L'autre est ma part d'invisible, Entretien avec Jacques Lombard par Marie Rose Moro et Lola Martin-Moro. Extrait.


Marie Rose Moro, Lola Martin-Moro


L'autre est ma part d'invisible, Entretien avec Jacques Lombard par Marie Rose Moro et Lola Martin-Moro. Extrait.
Extrait de l'interview publiée dans la Revue L'autre : Matières des rêves.

Merci de nous accorder cette interview. Dans ces pages de la revue, l’idée est d’essayer d’articuler les travaux et les découvertes des chercheurs dans le champ transculturel avec leur histoire personnelle et intellectuelle. Je commencerai ainsi par ton enfance qui est marquée par la migration de la Provence à Paris.

Jacques Lombard (JL): Mon père venait du sud, d’un village de Haute Provence. Il appartenait à une famille d’éleveurs de chèvres et de moutons. Il a grandi là jusqu’à son service militaire qu’il a fait au Maroc comme Zouave. Je me souviens qu’il était doublement indigné par ce qu’il avait vu là-bas. Indigné par le traitement réservé aux Marocains juste après la guerre du Riff en 1926. Pour lui, ils étaient traités avec beaucoup de mépris. Il a également subi ce mépris. On l’a fait voyager avec des moutons à fond de cale dans le bateau qui le menait au Maroc, lui qui était éleveur! Troupe et moutons étaient mélangés, indistinctement. Peu de temps après, il a quitté la ferme. Il faut savoir qu’en Haute Provence à cette époque, l’autorité du père est très grande. Il travaillait beaucoup et devait ramener tout ce qu’il gagnait pour que toute la famille, nombreuse, puisse vivre. Il recevait juste un peu d’argent pour aller au bal le samedi. Ils étaient quatre frères et n’avaient qu’un seul vélo pour tous. Il a voulu tenter sa chance ailleurs, devenant ainsi un migrant, grâce au réseau de solidarité constitué par les nombreux cousins déjà installés dans la capitale. Pour commencer, il s’est retrouvé garde républicain mais il ne montait pas à cheval… Il était autodidacte et s’exprimait très bien. Je garde de lui l’image d’un homme très digne, plutôt autoritaire, plein d’humour et détestant toute forme de vulgarité. Je n’ai jamais su comment il avait rencontré ma mère.


Elle n’est pas de la même région?

JL : Non, pas du tout, elle était normande. Elle avait fait des études de secrétariat de direction. C’était une femme douce et très fine. Elle est née dans un port de pêche du Bessin, une belle région, très riche, une terre aristocratique le long de la côte normande, couverte de fermes châteaux, là où les Alliés ont débarqué en 1944. Elle descend d’un lignage de marins pêcheurs. Son père était gabier dans le Grand Métier, sur un Terre-neuvas. Un de mes oncles faisait vivre sa famille en pêchant jour après jour quelques kilos de maquereaux, naviguant au grand air sur son «!picoteux!» qui valait pour lui un royaume! Il partait pour un ou deux jours. C’était des gens pauvres qui travaillaient beaucoup et qui pouvaient dîner le soir d’un bol de chicorée, mais ils incarnaient une formidable liberté d’être et étaient portés par une vraie joie de vivre. Je me souviens des chansons entonnées à tue-tête malgré la piqure insistante des embruns, de vrais nomades! Je dirais la même chose pour les éleveurs de Provence. Le plaisir d’être dans la montagne empruntant les chemins escarpés, monde sauvage que l’on connait par coeur, seul en pleine nature, un autre royaume! Les brins de génépi récoltés que l’on fera tremper pour la liqueur ou la collecte de quelques baies de genièvre et d’un peu de sauge pour le rôti du dimanche et, dans les deux cas, le regard qui se perd dans l’infini de l’horizon embrumé ou des montagnes bleutées. Le même sentiment d’être maître chez soi, maître de son destin. J’ai retrouvé cela plus tard chez les éleveurs sakalava de Madagascar et chez les Lobi du Burkina Faso, peuples en mouvement. Mes parents se sont rencontrés à Paris. Ils s’entendaient bien, c’était je crois un vrai couple, même s’ils se disputaient sur bien des sujets. Le débat était souvent culinaire et cela ouvrait sur tout le reste notamment sur les liens de parenté.


Le beurre et l’huile?

JL : Oui. La matelote normande contre la daube de Provence.


Tu retournais souvent en Provence durant ton enfance?

