L'économie de la Corse sous l'Empire romain


Stéphanie Panunzi

Rome, au cours des quatre siècles de l’Empire, va profiter de la paix et de l’unité méditerranéenne pour devenir une puissance commerciale. Trop souvent jugés comme seulement des « génies de guerre », les Romains vont faire du commerce le moteur de leur économie. En effet, le commerce représente le principal secteur d’activité touché par la modernité économique. C’est donc sans aucune réticence que l’on peut parler d’économie romaine car l’économie, c’est avant tout une affaire d’échanges. L’insuffisance des sources archéologiques ainsi que de données statistiques ne doivent pas être un obstacle à notre analyse économique du monde romain. Souvent qualifié comme un modèle économique simple voir même sous-développé, il me semble que « l’on persiste à sous-estimer les capacités d’invention et la crédulité des Anciens»(1). Il est temps aujourd’hui de comprendre en quoi des concepts de la théorie économique peuvent être soumis à une relecture adaptée aux réalités de production du monde romain.


La logique organisatrice qu’impose Rome à tout l’Empire est constatable sur le territoire insulaire. En effet la Corse, de part sa position géographique et morphologique, va bénéficier d’une nouvelle gestion de l’espace mettant en place une géographie politique, sociale et économique. Rome ne se contente pas de conquérir des territoires, elle les pense autrement. La Corse qui connaissait précédemment une économie de guerre et de pillage, va à présent vivre une économie d’échanges remodelant durablement ses structures de production. Plaque tournante du mare nostrum, la Corse apparaît comme une île utile, les ressources naturelles y étant nombreuses et diverses. Rome va exploiter et exporter, de manière raisonnée un bon nombre de produits locaux. Tous les auteurs antiques s’accordent à remarquer l’extraordinaire densité végétale. Les essences qui composaient ce couvert végétal étaient mixtes : pins, sapins, évocation de chênes-lièges, d’arbres aux fleurs amères… Les principales ressources locales exploitées seront alors les goudrons, les résineux. Le liège est employé pour les boucliers, les casques, les bouchons d’amphore et fait même objet d’impôt. Le bois est une véritable richesse judicieusement mise en valeur, une richesse dont les implications économiques sont importantes. Le miel, ainsi que son dérivé, la cire, jouent un rôle majeur dans cette économie insulaire. Comme le liège, le miel apparaît comme une denrée destinée à l’exportation et constituant un prélèvement fiscal. La faune insulaire est, elle aussi, très variée et exploitée. Elle se compose à la fois d’animaux sauvages et d’animaux d’élevage. En ce qui concerne la faune marine, nous savons que les rivages corses étaient chargés de coquillages. Les mulets, qui faisaient l’objet de nombreuses exportations, constituaient un des mets les plus prisés sur les tables romaines. Les espèces terrestres sont très largement décrites par les auteurs anciens. Une faune où l’on peut rencontrer chèvres sauvages,  moutons et bœufs sauvages et d’autres types d’animaux tels que des renards ou des lapins. C’est une domestication bien organisée socialement comme nous le fait remarquer Diodore de Sicile notant que les troupeaux étaient distingués par des marques(1).


Pascal Arnaud, Les routes de la navigation antique : itinéraires  en Méditerranée, éd. Errance, 2005
Pascal Arnaud, Les routes de la navigation antique : itinéraires en Méditerranée, éd. Errance, 2005

Rome, centre économique de la Méditerranée, a pleine conscience de la richesse du terroir insulaire. Chasse, pêche, élevage, production de miel et transformations de matières premières, l’économie insulaire offre un éventail de
produits qui participent d’une pratique solide conduisant à un développement économique certain.

L’étude de telles activités commerciales, nous incite à parler d’une économie maitrisée et réfléchie. La division tripartite, production, répartition et consommation sont les fondements de la politique économique impériale. L’action politique de Rome ne peut se réduire pas à une simple conquête des territoires. C’est aussi la mise en place d’une rigoureuse administration, une mise en valeur des territoires, une volonté de donner une dimension pérenne à tout ce qu’elle entreprend afin d’y appliquer une politique commerciale. Celle-ci se définit comme l’ensemble des décisions prises ou des pratiques relatives à la         des produits. C’est une notion qui englobe une politique de distribution, une politique de prix, et une politique de services. Sous l’Empire, on peut aller jusqu’ à définir ceci comme une stratégie commerciale. Si l’on souhaite comprendre l’action politique de Rome, il faut forcément étudier la géographie antique. En ce qui concerne la Corse, son principal atout reste sa situation géographique et cela n’échappe pas aux Romains car le premier caractère de leur géographie est d’axer leur représentation sur le rôle stratégique et économique des côtes. De ce fait, la Corse possède une ouverture non négligeable sur le commerce inter-méditerranéen et un accès favorisé au marché. C’est dès cette époque que le détroit entre Corse et Sardaigne, appelé aujourd’hui les bouches de Bonifacio acquiert un rôle d’entraînement certain. Le marché romain est organisé selon un mode d’exportations et d’importations. Même si à l’heure actuelle l’existence d’une économie de marché sous l’antiquité fait toujours débat, il est certain qu’une forme de marché existait et, les nombreuses épaves sous-marines répertoriées tout le long de la façade orientale attestent de la participation de la Corse au trafic commercial de l’époque. La notion de marché développée sous l’Empire n’est pas une forme naturelle et spontanée du fonctionnement de l’économie, mais le résultat d’une construction sociale, politique, organisationnelle et institutionnelle.


