici.
11. En effet, lorsque l’on parle de la diversité, les populations d’outre-mer et leurs territoires ont du mal à y figurer naturellement. L’acception actuelle se focalise sur la diversité des cités de banlieue. Il faut croire que la perception de ces populations est toujours ancrée dans la représentation d’un exotisme folklorique. En conséquence, elles ne peuvent pas prétendre figurer dans l’actuelle case de la diversité.
12. Arlésienne : un personnage fictif ou un événement qui n’arrive jamais ; une chose dont on parle qui ne se produit jamais.
13. Tous ces héros de la littérature sont liés par la présence de cette dimension de l’ailleurs dans leurs histoires. Le roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, est l’archétype du mythe de l’île perdue avec, en prime, la figure du « bon sauvage » incarnée par Vendredi. Paul et Virginie, de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, rajoute à la splendeur des paysages de l’île Maurice, un amour pur de deux êtres vivant en harmonie avec la nature.

14. James Cook dans le Pacifique ; Jacques Cartier à la Nouvelle France (actuel Canada) et le Père Labat aux Antilles sont les plus connus de ces grands voyageurs. Leurs récits ont nourri cette culture française des terres éloignées et du paradis perdu.
15. Le séjour all inclusive, c’est-à-dire tout compris, est le passeport des tour-opérateurs pour vendre du rêve. Les publicités de ces séjours font d’ailleurs usage du bleu outremer (ultramarin) avec force. Le ciel y est toujours d’azur et la mer se fond avec lui à l’horizon.
16. Le retrait des chars qui pouvaient drainer des « jeunes » réputés incontrôlables avait pour objet de pacifier la manifestation. C’était là, la plus grosse entorse aux traditions consentie par le comité du carnaval tropical de Paris, en plus d’avoir déjà limité l’accès du cortège aux seuls membres des groupes à pied.
17. Parmi ces personnalités on peut citer Firmine Richard, comédienne et conseillère municipale du 19e arrondissement de Paris, ou encore George Pau-Langevin, députée de Paris. Dans un courrier au Préfet de police, cette dernière s’étonna de ce « préjugé extrêmement regrettable vis-à-vis des Ultramarins qui ne sont pas plus dangereux que les cyclistes lors de l’arrivée du tour ou les badauds lorsque les Champs-Elysées sont transformés en champs de céréales… »
18. James Cook, Les trois voyages du capitaine Cook autour du monde, La Découvrance éditions, coll. Marine, 2008.
19. C’est là l’un des leitmotive du projet de « 2011, Année des outre-mer » pour lequel l’“ultramarin” a été une figure plus malléable en tant qu’objet de communication.
20. Il faut se rappeler que ceux qui portent cette notion d’“ultramarin” viennent en grande partie des Antilles. Par conséquent, ils reproduisent (inconsciemment ou sciemment) cette filiation à la fois géographique et idéologique à ces théories identitaires.

21. Citons Jean Jacques Rousseau et son approche de l’« état de nature » des populations des terres éloignées dont il admirait la vie en osmose avec la nature (Rousseau, 1775) ; ou encore de Michel de Montaigne qui fut parmi les premiers à formaliser dans ses Essais le mythe du « bon sauvage », en fait sans culture, c’est-à-dire sans nourriture de soi (Montaigne, 1595).

 

Bibliographie

 

 

Bernardin de Saint-Pierre Jacques-Henri, 1999. Paul et Virginie, Paris, Flammarion.
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Larousse illustré, dictionnaire, éditions 2009 à 2011.
Le Robert, dictionnaire, éditions 2009 à 2012.
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Hatzfeld Hélène, Jeudy Henri-Pierre (coordonnée par), « De la diversité culturelle au dialogue interculturel », in Culture & Recherche, n° 114-115 : 4-71 [en ligne] http://www.culture.gouv.fr/culture/editions/r-cr/cr114-115.pdf
Laupeze Alex, 2005. Associations antillaises, sociétés locales. Pratiques et enjeux de la construction associative, Thèse de doctorat en anthropologie, Pierre-Philippe Rey (dir.) Université Vincennes Saint-Denis Paris 8.
Lirus-Galap Julie, 1979. Identité antillaise, contribution à une connaissance des Guadeloupéens et des Martiniquais, Paris, éditions caribéennes.
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Rousseau Jean-Jacques, Leclair Bertrand, Barré-Mérand Heidi, 2006 (1775). Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Paris, Gallimard, coll. Folioplus philosophie.


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Pour citer cet article : Alex Laupeze, ""Ultramarin". Retour sur l'irruption d'une nouvelle catégorie du discours dans l'espace public", 26 avril 2012, http://www.anthropoweb.com/Ultramarin-Retour-sur-l-irruption-d-une-nouvelle-categorie-du-discours-dans-l-espace-public_a457.html, ISSN : 2114-821X, Le Portail des sciences humaines, www.anthropoweb.com.

Jeudi 26 Avril 2012