Après des moments intenses d’après fête de Noël et de Nouvel an, la petite bourgade balnéaire de Massaka ne désemplit pas. Les habitants continuent de jouer les prolongations dans de nombreux bars qui distillent de la musique assourdissante. Des bières bien glacées y coulent et ne sont pas étrangères à la bonne humeur qui règne dans ces lieux. Mais il y a aussi des touristes venus d’Europe, bien nombreux en tenues très légères dans les ruelles, qui semblent se moquer de l’hiver qu’ils ont laissé dans leurs pays. Ici par contre, la température tourne autour de 30°. Bon nombre de ces touristes, du moins les hommes, sont en compagnie de charmantes perles locales appelées Ngondélé qui ne demandent que ça.
Dans cette ambiance, un homme dans l’hôpital de la bourgade, est de garde au service des interventions chirurgicales. Ce matin-là, il s’active dans la petite salle d’opération pour une intervention de plus. On lui apprend que son enfant est aux urgences de son hôpital, suite à un évanouissement soudain survenu à l’école. Etant le seul médecin chirurgien de cet établissement hospitalier, il descend tous les jours dans le petit bloc chirurgical pour des opérations tant bénignes que délicates.
Les patients sont de plus en plus nombreux dans cette région où la modernité s’est vite imposée grâce au port par lequel arrivent les Mintangan (Blancs) depuis l’époque coloniale. L’intervention est vite bouclée et le médecin se retrouve au chevet de son enfant complètement affaibli et inconscient. Malgré plusieurs perfusions et autres produits dopants que lui administre une jeune infirmière sous le regard du papa, la situation de l’enfant ne s’améliore guère pendant une semaine et les examens n’ont rien révélé. Impuissant face à cette situation, le praticien sollicite conseil à tout venant pour la guérison de son enfant. Les patients de l’hôpital partagent la peine de ce médecin très poli, respectueux et dévoué lorsqu’il fait son travail.
Ce jour-là, une femme d’un certain âge dont une des filles avait accouché, et à qui elle administrait en cachette des médicaments traditionnels ainsi qu’au nouveau-né, joue le rôle de garde maman. Informée sur la situation de l’enfant du médecin, elle se décide à proposer une piste de soins à ce dernier. La dame le suit dans son bureau, visiblement abattu. Le praticien la prie de prendre place et lui demande : « que puis-je faire pour vous maman » ? Cette dame, appelée de la sorte par le médecin qui pourrait être son fils, par respect dû à son âge, répond : «Docteur, je viens te voir pour que tu amènes ton enfant malade chez un guérisseur Bagielli ». Pour elle, cet enfant présentait des signes d’envoûtement de l’esprit maléfique Evu, comme un de ses garçons qui avait été ensorcelé, et qui n’avait eu la vie sauve que grâce au traitement de ce guérisseur Bagielli. Après un petit moment de silence, le médecin exprima sa gratitude à la dame qui partageait sa douleur. Puis ce fut un échange, d’un côté pour voir plus clair sur ce que cette piste pouvait donner, et de l’autre, pour rassurer en donnant un certain nombre de détails utiles.
L’abandon d’un campement
Une petite bande de dix familles Bagielli abandonne son campement, désormais relié à un grand axe par une piste d’exploitation forestière. Le mobilier qui était réduit à peu de choses, est rapidement emballé. Le matériel de chasse, constitué notamment de filets (Avod), d’arbalètes (Mfan), de lances (Mekong) et de flèches fut la première des priorités. Le reste fut aussi rapidement empaqueté, tout comme la récolte des produits des petits jardins de case qui fut anticipée. Rien ne pouvait donc plus retenir ces familles à l’endroit où elles vivaient et se plaisaient depuis six ans. Les seules choses laissées sur place étaient quelques tiges de manguiers (Mangifera indica) et de safoutiers (Dacryodes edulis) qui ne donnaient pas encore de fruits. Après un long temps de marche dû beaucoup plus aux observations sur les possibilités d’installation qu’à la distance parcourue, le groupe décide d’installer son nouveau campement. L’endroit choisi jouxte une rivière dont les eaux claires laissent entrevoir de petits poissons aux formes et aux couleurs variées.
Les femmes commencent à installer les huttes d’habitation constituées d’une armature de jeunes tiges fraîches avec une toiture en feuilles de phrynium (Maranthaceae). Les jeunes enfants quant à eux se faufilent déjà dans les alentours à la recherche des champignons, des noisettes (Coula edulis) et autres fruits sauvages. Les hommes de leur côté avaient aussitôt enfilé des grelots à leurs chiens et, armés de lances et de machettes, ils partent à la recherche du premier gibier qui fera le premier repas sur le nouveau site. A peine éloignés, ils ont avec leurs chiens, débusqué et encerclé une bande de mangoustes brunes (Crossarchus obscurus) qui rongeaient une tige d’arbre, sûrement pour consommer un antipoison suite à des morsures de serpent. Juste un petit tour et huit mangoustes brunes sont prises dans les filets qui avaient été tendus à la hâte. De retour au campement, ce butin est suffisant pour le bonheur de toute la communauté constituée d’une quarantaine de personnes lors du repas de la soirée, surtout qu’à cela s’ajoutera une marmite de champignons que les enfants ont récoltés.
