Pour éviter une telle situation et pour pallier à une condition inférieure dans la mentalité primitive, déterminée par un préjugé généralement répandu concernant la fille pauvreté (3), les filles commençaient très tôt à s’intéresser à leur « orânda »(4), en essayant, à partir de simples pratiques à caractère ludique, caractéristiques à l’âge plus jeune et jusqu’à l’invocation des pouvoirs du diable, de pratiquer la magie noire.
Les pratiques „des épousailles” sont conditionnées par de nombreux facteurs, tous d’une importance majeure. L’une des conditions essentielles pour la réussite de la démarche magique est représentée par le temps. Tout d’abord on peut observer une corrélation étroite entre le moment de la pratique intensive de la magie des épousailles et certaines phases du cycle du calendrier. Dans l’ordre stricte qui régissait toute la vie du village, certaines périodes de temps avaient, selon la mentalité archaïque, des qualités spéciales, une « sensibilité » particulière. Il s’agit du temps rituel ou sacré où l’élément magique trouve toujours l’occasion propice pour se manifester. C’est un temps réversible, en réactualisant d’une manière mythique des situations primordiales : celle de la Genèse, de la naissance ou la mort d’un saint, celle où l’on a vaincu un monstre etc.(5)
Un milieu fécond pour la pratique de la magie est représenté par les fêtes qui se déroulent tout au long de l’année. Situées dans des saisons différentes, ces ruptures dans la durée profane du temps ont offert à l’homme l’occasion des démarches magiques pour améliorer sa vie, assurer sa prospérité et porter bonheur dans le foyer. Ainsi, le début de la nouvelle année apporte un temps favorable, par excellence à la magie, parmi d’autres, à la pratique de nombreuses sorcelleries en vue du mariage. Toute une série de rites et pratiques plus simples comme structure sont vouées à donner à la fille une réponse au trouble de son âme qui la possède pendant la période de « câşlegi ».(6) Un procédé magique très répandu (on a des témoignages de Cheud, Chelinta, Ciocmani(7) et Ciumărna(8)) dévoile aux filles l’ordre où elles vont se marier(9). Le long des siècles, cette pratique, tout comme beaucoup d’autres, ont perdu leurs significations initiales.
Aujourd’hui elle a un fort caractère divertissant, preuve d’une plus faible croyance dans le pouvoir « incontestable » du magique. En remarquant cette évolution de la pensée positive, Lucian Blaga disait il y a quelques décennies « La mentalité du paysan roumain persévère encore avec assez d’insistance dans la perspective magique sur le monde, mais son attitude n’est plus aussi réfractaire envers l’expérience tout comme si c’était il y a quelques centaines d’années. On remarque ainsi une étape de rivalité pour «hégémonie » de perspective entre l’idée du magique et l’expérience. »(10)
Favorisée par le pouvoir magique du jour de Nouvel An et en cumulant, peut-être, des éléments d’un ancestral culte de l’eau, la coutume nommée « potrubul » prend naissance (11). A l’aide d’une « saucisse » enchantée à « potrub » et donnée au « prétendant » pour la manger, la fille s’assure ainsi de son mariage. L’invocation de l’incantation fait référence à Vasile cel Mare( Basile le Grand), le patron de la fête du Nouvel An.
Le fait que la Divinité apparaisse teinte(12) pourrait s’expliquer par l’existence, lors des jeux de
masques d’autrefois, d’un personnage représentant Sân Vâsâi (Basile le Grand, fêté le 2 janvier selon le calendrier catholique et orthodoxe). Même à une observation superficielle, on remarque, dans l’expression directe de l’incantation, une forte croyance dans l’efficacité de la parole, animée par le désir ardent de la fille, de s’intégrer dans la vie de la communauté, quelles qu’en soient les qualités de celui qui lui est destiné :
Certaines des pratiques qui se déroulent le jour du Nouvel An sont réitérées aussi pendant d’autres jours de l’année (surtout à l’occasion des veillées, à la quenouille etc. celles au caractère divertissant qui ne supposent pas nécessairement un certain temps rituel). Dans leur cas, le processus d’involution dans le temps est encore plus prégnant.
L’Epiphanie (en roumain Boboteaza, « l’eau qui bénit ») suit d’une semaine le Nouvel An. Les filles ont de nouveau une occasion propice pour le rituel magique en ce qui concerne la divination de l’avenir. La fréquence maximale est représentée par la démarche en vue de la « découverte de l’orânda »(le conjoint prédestiné, n.t.). Pour cela, la fille utilise, lors d’un rituel avec de nombreuses interdictions, le pain avec du sel(15). De Ciocmani(16) et Gârbou(17) on a, de même, des témoignages concernant le pouvoir miraculeux de l’eau bénite utilisée à l’occasion de l’Epiphanie (Boboteaza).
