Le nez dans le ruisseau. Le vote aux législatives de 2017 comme écho à la gentrification de nos cités.


Laurent Barry

C’est aujourd’hui, ce dimanche 2 avril 1871, que les monarchistes versaillais ont choisi de se lancer à la reconquête de Paris occupé par la Commune.
Ce mouvement insurrectionnel parisien vient tout juste de voir le jour le 28 mars, en refus de la reddition de la France et de Paris à la Prusse. Mais ce mouvement n’est pas que le fruit d’une réaction « patriotique ». Il est également né du danger que fait peser sur les libertés républicaines le résultats des élections du 8 février 1871 qui ont amené les monarchistes à la chambre avec pour objectif déclaré de conclure la paix avec Bismarck. Il s’oppose enfin aux mesures antisociales du nouveau gouvernement de Bordeaux qui vient de mettre un terme au moratoire sur les loyers parisiens.


Las, l’armée de Thiers et de ses « ruraux » - c’est ainsi que l’on surnomme ces nouveaux députés monarchistes majoritairement issus des campagnes - va rapidement venir à bout des insurgés et noyer la capitale dans un bain de sang. La « semaine sanglante » fera au bas mot 20.000 morts, exécutés sommairement, sans autre forme de procès.

Karl Marx dans La guerre civile en France (1871) verra dans cette insurrection populaire l’une des premières manifestations de la lutte des classes. Pour lui, la Commune « c’est le peuple agis­sant pour lui-même et par lui-même. ».

On peut toutefois aussi y voir, comme le souligne l’historien Robert Baker, l’amorce d’un premier déclin historique des classes populaires dans une capitale qui avait jusqu’alors toujours été un inébranlable bastion de la diversité sociale, une délicate mosaïque représentative de la société française dans son ensemble.
« Ce qui emporte finalement la conviction, c’est la macabre statistique des communards arrêtés et jugés par les conseils de guerre. Ceux qui ont comparu, et l’on ne parle pas évidemment des morts de la Semaine sanglante, ont été à 85 % des travailleurs manuels, issus généralement de petites entreprises. On estimera que le total des morts, des déportés en Nouvelle-Calédonie, des exilés volontaires qui ont pu fuir à l’étranger, diminuera la population ouvrière de Paris de 10 000 personnes ». Le rapporteur Delpit [chargé de l’enquête parlementaire au terme de la répression] expliquait l’insurrection par " l’accumulation d’un trop grand nombre d’ouvriers à Paris  ". Des ouvriers qui ont eu l’occasion d’acquérir une conscience de classe avec les travaux du Second Empire, qui les avait attirés largement dans la capitale : " La destruction du vieux Paris, la substitution d’habitations de luxe aux modestes maisons où l’ouvrier pouvait se loger, ont rejeté toute la population ouvrière aux extrémités ; il y a eu en quelque sorte, écrit Delpit, deux villes dans la même ville ." (Robert Baker, 2006).

Paris au(x mille et un) visage(s)

C’est bien cette fin du XIXème siècle et sa politique malthusienne qui va expurger Paris d’une grande partie de sa classe laborieuse jugée dangereuse, qui marque l’avènement sous une forme exacerbée et tragique d’un phénomène qui se poursuit encore aujourd’hui, bien que heureusement sur un mode moins sanglant, et que l’on désigne désormais, depuis l’invention du terme par Ruth Glass en 1963 lors de son étude sur les changements sociaux dans les quartiers de Londres, sous l’expression de « gentrification » des grandes métropoles françaises et en particulier de la capitale.

Toutefois, si ce mouvement s’inscrit en toile de fond de la réalité parisienne depuis au moins un siècle et demi, il n’en a pas moins longtemps progressé à pas lents et mesurés et Paris pouvait encore se prévaloir il y a quelques décennies de la présence de l’existence de quartiers populaires coexistant avec les « beaux quartiers » de l’ouest parisien.

Mais au cours des dernières décennies la machine s’est brutalement emballée et les derniers mandats électifs – débutant assez paradoxalement avec l’avènement des socialistes et de Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris - ont malheureusement jetées un voile obscur sur les derniers espoirs que certains d’entre nous conservions de voir un jour se revivifier une certaine veine et verve populaires sur les rives de la Seine.

On ne croise plus bien sur depuis fort longtemps sur les pavés parisiens de figures évoquant les archétypes de la « gouailleuse » des Mystères de Paris d’Eugène Sue ou du gavroche des Misérables de Victor Hugo, quand bien mêmes ils font toujours le succès des marchands de gravures pour les touristes de la butte Montmartre toujours en quête de ce Paris littéraire et fantasmé.

A Paris, en soirée sur les boulevards, une fois les employés et les classes moyennes retournés dans leurs mornes banlieues et à l’exception des alentours immédiats de quelques gares et de stations de RER où viennent se risquer quelques jeunes issus de ces mêmes périphéries, on ne croise plus à côté des touristes qu’un seul et unique autre visage. Une figure moins pittoresque que celles des titis parisiens croqués par Francisque Poulbot, mais bien plus réelle et omniprésente.

