« Former les hommes au feu » constitue le premier axe d’études du programme « expérience combattante du xixe au xxie siècle » de la MSH Lorraine. En 2013, après quatre années de développement de ce programme international, nous aurons, je l’espère, un peu mieux cerné les comportements de l’homme au feu du combat, en fonction des évolutions technologiques et mentales, depuis la seconde moitié du XIXe siècle.
Pour cette première session, il nous faut nous interroger sur la manière dont les soldats sont formés au feu et surtout sur les modalités qui font passer d’une instruction théorique à un savoir-faire sur le terrain.
La guerre n’est pas une activité intellectuelle. Elle est faite d’adaptations spontanées, de transmissions d’expériences acquises sur le tas, par confrontation avec les anciens. Mais, bien entendu, la formation au feu, ne saurait être trop artificiellement séparée de l’instruction reçue dans les cours de casernes. Cette formation constitue, à n’en pas douter, l’horizon-repère auquel peuvent se confronter les comportements sur le terrain.
Bien des travaux ont déjà été consacrés à la formation théorique des combattants. Il ne saurait être question ici de les citer tous, ni de les oublier. À côté des travaux sur la conscription d’Annie Crépin(1) ou d’Odile Roynette(2), qui intègrent la formation du conscrit, une série de travaux ont été menés en France, au Centre d’Études et d’Histoire de la Défense (CEHD)(3), mais aussi à l’étranger où Yves Tremblay a notamment dirigé un beau travail en ce sens(4).
Nous tenons là un premier pan qui va nous occuper tout au long de ces journées d’étude. Comment mesurer les décalages entre une formation théorique et les adaptations au feu ?
La vocation des manuels d’instruction, dans toutes les armées du monde, consiste, bien entendu, à prévoir la conduite de la guerre, à tenter d’inculquer à celui qui doit la mener, des repères stables afin de se comporter au combat, qu’il soit simple troupier ou officier. Le Manuel du gradé d’infanterie, dans sa version de 1929(5), à titre d’exemple, en 867 pages, envisage le comportement au feu dans un nombre impressionnant de circonstances. Il détaille, ainsi combat de nuit(6), plan des feux, échelon de feu(7), flanquement(8), constitution et emplois des réserves(9). Rien ne semble oublié et il ne manque pas un bouton de guêtre au combattant dans cette guerre théorique.
Le langage employé ne cesse d’étonner, tant il est construit sur des indications d’une grande rigidité. En 1929, par exemple, la fascination pour le combat de tranchées est totalement patente, comme l’atteste ce passage où est décrite la préparation d’une attaque. « La mise en place des unités d’assaut dans les parallèles de départ, la constitution de fortes bases de feux s’effectuent conformément aux prescriptions du n° 242(10). »
Les choix de certains décideurs militaires sont transparents à travers des présupposés avancés de manière parfaitement péremptoire, comme le fait le § 693 à propos des chars de combat en avançant,
« les chars étant impuissants à obtenir, par eux-mêmes, un succès durable(11), le premier résultat à rechercher par l’infanterie de la défense est de séparer l’infanterie assaillante des chars qui l’accompagnent. Dans ce but, le feu de toutes les armes est d’abord dirigé sur cette dernière, pour l’obliger à se terrer. Dès que ce résultat est obtenu, les chars adverses sont pris à partie par tous les moyens de feu de l’infanterie de la défense. Les tirs sont, à nouveau, dirigés contre l’infanterie de l’attaque si celle-ci tente de reprendre sa progression(12). »
Carl von Clausewitz a insisté sur le rôle du hasard à la guerre, on le sait,
« Nous saisissons par là à quel point la nature objective de la guerre en fait un calcul de probabilité. Il ne manque plus qu’un seul élément pour en faire un jeu et cet élément, ne fait jamais défaut : c’est le hasard. Nulle autre activité humaine n’est de façon si permanente et générale gorgée de hasard que la guerre. Et avec le hasard viennent prendre une place importante l’imprévisible et la chance(13). »
Mais, dans les manuels d’instruction, qui en fait, montrent souvent une véritable incapacité définitionnelle à penser le hasard, même lorsque l’improvisation qui règne toujours à la guerre est rappelée, le rôle du soldat au combat consiste bien à se modeler au groupe.