Dans le contexte des fêtes du cycle vernal, les filles utilisent toute une série de rites et pratiques d’embellissement, de richesse, d’application au travail. Les préoccupations pour le « mariage » diminuent en ampleur le long de l’été. Elles reviennent en force, lors des manifestations folkloriques, seulement tard dans l’automne, à l’occasion de la fête d’Indreiu Fètilor(Saint André) (le 30 novembre). C’est le moment ou l’on recommence les veillées, les gens se réunissent pour apprendre des chansons de Noël (le 15 novembre a commencé la période de l’Avent). Les filles ont de nouveau la perspective des fêtes d’hiver, des futures câşlegi « jours de gras »(intervalle de temps entre deux périodes d’abstinence orthodoxes où les gens peuvent manger à volonté ; des jours gras, n.t.). Et la seule « pratique » qui se déroule avec une fréquence, à l’occasion de la fête d’Indrei, semble une interrogation lointaine de l’avenir. On essaye une rencontre dans le rêve avec « orânda » (informations Turean Rosalia et Trifan Maria, Gârbou,)(18). Une chose remarquable c’est le fait que le sel et le pain qui cuit lors de cette démarche magique ont besoin d’un feu spécial allumé avec « 9 fagots » volés de la haie du prêtre ou du maire. Le surplus d’efficacité apporté par l’utilisation du bois volé semble être conçu suite à un processus de magie par analogie : le prêtre et le « bd’irăul » (le maire,n.t.) étaient des personnes prestigieuses, un symbole du pouvoir dans le village. Par conséquent, leurs biens aussi comportent un statut spécial. Le risque d’être saisis en volant du bois de leur haie est beaucoup plus grand. A partir de ces considérations, on peut soutenir que le rituel a eu aussi des éléments de nature initiatique.
De même, lors de „la magie des épousailles” une place importante a été occupée par les pratiques déroulées pendant la veillée : avec les palis, le tamis, la bague, l’aiguille et le pain, etc. Dans le village il y a eu plusieurs veillées, et les jeunes hommes (en.roum.« feciori » ou « flăcăi ») ont eu la possibilité de choisir l’une ou l’autre. C’est pour cela qu’on a établi des relations de rivalité et concurrence. Une série de pratiques et rites magiques ont comme but de faire venir les jeunes hommes à la veillée, les empêcher d’aller aux autres. Ce ne fût qu’à Gârbou qu’on connaît environ quatre modalités, toutes appartenant au principe de la magie par analogie. Les filles viennent à la haie, prennent un palis et lui font des incantations :
En prenant en considération le manuscrit 815 des Archives de Folklore Cluj, une pratique des épousailles est aussi celle attestée à Ciumărna et Chelinţa, qui implique de faire venir le prédestiné en perçant le pain ou le feu du four avec deux bouts de bois de la haie. La fonction de ce rituel est de faciliter à l’agent magique de manipuler le pouvoir numineux. (20) Dans un cadre propice, la fille entre en communion avec le prédestiné / « orânda » qui, grâce aux valences magiques du mot, se substitue symboliquement à un objet composant de la démarche rituelle : « le pain »
La présence en soi des pratiques d’embellissement dans le contexte de la veillée (21) a comme point de départ le fait que cette vertu est considérée nécessaire par la collectivité rurale, avec beaucoup de filles et plusieurs veillées, que l’on retrouve les unes et les autres dans une permanente rivalité. Seulement ainsi on pourrait expliquer la fréquence si grande des incantations d’embellissement et danse à Sălaj.
Dans la mentalité populaire, la défiguration ou l’enlaidissement d’une fille est dû à l’action maléfique des mauvais esprits : des revenants ou revenantes, des fées malfaisantes/génies malfaisants. Le salut est apporté par la Sainte Vierge(en roumain :Maica Precista) divinité transférée à l’incantation des écrits chrétiens, mais, qui a le pouvoir de guérison tout en utilisant des objets et des procédés qui appartiennent de toute évidence aux rituels païens lointains : la fille est assise à une table en or, la Vierge l’abreuve d’un calice en or(22).
Parfois, la bienfaisance survient par le truchement de l’eau « leuroasă », tirée, à l’aube, à l’occasion de grandes fêtes, et seulement de certaines fontaines. On a démontré à d’autres occasions que l’expression « apă leuroasă » inexistante dans tout dictionnaire, provient du latin « aqua laevulosa », c’est-à-dire « eau porteuse de bonheur ». Pour soutenir cette étymologie, vient aussi le moment de l’invocation de l’eau. Les filles timides, maladroites pour la dance et évitées par les jeunes hommes pour ce fait, ont une bonne occasion d’influencer favorablement leur sort, dû « au grand pouvoir » du jour de Nouvel An. Ce jour-ci, avant le lever du soleil, elles vont à la fontaine et prononcent les mots de l’incantation (voir Fonds Muslea, mss.1232):
On a présenté quelques aspects de „la magie des épousailles”, consignés, en grande majorité, il y a plus d’un demi- siècle, dans la Région de Sălaj de Someş. Ce sont des pratiques qui concernent directement ou indirectement le mariage, en l’abordant comme une nécessité ou comme une simple projection sur l’avenir. Beaucoup d’entre elles sont issues du désir ardent de contrecarrer un certain état d’infériorité : celui du vieux garçon ou de vieille fille / catherinette. Il faut mentionner pourtant que les pratiques folkloriques liées au mariage sont beaucoup plus riches. On a plutôt essayé d’éclaircir les aspects extérieurs et les implications d’ordre social de la « magie des épousailles », cela étant l’unique clé pour comprendre en profondeur la structure et les fonctions du phénomène analysé dans cette étude.
