En terrain inconnu : le parcours académique et professionnel d’une anthropologue dans le monde multidisciplinaire de la recherche en santé



De nombreux professionnels de recherche et chercheurs provenant de différentes disciplines travaillent souvent en étroite collaboration pour des projets de recherche dans le secteur de la santé. Cette multidisciplinarité peut entraîner des échanges de points de vue et de méthodes susceptibles d’enrichir un projet de recherche, et ce, à différents niveaux. Cependant, la multidisciplinarité peut aussi amener des enjeux pouvant ralentir ou freiner des collaborations subséquentes, telles que la difficulté à démontrer la valeur scientifique d’une discipline par rapport à une autre ou d’une méthode à l’autre. Or, dans le monde de la recherche en santé, quelle est la place de l’anthropologie et comment arriver à délaisser l’idée trop souvent répandue que l’anthropologie est une science « molle »?


J’ai exploré de ces questions lors de ma présentation au Colloque de l’ACFAS 2013 en m’inspirant de mon parcours académique et professionnel. J’ai évoqué les expériences multidisciplinaires auxquelles j’ai fait face depuis mes débuts dans le milieu de la recherche en santé. Aussi, j’ai parlé de la place de l’anthropologue au sein des groupes de recherche au Québec. En outre, la première partie de mon exposé a traité de ma formation en anthropologie et des raisons qui m’amenèrent à choisir Montréal comme le lieu du sujet d’étude de ma maîtrise : le blanchiment de l’apparence. En deuxième partie, j’ai décrit mon parcours professionnel qui fut l’occasion pour moi de travailler en multidisciplinarité avec d’autres professionnels et chercheur et où j’ai constaté plusieurs enjeux pouvant s’y rattacher.


Parcours académique et professionnel

Par rapport à ma formation universitaire, j’ai toujours eu un intérêt marqué pour l’anthropologie de la santé, c’est ce qui m’a poussée à m’inscrire à la maîtrise (après le baccalauréat en anthropologie). J’ai ensuite choisi mon sujet de maîtrise : le blanchiment de l’apparence. Ce phénomène comprend le blanchiment de la peau, les transformations capillaires et la chirurgie esthétique. N’ayant pas obtenu de bourse d’études pour mon projet de maîtrise, j’ai choisi Montréal comme terrain d’étude. Étant donné l’importance de la communauté haïtienne et le fait qu’aucune étude de ce genre n’avait été faite au Québec, Montréal s’avéra un choix pertinent pour ma recherche. 


 

Concernant mon parcours professionnel, je l’ai débuté au baccalauréat lors d’un stage en milieu de terrain. J’ai choisi le stage dans un centre de recherche, car la recherche en santé m’intéressait, c’était donc une opportunité d’apprendre sur cette dimension de la recherche. J’ai beaucoup appris sur la recherche en santé, par exemple sur des méthodes de travail jamais utilisées auparavant, comme réaliser des recherches d’articles sur Pubmed ou créer et gérer des banques d’articles sur Endnote.


 

J’ai ensuite quitté pour mon terrain de maîtrise et en rentrant, j’ai occupé différents postes d’assistante de recherche au Centre de santé et de services sociaux de la Vieille-Capitale. J’ai alors découvert le milieu de la santé communautaire, milieu qui m’a tout de suite intéressée. Finalement, après le dépôt de mon mémoire, j’ai trouvé un contrat dans un centre de recherche relié à la Faculté de pharmacie de l’Université, que j’ai combiné avec un contrat à de professionnelle de recherche au Centre de santé et de services sociaux de la Vieille-Capitale.


Enjeux liés à la recherche qualitative et à la multidisciplinarité

Depuis le début de mon parcours professionnel, je me questionne sur les façons de faire reconnaître la valeur de la recherche qualitative dans les milieux davantage quantitatif et épidémiologique.


 

Premièrement, les projets de recherche qualitative peuvent prendre beaucoup de temps à réaliser, ils sont donc plus coûteux. Délimiter une population, réaliser le recrutement et l’enquête de terrain, analyser les résultats, écrire le rapport et parfois proposer des recommandations pour une intervention sont toutes des étapes longues et donc coûteuses. En méthode quantitative, les projets de recherche peuvent aussi être très coûteux, par contre, si un chercheur réalise un projet de recherche où certaines étapes sont déjà effectuées (par exemple distribuer un questionnaire déjà validé), la recherche sera moins coûteuse. De plus, la méthode par questionnaire quantitatif peut rejoindre un nombre substantiel d’individus, tandis que les méthodes qualitatives seront à plus petites échelles.