Le retour de ces hommes fut rapide, malgré quelques brefs arrêts afin de déterrer quelques ignames sauvages devant compléter ce repas. Ces ignames étaient encore abondantes dans cette zone. Leurs tubercules étaient tellement longs qu’on ne pouvait les tirer en entier. Voilà pourquoi elles étaient cassées à la récolte, avant de finir englouties dans les bouches de ces consommateurs qui avaient grand appétit pour ce premier repas inaugural. Toute la communauté se retrouva vite pour cette première soirée au nouveau site qui semblait plaire à tout le monde. Même les quelques bébés du groupe étaient d’un calme olympien, signe d’une sérénité générale dans la communauté. Après le repas, une cérémonie de danse rituelle fut organisée pour implorer abondance, chance, fertilité, tranquillité, amour, etc. dans le nouveau cadre de vie. On n’avait pas non plus oublié de demander aux esprits de la forêt d’aveugler les Bantou qui auraient l’intention de venir exploiter ce nouvel environnement. Tout en sachant pourtant que la collaboration avec ces derniers était vitale aux Bagielli pour plusieurs raisons. C’est donc très tard que l’on se coucha dans le campement, d’autant plus que la distribution de ce qui faisait office de lit n’avait pas encore été entièrement réalisée.
Que choisir ? Médecine moderne ou pharmacopée traditionnelle ?
Le médecin avait passé une nuit blanche en pleine discussion avec son épouse qui était très favorable à l’idée de la vieille dame. Lui restait très sceptique concernant la position de son épouse qui avait perdu de sa superbe, tellement soucieuse de l’état de son fiston. Son idée était d’amener son enfant dans la capitale, à trois cent kilomètres de là, dans le plus grand centre hospitalier du pays, qui jouxte les laboratoires d’un centre Pasteur. Pour lui, c’était là et uniquement là dans ce pays, qu’on pouvait être capable de déceler le mal dont souffrait son enfant. Car, il ne croyait pas avoir tout exploré avec les examens réalisés dans le laboratoire de son hôpital qui était d’une autre époque, et qui ne pouvait donner que des résultats incertains et approximatifs.
Au petit matin, c’est ce que femme voulait qui était accepté. Le médecin se rendit très tôt à l’hôpital situé juste à côté de son domicile. Il invita la vieille dame dans son bureau pour lui demander les indications exactes du campement de ce guérisseur Bagielli, ainsi que les modalités pratiques. Les consignes de la vieille dame, aux anges pour avoir été écoutée, furent strictes pour un bon aboutissement du voyage. Elle indiqua qu’il faut nécessairement faire des cadeaux aux Bagielli (sel, savon, cigarettes, allumettes, vieux habits, etc.). Elle précisait aussi qu’il ne fallait pas oublier le « propriétaire » de ces Bagielli qui en fait, était un Bantou jouant le rôle de protecteur des Bagielli dudit campement. C’est lui qui joue le rôle d’interface pour toute relation entre « ses Bagielli » et tout autre Bantou ou étranger, et ses protégés l’appellent « patron ». Voilà pourquoi de la viande de bœuf, du poisson acheté à la plage chez les pêcheurs, du riz et du vin rouge furent achetés pour ce « protecteur ». L’épouse du médecin fit de nombreuses emplettes, non seulement pour les Bagielli et leur « patron », mais aussi pour eux-mêmes, car la famille ne savait pas combien de temps elle allait passer en brousse.
Lorsque tout fut fin prêt, le médecin prit le volant de sa 4X4 à la recherche du guérisseur Bagielli, sans toutefois oublier d’emporter sa trousse médicale bourrée d’antalgiques, d’antibiotiques, de cachets contre la malaria, etc. Et il y avait bien d’autres choses dans ces sacs de cadeaux et de provisions. Son épouse qui avait toujours pris place à ses côtés lorsqu’ils étaient dans leur voiture, prit exceptionnellement place sur la banquette arrière pour soutenir son enfant très affaibli.