Sălaj-département du nord – ouest de la Roumanie, en Transylvanie, traversé par la rivière Someş.
1. Il est bien possible que ce soit justement ce retard historique de la modernisation qui ait conduit à la préservation presque inaltérée d’un fond archaïque, dans ce site isolé, où les occupations principales étaient, pendant longtemps, l’agriculture primitive, restée inchangée jusqu’à nos jours, lorsque l’ on peut regarder encore avec étonnement, les groupes de gens fouillant la terre les mains scellées aux mancherons de la même charrue primitive tirée par les vaches ou les buffles, l’apiculture qui, on doit le reconnaitre, a passé des vieux paniers fabriqués en verges de sarment collés à la bouse de vache ou des creux d’arbres, abattus par terre par les intempéries de l’été, une fois le bois vieilli, aux élégantes ruches fabriquées en série, la sylviculture, dans les lieux isolés et soumis timidement à l’élément anthropique, qui se fait remarquer pourtant, finalement, par des déboisements et désintégrations des vieilles forêts séculaires, visibles aujourd’hui de loin, par l’apparition des versants déserts, comme dans un paysage sélénique, responsable pour de nombreuses inondations et éboulements de terrain.
2.
v. Archives de Folklore, Cluj – Napoca, mss 815.
3. v. Archives de Folklore, Cluj – Napoca, mss. 07733.
4. La personne vouée à devenir l’époux/ l’épouse de quelqu’un. Terme d’origine slave, v. en paléoslave : « urenditi » ou ukrainien « orenda ».
5. Cf. Mircea Eliade, Comentarii la legenda Mesterului Manole(„ La legende de Maitre Manole-commentaires”), Bucuresti,[1943], pag.82,, v. aussi Le sacré et le profane ,Paris,[1956], pag.60-61.
6. Intervalle de temps( entre deux périodes d’abstinence où il est interdit de faire gras) quand les chrétiens mangent à volonté. du.lat. caseum ligat.( jours gras)
7. Trois localités situées juste au bord de la rivière Someş.
8. Une localité située en bas de Meseş, représentant la configuration d’un village dispersé, de montagne. Pendant un stage de formation des étudiants, organisé par l’ancien assistant, aujourd’hui le renommé professeur Ion Şeuleanu, j’ai constaté que les gens d’ici manifestaient, avec ironie, leur mécontentement pour les distances appréciables entre les foyers entourés par les dépendances afférentes : « Tuie Dracu-n tine sat/ Şi-n cine te-o botezat !/ Uite-o casă colo-n tufe, / Gândeşti c-o fugit de hulpe ! / Uite-o casă colo-n stini,/ Gânesti c-o fugit de câni ! » (texte noté en 1971) « Que Diable t’emporte, toi le village/ Et celui qui t’a baptisé !/ Voilà une maison là-haut dans la broussaille, / On dirait qu’elle s’est enfuie du renard !/ Voilà une maison là-haut dans les ronces, / On dirait qu’elle s’est enfuie des chiens ! »
9. Archives de Folklore, Cluj Napoca, mss. 815.
10. v. Despre gandirea magică („ Sur la pensée magique”) ,Cluj, 1941, page.154.
11. v. rég. Trou à la surface glacée de l’eau, à travers lequel l’on peut pêcher ou prendre de l’eau ; trouée ; / du vieux slave. produhu
12. tărcat/teinté – adj., signifie bigarré, taché de deux couleurs, de hongrois tarka, dérivation en roumain tărcătură
13. avril, 1971
14. informations, Archives de Folklore, Cluj, Fonds Muslea
15. informations, Archives de Folklore, Cluj, Fonds Muslea
16. informations, Archives de Folklore, Cluj, Fonds Muslea
17. informations, Archives de Folklore, Cluj, Fonds Muslea
18. v. Archives de Folklore, Cluj, Fonds Muslea, mss.07733
19. v. Archives de Folklore, Cluj, Fonds Muslea, collectionnée par Ion Cuceu, Gârbou, 10 aug.,1969, v.mss.07737,A.F.C.
20. Terme inventé par Rudolf Otto, pour désigner la notion de « saint », d’où l’on a éliminé la dimension morale.V. Jean Cazeneuve Riturile şi condiţia umană în”Sociologie franceză contemporană”,Buc.[1971],p.718 sqq.
21. v. Nicolae Bot, La veillée dans la région de Năsăud, dans «L’ Annuaire du Musée Ethnographique de Transylvanie pour la période 1965 – 1967 », Cluj, 1969.
22. v. Dumitru Pop, Le calice d’or dans le folklore roumain dans « Studia Universitatis Babes – Bolyai », séries Philologia, fasc. 2, Cluj, 1970, p. 19 – 29 ;

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