JL : Mon frère est né est en 1943, en pleine guerre. Peu après sa naissance, nous sommes partis  avec ma mère, mon père nous a glissés dans le train par la fenêtre tant il était bondé et on s’est retrouvé à La Combe, chez mon grand-père, dans la montagne. C’est l’une des histoires familiales que l’on a le plus souvent entendue. Mon frère et moi nous avons été tous les deux élevés au lait de chèvre, le meilleur dit-on! J’ai un attachement très fort pour ces montagnes. Nous y sommes retournés chaque année pour les grandes vacances après être remontés à Paris en 1945. Après la mort de mon grand-père, nous avons cessé d’y descendre régulièrement et sommes plutôt allés en Normandie. J’avais quinze ans. Pour moi, la Normandie c’était les plages et la découverte captivante des filles…


Quels sont tes premiers engagements intellectuels? Tu ne te destinais pas d’emblée à faire de l’anthropologie, plutôt de la philosophie n’est-ce pas?

JL : J’ai fait des études de philosophie qui m’ont totalement passionné. Je passais mon temps à lire partout où je pouvais trouver un petit coin pour me caler tranquille. C’était une expérience assez solitaire car personne ne me guidait dans mes lectures. Plus tard au moment des premières rencontres amoureuses, j’ai trouvé de vraies partenaires très cultivées. J’ai été dans un bon lycée, Louis le Grand (Grand lycée du Ve arrondissement à Paris). J’ai ensuite été tenté de faire une classe prépa de Lettres (Classe préparatoire à l’Ecole Normale supérieure), mais je suis tombé amoureux d’une de mes amies de Normandie et j’ai filé là-bas toutes voiles dehors… Peut-être un prétexte? J’ai obtenu un poste de surveillant d’internat dans un centre d’apprentissage, où il fallait que je fasse régner l’ordre au milieu de soixante-dix gaillards deux fois plus larges que moi. Je me suis inscrità l’université à Caen en philosophie. J’ai eu un accident de voiture et je suis revenu à Paris. Grâce à Lucie Prenant, Directrice de l’École Normale Supérieure dite de Sèvres et spécialiste bien connue de Leibniz, j’ai obtenu un poste de surveillant au lycée Montaigne. C’était la grand-mère de l’un de mes plus proches camarades de classe du lycée disparu prématurément. Cela m’a permis de financer mes études parce que je n’avais pas de ressources. Malgré mon fort attachement pour mes professeurs de l’époque, Vladimir Jankélévitch qui ivre du plaisir de transmettre, faisait quasiment ses cours en grec ancien, Paul Ricoeur et Alexis Philonenko, j’ai arrêté la philosophie et me suis lancé dans des études d’anthropologie dans le cadre de la toute nouvelle École des Hautes Études en Sciences Sociales.


Mais justement comment en es-tu venu à t’intéresser à l’anthropologie?