Après un dernier passage rapide à l’hôpital sur le chemin du départ pour laisser des consignes aux collaborateurs, le médecin prit la direction de cette région forestière qui abritait ces petits groupes Bagielli. Paradoxalement, ces derniers étaient en même temps craints et méprisés par leurs voisins Bantou. Les relations entre les deux groupes fluctuaient au gré des circonstances. Généralement utilisés comme main d’œuvre servile et corvéable à souhait, assimilés aux « animaux sauvages », menteurs, sales, laids, etc. : voilà ce qui expliquait le mépris des Bantou envers les Bagielli. Mais également considérés comme grands guérisseurs, sorciers, envoûteurs, etc., et les Bagielli devenaient des hommes craints par ces mêmes Bantou qui ne manquaient pas de les solliciter dans les situations désespérées.
A la recherche du guérisseur
Le voyage s’annonçait très long. L’état de la route était déplorable en ce début de saison sèche qui avait succédé à une saison des pluies torrentielles, ayant duré exceptionnellement jusqu’au début du mois de décembre. Cette route était aussi la voie de passage des camions grumiers qui ne la redoutaient pas, et qui indirectement accentuaient son état de délabrement en allant déposer des grumes au port de Massaka. Sous le poids de ces grumes en plus de celui de ces mastodontes, il se formait des rigoles parallèles au milieu de la route devenue poussiéreuse et rétrécie par les buissons. Cela était difficilement franchissable par les petites voitures dont le bas était exposé aux grosses pierres hérissées en pleine chaussée. Nombreux étaient les réservoirs des petits taxis de brousse bravant ce chemin de Damas, qui se retrouvaient endommagés, tout comme les tuyaux d’échappement qui se cassaient. Mais heureusement pour le médecin, la 4X4 était assez haute, ce qui soulageait plus ou moins son épouse et son enfant se trouvant sur le siège arrière. Un silence pesant plombait ce voyage où l’idée de la mort hantait les deux parents, car leur gamin n’avait jamais été aussi mal en point depuis qu’il était né il y a dix ans.
L’épouse du médecin avait sorti un pagne pour couvrir son enfant qui de temps à autre, éternuait à cause des poussières dont il n’était pas coutumier. Les rues sablonneuses de la cité balnéaire de Massaka, ainsi que la climatisation de leur domicile, l’avaient toujours épargné de cette nuisance. Cette femme était habituellement très coquette, sa coiffure toujours très entretenue au prix d’un passage hebdomadaire dans le salon de coiffure le plus en vogue dans la localité. Elle avait d’ailleurs la réputation d’une femme très soignée dans le milieu de la petite bourgeoisie de la ville. Mais pour l’heure, elle n’avait même pas songé à attacher un foulard pour protéger ses cheveux, toutes ses pensées se focalisaient sur cet enfant qu’elle pouvait perdre. C’était l’unique garçon parmi les quatre enfants du couple, mais aussi le benjamin. Perdre cet enfant signifiait aussi que sa place d’épouse d’un mariage monogamique était menacée. Car dans la tribu de son mari, il était absolument nécessaire d’avoir un garçon pour assurer la continuité du clan. Dans le système d’exogamie en vigueur, les filles vont ailleurs pour se marier. En cas d’absence de garçon dans un ménage, la famille de l’époux intervenait pour adjoindre une coépouse de qui on attendra le « garçon de la famille ».
Après deux heures trente de route, le véhicule franchit enfin le vieux pont suspendu que la vieille dame avait indiqué comme repère juste avant d’arriver chez le « propriétaire » des Bagielli. Pour rompre le silence, le médecin qui était pourtant certain de l’arrivée, demanda sans se retourner à son épouse si c’était vraiment le pont indiqué. Son épouse acquiesça par un hochement de la tête que son mari capta par le rétroviseur. Il n’ y avait vraiment à cet instant aucun sujet de discussion possible pour entretenir un dialogue. Toute l’attention était portée vers l’état de santé de l’enfant.
La voiture du médecin se trouvait encore à trois cent mètres de la maison du « propriétaire » des Bagielli perchée sur un promontoire, mais les deux enfants de ce dernier, dont le plus âgé avait environ quinze ans, étaient déjà dans la cour pour l’accueil. Depuis leur jeune âge, lorsqu’il y avait un bruit de moteur de voiture venant de la ville, ils savaient qu’il y avait une chance que celle-ci s’arrête chez eux. Car les personnes qui allaient souvent se faire soigner chez les Bagielli, ne pouvaient sauter cette étape. Leur maison était un passage obligé de par la position de leur papa. C’était aussi l’occasion pour eux de manger du pain ainsi que d’autres friandises de la ville. Et bien sûr que cela faisait aussi les affaires du papa et de la maman qui pouvaient manger et boire comme en ville sans débourser un seul sou.
