La globalisation mobilise plus les politistes et les économistes que les anthropologues pour lesquels elle apparaît comme un risque mais aussi un défi. Comment en effet penser le local du global lorsque le local ne peut plus se prévaloir d’une autonomie évanouie comme l’espace et le temps anciens ? La liberté des acteurs locaux demeure, mais elle est en permanence exposée à la mise en scène de spectacles dits “culturels” ou de pseudo-informations, comme si chacun n’était plus qu’un figurant dans un théâtre global sans adresse, ni murs. Ce non-lieu où tout se passe en temps réel est pourtant le cadre où s’inscrit progressivement une partie de l’humanité aujourd’hui. Le destin de “l’autre partie” est évidemment préoccupant puisqu’il représente un danger potentiel, une contestation permanente, possible, des consensus virtuels qui fondent la fiction globale. Car la globalisation se présente comme une énorme bulle, financière, environnementale, politique, morale, sanitaire, qui se constitue par le simple effet de l’interdépendance généralisée qui enchaîne tous les acteurs du système, à l’exception de ceux qui se situent hors de ce système, c’est-à-dire les nonsolvables, les fameux “pauvres” de la Banque mondiale, tous ceux qui ne sont que des créatures hors globalisation car hors marché. Leur existence constitue un danger permanent et c’est pourquoi il faut, à tout prix, les intégrer dans le cycle de la consommation : leur vendre téléphones mobiles, abonnements à des semences génétiquement modifiées, quitte à leur proposer des crédits, voire même des microcrédits afin que seuls quelques-uns en réchappent, voués à la délinquance ou à l’assistance humanitaire.
La globalisation, qui n’est pas, répétons-le, un processus univoque, fait éclater plusieurs notions qui structuraient la pensée au XXe siècle. Parmi elles on se penchera sur le destin du développement, du concept binaire Nord-Sud, du couple nature-culture. Enfin, last but not the least, le sens de la liberté, au-delà de son acception idéologique libérale, est complètement réinterrogé avec la fin des lumières du XVIIIe siècle européen qui s’éteignent sous nos yeux de façon irréversible. Tous ces phénomènes concomitants, parmi d’autres, nous mettent en présence, en sciences sociales, de discours fréquemment en porte-à-faux, qui utilisent par économie ou nécessité des concepts souvent vidés de leur sens ou inadéquats pour analyser les phénomènes observés. Le propos n’est pas ici d’apporter un cadre théorique complet pour expliquer le monde nouveau mais, plus modestement, à partir de l’examen de quelques domaines observés sur des terrains divers, de proposer quelques pistes d’analyses susceptibles de contribuer à la réflexion, pour l’heure assez limitée, sur la nature des processus dits de globalisation. Il s’agit en particulier de forger des outils, des concepts, des hypothèses ajustées à la conjoncture contemporaine dont il est facile de dire qu’elle n’est pas totalement nouvelle mais contestable de lui appliquer des instruments devenus, pour partie, obsolètes. Penser la globalisation suppose une “gymnastique” extrême dans la mesure où les dimensions sont multiples, intriquées, parfois contradictoires en apparence. L’objectif ici n’est pas de produire un discours abstrait, mais un cadre d’analyse appuyé sur des études de cas dans des pays variés, pour la plupart asiatiques et exposés fortement aux processus de globalisation ou à certains d’entre eux.
Cet ouvrage se présente en quatre parties. La première aborde la globalisation comme un processus idéologique multidimensionnel.
On analysera les champs idéologiques que sont le développement (idéologie historique du développement), l’action humanitaire et la multiplication des ONG comme acteurs idéologiques d’une globalisation morale, la démocratie occidentale aujourd’hui bien problématique, l’inflation sécuritaire étroitement liée à la gestion des risques sanitaires.
La seconde partie se penche sur les transitions idéologiques postérieures à la fin de l’URSS qui a rendu possible le système économique unique qu’est le capitalisme désormais et qui a permis la mondialisation économique avec ses tentatives consécutives de globalisation des normes de toute nature. L’examen du “socialisme de marché”, formule obsolète, constitue un excellent indicateur de mutations en cours dans des pays comme le Vietnam, la Chine, le Laos ou l’Asie centrale, cette dernière hors “socialisme de marché” mais bien postsoviétique. L’accent est mis sur les pivots de la globalisation que sont la santé, le travail, la sécurité, la charité, l’éthique.
Dans la troisième partie, on observera en particulier la multiplication des productions identitaires sur la figure de l’étranger, les normes sexuelles, la pauvreté comme anormalité, la nature.
La quatrième partie sera consacrée aux conséquences méthodologiques et épistémologiques de la globalisation qui modifie, partiellement, les objets et les méthodes de l’anthropologie. Tout au long de ces chapitres il apparaîtra que la globalisation est d’abord la production de normes à vocation universelle dans tous les domaines, en particulier l’économie (capitaliste), la morale (humanitaire ou des droits de l’homme), la santé (pour la vie de longue durée), la politique (où la démocratie occidentale s’efforce avec difficulté d’être un modèle universel accepté) et aussi à travers les multiples déclinaisons contemporaines des marqueurs ou marchandises identitaires qui proposent des instruments de gestion de l’altérité sexuelle, ethnique, économique, religieuse, qui restructurent les sociétés et les modalités de l’appartenance à des entités sociales collectives largement recomposées ou en voie de recomposition.
Extrait de Anthropologie politique de la globalisation, Bernard Hours et Monique Sélim, éditions L'Harmattan, 2010, 284p, Introduction, pp7-10.

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