« Le soldat combat normalement, dans le groupe de combat. Obéissant sans intermédiaire à son chef, il y remplit le rôle personnel correspondant à ses fonctions (tireur, chargeur, voltigeur, etc.), en union intime avec ses camarades et prêt à les suppléer au besoin. Il agit individuellement, sur une brève indication de son chef, ou de sa propre initiative. Mais tous ses actes sont accomplis au profit du groupe et concourent à son action. Les situations les plus diverses qui peuvent se présenter à la guerre se ramènent toujours, pour le soldat à la mission et à l’action de son groupe(14). »
Cette citation nous permet d’accéder à un deuxième niveau de questions qui vont se poser à nous durant ces deux jours. Mission et action du groupe au combat, passent inévitablement par la compréhension des événements, en temps réel, par le chef. Grand chef, qui fait la guerre sur ses cartes d’état-major, dans son PC divisionnaire, mais aussi chef de contact, commandant de compagnie, de section ou de groupe de combat, qui doivent toujours, quel que soit le conflit, faire le travail de neutraliser l’adversaire de près. Toute guerre n’est-elle pas, finalement – en termes de contact avec l’ennemi – une guerre de sous-lieutenant ?
Sans anticiper sur nos recherches de l’an prochain, qui seront consacrées à « commander et obéir au feu », il n’en demeure pas moins essentiel d’appréhender ici cette réalité de la guerre, d’en creuser les manifestations : quel rôle de stimulant ou au contraire d’inhibiteur dans la transmission d’une expérience au feu peuvent jouer les cadres de contact en fonction de leurs qualités ?
Par exemple, lors des combats du 4 août 1870 à Wissembourg, les soldats français, mal instruits, ont beaucoup de mal à obéir à leurs officiers, comme le signale Louis de Narcy, un officier de « Turcos ». « Je m’épuise vainement à faire agenouiller les hommes ; ils crient, injurient les Prussiens et se tiennent debout.(15) » Car la première des formations au feu consiste bien à éviter la panique dans les rangs d’une troupe encore mal aguerrie. Le capitaine Delvert et le sergent Branchard, le 21 mai 1916 à Verdun effectuent bel et bien cette formation au feu des jeunes recrues, par leur fonction de « rassurance ».
« Les petits de la classe 16, pour qui c’est le baptême du feu, se pelotonnent derrière le parapet de la tranchée. Ils n’osent lever le nez. Je prends le fusil de l’un d’eux. Pauvres petits ! jamais ils ne m’ont paru autant des enfants. Branchard, vieux sergent du début de la campagne, petit, trapu, bons yeux bleus, longues moustaches blondes, me passe les cartouches une à une avec un flegme admirable. De temps à autre, il retire des dents sa longue pipe et lance aux petits : “– il n’y a pas de danger, voyez ! le capitaine y est bien !… j’y suis bien !” Les petits se rassurent et servent aux Allemands une fusillade nourrie et ajustée.(16) »
Dans les combats du 24 septembre 1914, deux années auparavant, le sous-lieutenant Maurice Genevoix ne dit pas autre chose qui réussit, grâce à sa fermeté à enrayer un mouvement de panique dans sa section. « Galops fous ; encore des paquets de fuyards qui nous arrivent dessus en trombe. Ces hommes puent la frousse contagieuse […] » Mais lorsque l’ennemi est visible, la reprise en main est constitutive aussi du paroxysme de la bataille où il s’agit de tuer pour ne pas être tué ; « la bataille, au paroxysme, les enveloppe, les prend et les tient : il n’y aura plus de panique » […] « chaque commandement porte. Ca rend : une section docile, intelligente, une belle section de bataille ! Mon sang bat à grands coups égaux. À présent, je suis sûr de moi-même, tranquille, heureux.(17) »
Ce sont donc bien ces phénomènes de transmission de savoir-faire, à chaud sur le champ de bataille, qui vont constituer nos premières lignes de réflexion de ces deux journées. Quelles en sont les modalités ? Si l’histoire est faite de surgissements, peut-on déceler des nouveautés, mais aussi des invariants dans la formation au feu, en fonction des époques, des conflits et des évolutions technologiques du champ de bataille ?