Roger Miniconi, Les noms de lieux en Corse :toponyme de l’environnement littoral, éd. A. Piazzola, 2009
Roger Miniconi, Les noms de lieux en Corse :toponyme de l’environnement littoral, éd. A. Piazzola, 2009

Fait incontestable, l’établissement d’une nouvelle géographie de la production, de la consommation et des échanges se met en place. Cette nécessité d’organiser le marché répond à l’intensification des activités commerciales que nous pouvons définir par l’expression de grand commerce . Est considéré comme tel le commerce qui porte sur de grandes quantités de marchandises. En règle générale, c’est un commerce qui ne s’adresse pas directement au consommateur, et  qui suppose de nombreux intermédiaires. Cette rigoureuse organisation conduit la Corse à passer d’une économie de subsistance, à une économie marchande.

Les propriétaires fonciers n’hésitent pas à engager de gros investissements pour améliorer leur production et donc commercialiser davantage,  les consommateurs utiliseront leurs revenus pour créer de la croissance et stimulant ainsi de nouveau l’offre. En tous temps et en tous lieux, le commerce apparaitra comme un moteur très dynamique.
Le développement économique cherche aussi à faire coïncider l’offre et la demande. Ces deux concepts, offre et demande, conduisent à faire référence à la célèbre théorie de l’économiste classique, celle de Jean Baptiste Say, selon laquelle toute offre créée sa propre demande. Par conséquent, les actes du monde romain ont fait naître dans le paysage insulaire un chapelet d’infrastructures portuaires et autres sites côtiers, plus particulièrement, visibles sur la façade Est de l’île. Ces complexes ne sont pas implantés uniquement selon les qualités maritimes des sites mais aussi pour leurs qualités économiques. Souvent ces ports ses situent au terminus d’une grande voie commerciale, route ou fleuve, qui lui apporte des marchandises à exporter et inversement puisse redistribuer loin à l’intérieur des terres celles reçues par voie maritime.


La Mansio de Piantarella – Fouilles : P. Agostini – Maquette : P. Andrée Photo : J. F. Paccosi
La Mansio de Piantarella – Fouilles : P. Agostini – Maquette : P. Andrée Photo : J. F. Paccosi

La Corse possédait aussi des infrastructures telles que des entrepôts, les horrea, dont l’existence est confirmée par des textes anciens ainsi que par une analyse de la toponymie marine.

Toutes ces infrastructures sont sécurisées, et monétarisées. A partir du moment où la monnaie intervient régulièrement dans les échanges comme mesure des prix et comme instrument d’échange, cela signifie que l’Empire connaît une nouvelle phase de son développement économique : la naissance d’une économie proprement monétaire. Les monnaies fournissent à elles seules 50% du total des monnaies recensées jusqu’à aujourd’hui(2). Il est certain que la manipulation des espèces monétaires devient un phénomène économique et social considérable, lié bien évidemment au développement des activités commerciales.

Il est certain que l’Empire est une période d’expansion qui touche absolument toute l’île, des rivages jusqu’au plus profond des montagnes. Tout ce que va entreprendre Rome dans le territoire insulaire n’a comme seul objectif que répondre au mieux à la dynamique commerciale du moment. La société corse est pleinement une société romaine. Les habitants de l’île vivent comme Rome, pensent comme Rome. Au terme de cette brève analyse, nous pouvons affirmer qu’il existait bien une économie romaine car, tout simplement, ils produisaient, ils échangeaient et consommaient une quantité considérable de biens.  Bien plus qu’une révolution dans les modes de production, la pensée, la réflexion économique des Romains est indissociable de leur sphère politique. L’économie romaine existe au travers du bon gouvernement de l’Empire, elle est même la conséquence principale du choix politique de la pax romana.

 

Notes

1. Diodore de Sicile, Bibliothèque Historique, Livre V, 14
2. JEHASSE Olivier & ARRIGHI J. Marie, « une économie dynamique », Histoire de la Corse et des corses, Perrin/Colonna, 2008, pp. 84


Mercredi 31 Mars 2010