 

Dans le milieu de la recherche quantitative, j’ai souvent entendu parler de l’anthropologie comme d’une science « molle ». Serait-ce en raison de nos méthodes d’enquête et d’analyse qui peuvent paraître peu rigoureuses (par exemple, la méthode dite « boule de neige ») ? Cette dernière méthode peut être très riche de contenu, cependant, elle peut apparaître moins systématique que la distribution d’un questionnaire de type quantitatif avec des questions fermées. Par contre, les données qualitatives apportent de la diversité et de la richesse grâce aux discours des individus rencontrés.


 

Deuxièmement, en recherche quantitative, les questionnaires ont souvent été validés, ce qui permet de reprendre le même questionnaire à un autre moment ou sur une autre population. Du côté de la recherche qualitative, la validation n’est pas un terme couramment utilisé. En effet, comment peut-on valider une étude ou même une méthode utilisée dans une recherche qualitative ? Les entrevues individuelles, l’observation participante et les focus groupes sont des méthodes validées et efficaces dans un projet de recherche. Cependant, un questionnaire qualitatif doit souvent être repris d’une recherche à l’autre étant donné les différences entre les concepts, les objectifs et surtout les populations. Une recherche qualitative réalisée par un chercheur différent, avec exactement le même terrain, les mêmes répondants et les mêmes questionnaires obtiendrait des résultats différents.

Ainsi, d’après mon expérience en recherche en santé, une façon efficace de valider l’analyse de données qualitatives consiste à coder en double où deux personnes vont analyser les mêmes données indépendamment. Cette méthode permet de comparer les codages obtenus et d’échanger sur les résultats pour obtenir un consensus, c’est une façon de valider l’analyse réalisée. Par contre, la double codification entraîne des frais supplémentaires et il faut prévoir plus de temps pour l’analyse et les rencontres de consensus.


 

Troisièmement, de nombreux chercheurs qui privilégient les méthodes quantitatives insistent pour quantifier les données qualitatives. Dans un questionnaire quantitatif, comptabiliser toutes les réponses des répondants est une tâche relativement simple, mais comptabiliser des discours qui possèdent de nombreuses significations et interprétations peut sembler complexe. Les anthropologues sont souvent engagés dans des projets de recherche en santé pour leurs compétences en recherche qualitative, c’est-à-dire d’analyser des données sur N’Vivo. Or, la recherche qualitative se trouve à être davantage que cela, c’est une autre manière de voir la recherche, de répondre à une problématique et à une question de recherche, bref qui nous aide à mieux comprendre des enjeux de société.


Conclusions et perspectives ouvertes

Une façon de combiner la recherche qualitative et quantitative consiste à utiliser des données qualitatives pour développer des questionnaires de type quantitatif. Les analyses qualitatives vont alors servir à développer des construits qui seront transformés en question. Cette méthode est déjà utilisée dans la recherche en santé, et c’est donc une bonne façon pour les anthropologues de travailler dans ce secteur. Aussi, j’ai constaté une ouverture de la part des chercheurs qui privilégient davantage les méthodes quantitatives pour utiliser davantage les méthodes qualitatives. Ainsi, les anthropologues contribuent aux projets de recherche en amenant une expertise sur de nombreux concepts comme les croyances, les rites, les représentations sociales, etc.


Finalement, le concept de l’anthropologue « bilingue » est intéressant, qui signifie qu’un anthropologue soit apte à comprendre autant le type quantitatif que le type qualitatif. Par contre, une des difficultés que j’ai rencontrées à ce propos est le manque de formation en méthodes quantitatives en anthropologie. En effet, peu de cours de méthodes quantitatives sont donnés lors de la formation anthropologique (obligatoirement), il serait donc intéressant d’en offrir. Quoi qu'il en soit, chaque scientifique, qu’il soit formé en méthodes qualitatives ou quantitatives, apporte son expertise dans les centres de recherche et c’est ce qui permet la multidisciplinarité.

En terrain inconnu : le parcours académique et professionnel d’une anthropologue dans le monde  multidisciplinaire de la recherche en santé

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Pour citer cet article : Lilianne Bordeleau : "En terrain inconnu : le parcours académique et professionnel d’une anthropologue dans le monde  multidisciplinaire de la recherche en santé.", Intervention du Colloque "Anthropologie au Québec. Diversité des pratiques et pertinence des terrains locaux", 81ème Congrès ACFAS.
 Université de Laval, Ville de Québec, 10 mai 2013, http://www.anthropoweb.com/En-terrain-inconnu-le-parcours-academique-et-professionnel-d-une-anthropologue-dans-le-monde-multidisciplinaire-de-la_a641.html, ISSN : 2114-821X, Le Portail des sciences humaines, www.anthropoweb.com.

Lundi 6 Janvier 2014
Lilianne Bordeleau