JL : Cela me paraît assez simple. Mes parents qui nous aimaient beaucoup étaient très attentifs,   assez intrusifs et voulaient imaginer pour leurs enfants autre chose qu’un travail trop dur, les petits chefs et la pauvreté. Ils pensaient à juste titre que l’on pourrait gagner notre vraie liberté grâce à l’école. J’étais issu de deux mondes très ethniques, on dirait aujourd’hui, qui m’ont chacun profondément pétri mais dont mes parents ont, malgré tout et je dirais inconsciemment, cherché à m’exclure en voulant nous projeter ailleurs dans leurs rêves d’ascension sociale, en marquant une rupture avec leur propre histoire! Cela donnait tout son sens à leur migration vers Paris et à toutes les séparations douloureuses qu’ils ont dû vivre. A quinze ans, mes cousins conduisaient le tracteur, tiraient à la carabine sur quelques malheureux écureuils ou rentraient le chalutier dans le port. Tout cela et bien d’autres choses de leur identification dans une classe d’âge nous faisaient tellement envie mais nous étaient interdit. Le seul, parmi tous mes cousins, je me suis retrouvé de «!l’autre côté!» ailleurs du monde bien réel des «!travailleurs!», détaché de la production, avec l’ambition de devenir un intellectuel, projet qui me garantissait aux yeux de mes parents un certain avenir social. Pourtant, ce n’était pas là mon désir profond mais c’était proprement inconcevable pour moi d’imaginer que j’aurais plutôt pu devenir un artiste, un cinéaste, un peintre ou un danseur, seulement préoccupé par l’expression de ce qui m’animait au plus fort. Je ne m’accordais pas assez d’importance pour cela et poursuivre des études répondait à un choix délibérément utilitaire même si l’anthropologie en représentait une forme assez baroque! Plusieurs occasions m’ont été offertes mais je ne me suis jamais donné la liberté d’y répondre les jugeant trop aléatoires. Il me fallait trouver un travail de fonctionnaire en passant les concours! Pourtant, je ne me sentais pas non plus pleinement à ma place dans des lycées prestigieux où je cohabitais avec les enfants de la nomenklatura parisienne regroupant, ce qui me faisait drôle à voir, grande bourgeoisie et intelligentsia de la gauche française.
Au fond, beaucoup de mes camarades de classe partageaient au plus fort le sentiment d’appartenir à une élite, ce qui recélait un parfum très particulier à mon goût et m’était plutôt étranger. Je me souviens des batailles de bombes à eau au lycée, bataille des prépa Lettres contre les «! taupes! », les prépa d’école d’ingénieurs qui portaient des blouses, un comble, et étaient considérés alors comme des laborieux qui faisaient des études pour avoir un métier et gagner leur vie alors que «!nous!», nous cherchions seulement à cultiver notre différence. La différence entre ceux qui étaient «!nés!» et les autres… Je vivais toutes les contradictions possibles à travers ces rapports de classe et surtout j’étais fasciné par les filles de la grande bourgeoisie que j’installais au pinacle mais auprès desquelles j’ai beaucoup appris… Ainsi, je naviguais à vue dans un monde totalement nouveau pour moi. Je découvrais des appartements somptueux aux murs couverts de tableaux de maîtres dont je m’amusais à reconnaître les auteurs. J’écoutais avec ravissement David et Igor Oîstrakh assis sur une seule fesse sur des chaises fragiles au cours de concerts privés de musique de chambre. J’apprenais mille choses, toutes ces choses que l’on sait pour avoir en quelque sorte mijoté dedans et qui apparaissaient bien loin des questions de rentabilité. Je m’enivrais des plaisirs de la vie, le ski, la danse, la littérature, les arts… sans pourtant jamais oublier qui j’étais. Pendant mes années d’étudiant, j’allais en plus de mon travail de surveillant exercer une fonction de précepteur pour des enfants de ce même monde. Dans l’une de ces familles, je retrouvais pour déjeuner la mère de mon élève, belle et pleine de charme, fréquentant le Tout Paris, afin de parler des progrès de son fils. Nous étions servis par un maître d’hôtel en gilet à rayures comme au théâtre! Souvent, à douze, quatorze ans, je trainais au Musée de l’Homme et restais bouche bée, devant des objets qui me capturaient. Surtout une momie toute recroquevillée d’un prince inca dont j’imaginais qu’il avait encore un pied dans le monde des vivants! Elle ne cessait de m’occuper l’esprit et je voyais là une manière de réponse à l’expérience sociale et morale qui était la mienne à l’époque. J’étais impatient de plonger dans des mondes totalement nouveaux où je rêvais que j’allais repartir à zéro, me fabriquant sur mesure une histoire très personnelle et gagnant ainsi une manière de ballant dans mon regard sans bien savoir encore que cela allait me permettre, longtemps après, d’approcher ma propre histoire face à ces mondes si marqués où j’étais à la fois dedans et dehors.


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Éditorial

- Claire Mestre, Daniel Derivois, Daniel DelanoëTué parce que Français. La pensée contre la vengeance

Dossier Matières des rêves
coordonné par Claire Mestre et Jean-François Vervier

- Arianna CecconiPratiquer ses rêves. Rêves, divinités et pratiques sociales dans les Andes péruviennes

- Malika Bennabi Bensekhar, Marie Rose MoroMatrice des usages et des interprétations au Maghreb

- Dan SchurmansLa fabrication des rêves, processus individuel et collectif

- Danièle PierreTravail du rêve, travail de la culture dans une thérapie mère-enfant (Congo)

- Paul RauchsLa nostalgie, rêve ou cauchemar ?

• Articles originaux

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• Note de recherches

- Mona Junger-AghababaieInteraction par l’image et identité en ligne : le cas des selfies

• Entretien

L’autre est ma part d’invisible. Entretien avec Jacques Lombard par Marie Rose Moro et Lola Martin Moro

• Note de terrain

- Chantal CostemaleLe soin en centre de rétention : une croisée culturelle de sociétés et de professions

• Film

- Brigitte Moïse-Durand, Of Men and War (Des hommes et de la guerre), un film-documentaire de Laurent Bécue Renard

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Lundi 21 Décembre 2015