Des problèmes ? Il y en a même au paradis
La vie dans le nouveau campement était très agréable, car tout abondait surtout que l’on s’était éloigné un peu plus du village Bantou où habitait le « patron ». Le moment était d’ailleurs très propice. D’habitude en pareille saison, les adultes Bagielli allaient souvent travailler dans les champs de ces Bantou, afin de recevoir de quoi manger, mais aussi d’autres choses, dont notamment l’odontol, cette eau de vie de production indigène qui se consomme chez les Bagielli du bébé jusqu’au vieillard. C’était la période de soudure pendant laquelle le gibier se faisait aussi rare.
Compte tenu de l’abondance du site qui était une véritable manne divine, les adultes du coin organisèrent une réunion au retour de leurs activités en fin de journée, pour baptiser leur campement. Ici comme chez les voisins Bantou, les noms des localités désignent habituellement les réalités des lieux. Cette règle fut respectée dans la circonstance. En témoignage de reconnaissance aux esprits divins qui les auraient dirigés vers ce havre de paix et de prospérité, ils décidèrent d’appeler unanimement cet endroit Fek Yob, c’est à dire « sagesse et grâce » venant du ciel. Dès que le nom fut donné et connu de tous, une réjouissance spontanée fut organisée avec une musique sortie de tout ce qui pouvait se servir comme instrument de percussion dans le campement. Même la végétation ne fut pas en reste, car un vent d’une rare intensité soufflait à ce moment et ajoutait sa mélodie à toutes les percussions.
Un matin, alors que les femmes et les adolescentes avaient décidé de créer un jardin de case à quelques encablures du site, les hommes du campement eux, décidèrent de faire la chasse au filet. On en avait assez de manger la viande de singe qui était une espèce très présente dans ces forêts sous de nombreuses variétés, on les chassait souvent à l’arbalète pendant la tombée de la nuit, ou au petit matin, non loin du cours d’eau.
Les escargots (Achatina fulica) qu’on aurait voulu manger comme protéines, devenaient rares pendant la saison sèche, et un répit pour la pêche était donné à la petite rivière après la première capture dès l’installation dans le campement. Le territoire était encore mal connu des nouveaux occupants qui n’avaient pas encore repéré les arbres qui portaient des chenilles, celles-ci constituant aussi un plat de préférence dans ces lieux. La chasse au filet qui venait d’être programmée visait particulièrement les rongeurs très appréciés par toute la communauté. En dehors des mangoustes qui avaient constitué le premier repas, d’autres rongeurs comme les aulacodes communs (Tryonomys swinderianus), les atherures (Athererus africanus) et les rats de Gambie (Crycetomys sp) étaient aussi recherchés. Tous les adolescents participaient à cette chasse parce qu’elle nécessitait suffisamment de personnes devant faire un grand brouhaha dans la forêt. L’effet de ces bruits faisait fuir le gibier qui se prenait dans les filets avant d’être achevé à la lance.
Mais ce matin là, un garçon de quinze ans environ, fit comprendre au groupe qu’il ne se sentait pas à même de courir pour attraper les rongeurs lors de cette chasse au filet. Il fut laissé seul au village, car les femmes après un petit temps passé pour le jardin de case, étaient parties à la recherche des champignons, des mangues sauvages (Irvingia gabonensis) et des noisettes (coula edulis).
Au retour dans le campement, l’on constata que le corps de l’adolescent chauffait, était brûlant de fièvre, ce qui amena son oncle Ndjoundjou à prendre ses responsabilités de Ngëngan (guérisseur). Il fit un tour rapide derrière les huttes afin d’anticiper la tombée de la nuit, moment non autorisé par les esprits de la forêt pour prélever quoi que ce soit dans la nature pour des soins. Et un petit moment plus tard, le voilà de retour avec quelques racines, écorces et feuilles. Après une rapide préparation, l’adolescent prenait décoction et infusion, traitement complété par un massage général avec des feuilles, préalablement cuites au milieu des braises. Elles étaient bien emballées dans une feuille de bananier qui ne jouait qu’un rôle protecteur, afin d’éviter aux feuilles vertueuses d’être brûlées par des braises. Et pour parfaire le traitement, Ndjoundjou avait enduit le corps de son neveu d’huile de moabi (Baillonela tosiperma) pour le protéger du froid qui sévissait de nuit en forêt pendant la saison sèche. Et toute la communauté attendait un prompt rétablissement de l’adolescent après ce traitement de choc.
Je dédie ce livre : - D’une part à tous mes amis Bagielli et particulièrement au regretté Paul Mabouang, qui m’ont permis de vivre et de comprendre la profondeur de leur mode de vie qui est autre chose que le folklore superficiel observé par le premier venu dans leur société. - D’autre part à mes amis Pierre Beaudouin et René Wisman qui ont compris pendant nos visites communes chez les Bagielli, que la logique cartésienne ne saurait expliquer tout. - Et enfin à mes filles Paxedra et Artémis à qui je recommande respect à tout humain, d’où qu’il vienne.

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