Par ailleurs comment construire aussi une expérience combattante quand elle n’existe pas du tout, notamment lorsqu’il s’agit de bâtir des armées nationales dépourvues d’expérience. Comment peut alors s’opérer le transfert d’un savoir-faire ?
Nous avons choisi de retenir quelques cas nationaux assez emblématiques de ces cas de figures.
Le deuxième pan de réflexion tient dans l’approche de la dichotomie que l’on peut éventuellement constater entre des troupes conventionnelles et des troupes d’élite. Le concept de « troupes d’élite » est, on le sait, à géométrie variable, mais fortement charpenté, au niveau symbolique. Les conditions de transmission de l’expérience combattante, obéissent-elles à des rythmes et des significations différentes dans un certain nombre de corps d’élite ?
Voilà simplement quelques réflexions qui vont orienter nos travaux sur ce thème de la formation au feu des unités combattantes, et qu’il convient de développer à travers les différentes communications présentées ici.
- Extrait choisi de l'Introduction de l'ouvrage Expérience combattante, XIXe - XXIe siècles : Tome 1 : Former les soldats au feu, François Cochet dir., Riveneuve éditions, 2011, pp21-25.
Notes
1. Annie CRÉPIN, Histoire de la conscription, Paris, Gallimard, folio, 2009.
2. Odile ROYNETTE, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du xixe siècle, Paris, Belin, 2000.
3. CEHD, Formation initiale de l’officier français de 1800 à nos jours : études de cas, Paris, Addim, 1999.
4. Yves TREMBLAY, Roch LEGAULT et Jean LAMARRE, L’Éducation et les militaires canadiens, Outremont, Éditions Athéna, 2004.
5. Manuel du gradé d’infanterie, Ministère de la guerre, direction de l’infanterie, Charles-Lavauzelle et compagnie, Paris-Limoges-Nancy, 1929.
6. Chapitre IV, p. 641
7. Titre XII, p. 538 et 539.
8. Ibid., p. 543.
9. Ibid., p. 555.
10. Comme si les tranchées constituées en profondes positions de défense organisées dans la profondeur constituaient un impératif catégorique, alors que les combats de mars à novembre 1918 ont permis de redécouvrir, l’« Open Warfare ». Manuel du gradé d’infanterie, op. cit. p. 567.
11. Souligné par nous.
12. Ibid., Titre XII, chapitre II, article I, « Défense contre les chars », p. 638.
13. Carl von CLAUSEWITZ, De la guerre, édition abrégée et présentée par Gérard CHALIAND. Nouvelle traduction de l’allemand par Laurent Murawiec, Paris, Perrin, 2006, p. 53.
14. Manuel, op. cit. p. 580.
15. Louis de NARCY, Journal d’un officier de Turcos, Paris Ollendrof, 1902, cité par Jean-François LECAILLON, Été 1870, la guerre racontée par les soldats, Paris, Bernard Giovanangeli Éditeur, 2002, p. 45.
16. Charles DELVERT, Carnets d’un fantassin. Massiges, 1916, Verdun. Présentation et édition nouvelle par Gérard CANINI. Éditions du Mémorial .Collection Témoignages et Mémoires. Comité national du souvenir de Verdun, 1981, p. 137.
17. Maurice GENEVOIX, Ceux de 14, « sous Verdun », réédition Point Seuil, Paris, 1984, p. 92, 93, 94.

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