La fabrication des rêves, processus individuel et collectif





Je demandais à ma patiente si elle faisait des cauchemars, si elle rêvait. Sa réponse m’a surpris :
-          oui, mais chez nous on ne raconte pas les rêves.
-          Je ne vous demande pas de me les raconter. Mais peut-être pourriez-vous m’expliquer pourquoi, chez vous,  on ne les raconte pas ?
-          Si ce sont de mauvais rêves, on ne les raconte pas pour éviter qu’ils ne se réalisent.  Si ce sont de bons rêves, on ne les raconte qu’aux plus proches. Et encore …  On craint qu’un envieux n’en profite.
 
Cette personne était une Avar du Daghestan. Mais je pense que bien d’autres gens de diverses origines, pourraient donner une réponse semblable. Mon propos d’aujourd’hui est de réfléchir, à partir de cette réponse, sur la fabrication des rêves.
 
On admet généralement, depuis Freud, que le rêve est produit par l’inconscient à partir de restes diurnes et de souvenirs transformés. On met l’accent sur ce travail intérieur, prenant dès lors les  éléments extérieurs comme de simples matériaux. On ne s’intéresse pas à ces matériaux  pour eux-mêmes. Le faire, ce serait comme vouloir déconstruire la Traumdeutung  ….. Mais non,  je ne veux pas détruire la Traumdeutung.  Je crois, d’ailleurs, qu’il n’y a pas d’autre Inconscient que l’Inconscient individuel, et que le rêve est, comme disait Freud, la « voie royale » qui y mène. Mais cette voie royale est à double sens. Elle conduit du collectif à l’individuel, et de l’individuel au collectif. En d’autres termes, elle est aussi bien voie royale pour comprendre comment l’un et l’autre s’articulent.
 
La culture populaire procède à l’encontre de Freud, dont le génie fut précisément de la prendre à rebours. Pour autant, n’a-t-elle plus rien à nous apprendre ? Quand une personne équilibrée vous dit qu’elle a fait un rêve prémonitoire, et que dans sa culture ce type de rêves est fréquent, qu’est-ce que cela signifie quant au processus psychique qui a produit le rêve en question ? Le contexte collectif influence-t-il le contenu et la signification des rêves ?
 
Que dit, à ce sujet, notre patiente du Daghestan ? Deux choses : d’abord qu’il existe à ses yeux une intentionnalité propre au rêve, une tendance à se faire réalité, et que cette tendance se renforce du récit qu’on en fait. Ensuite, que le rêveur se trouve au moment où il rêve, sans doute, et certainement du fait de son rêve, dans un état de vulnérabilité par rapport aux intentions malveillantes d’autrui. Là aussi, le récit, la mise en mots, aggrave le problème.
 
Mots clés : Rêve, travail psychique, représentations collectives, intentionnalité, vulnérabilité.
 
Bibliographie :
Diop M. et Collomb H. : Pratiques mystiques et psychopathologie ; à propos d’un cas. Psychopathologie africaine, 1965, vol. I, n°2. 
Laplanche J.  :  Rêve et communication,  Sexual, PUF, Paris, 2007
Pierre D. : Voyager la nuit ; L’interprétation des rêves en ethnopsychiatrie, La Pensée Sauvage, 2005

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Pour citer cet article : Dan Schurmans : "La fabrication des rêves, processus individuel et collectif", 14ème Colloque de la Revue L'Autre, "Rêves d'exil, exil de rêves. Pratiques ethnopsychatriques avec les familles migrantes", Abbaye de Neumünster, Luxembourg,  6 et 7 décembre 2012, http://www.anthropoweb.com/La-fabrication-des-reves-processus-individuel-et-collectif_a561.html, ISSN : 2114-821X, Le Portail des sciences humaines, www.anthropoweb.com.

Mardi 26 Février 2013
Dan Schurmans