Ce visage c’est bien entendu celui du « bobo », un terme récent(1) et pourtant déjà un peu désuet quand bien même il reflète une réalité de plus en plus actuelle et de plus en plus palpable. C’est d’ailleurs cette désuétude programmée (assez largement encouragée par les populations que vise ce terme qui ne l’ont jamais vraiment accepté) qui conduit la géographe Anne Clerval, auteur de Paris sans le Peuple, à lui préférer celui de « gentrifieur », ce qui signifie bien entendu la même chose mais qui prend en considération le fait que même pour désigner des réalités politiques persistantes les mots ont toujours, quant-à-eux, une date de péremption (2).

Contrairement à la figure de la bourgeoisie traditionnelle parisienne souvent associée à un profil politique plus conservateur et qui se limite de longue date à résider sur grands axes (boulevard Saint-germain, rue de Vaugirard, etc.) ou dans quelques quartiers huppés bien déterminés (5ème, 6ème, 7ème , 16ème arrondissements) ou enfin dans de proches périphéries elles aussi très convoitées (Neuilly, Levallois-Perret, etc.), la plus récente  figure du « gentrifieur » étend au contraire son implantation de manière bien plus importante et pionnière et ce, le plus souvent malheureusement comme nous allons le voir, au détriment d’autres populations, celles qui habitaient les quartiers autrefois « populaires » de Paris, comme le 18ème ou le 19ème arrondissement par exemple.

C’est surtout en termes de politique - non consciente cela va de soi - d’expansion et dans le fait d’étendre ou non leurs emprises territoriales respectives que l’on peut établir un net distinguo entre ces deux classes « bourgeoises » qui habitent aujourd’hui la capitale et ses environs immédiats : celle des bobos et celle de la bourgeoisie traditionnelle
Comme le remarque Anne Clerval « à Paris, on peut dire que les beaux quartiers s’embourgeoisent, la part des classes supérieures y est de plus en plus forte. Mais ça n’a rien à voir avec la gentrification, une forme d’embourgeoisement qui touche les quartiers populaires anciens, d’où les classes populaires sont progressivement remplacées par une classe intermédiaire que l’on peut appeler la petite bourgeoisie intellectuelle » (Anne Clerval, « Habiter Paris est un signe de domination », entretien avec Catherine Calvet, Libération du 18 octobre 2013).

Là où la bourgeoisie traditionnelle resserre et densifie son empreinte sur des territoires très anciennement bourgeois, les bobos gentrifieurs au contraire étendent leur implantation sur des quartiers historiques de Paris qui les attirent précisément au départ du fait de cette histoire et de l’image de diversité  ou d’animation festive qu’ils offrent (la Butte Montmartre, la Butte au Caille, Le Marais, Bastille, etc.) mais où leur arrivée en masse finit malheureusement par tuer cette diversité. 
  L’exemple du 4ème arrondissement, le quartier du « marais », nous offre ainsi une illustration intéressante de ce phénomène où l’attirance des populations de gentrifieurs pour un quartier festif va inéluctablement entrainer, à terme, la disparition de ce qui faisait « l’âme » et le succès de ce quartier.
En effet, le 4ème arrondissement de Paris est aujourd’hui l’un des quartiers les plus bobos et les plus chers de Paris, très fréquenté par un tourisme de masse « haut de gamme ». On peine vraiment à reconnaitre dans celui-ci le quartier bien plus mixte socialement qu’il était encore pas plus loin que dans les années 80.
J’ai un souvenir très vivant de celui-ci à l’époque où, adolescent, je me baladai dans ses rues étroites peuplés de nombreux petits commerces et de restaurants alors abordables et « populaires ». C’est d’ailleurs à cette époque qu’il attira, pour ses prix immobiliers modérés et aussi pour sa centralité, les premiers bars gays autrefois plutôt situés à Saint-Germain-des-Prés ou dans le Quartier des Halles.
Or, ce sont paradoxalement ces mêmes implantations des bars et boites gays qui lui valurent à l’époque son succès festif et culturel indéniable en offrant une vraie reviviscence à ce quartier tranquille, qui lui valent aujourd’hui de connaitre une gentrification rapide laquelle aboutit à présent à l’éviction de ces mêmes clubs qui firent son succès au profit de boutiques de luxe et show-rooms de grandes marques et à une inflation des prix de l’immobilier sans précédent (3).

Mais un autre point, outre sa politique d’expansion territoriale, distingue également la population de gentrifieurs parisienne de celle de la bourgeoisie traditionnelle.

La figure du bobo est bien en effet objectivement celle issue d’une population bourgeoise comme l’est la bourgeoisie traditionnelle si l’on considère qu’elle détient comme la seconde un capital financier plus conséquent voire bien plus conséquent que la moyenne de nos concitoyens. La population des CPIS(4) qui la compose s’étend ainsi des classes dites aisées aux classes dites riches(5).

Mais surtout la population de « gentrifieurs » dispose très souvent dans le même temps d’un « capital culturel » (entendu au sens bourdieusien) reposant à la fois sur un haut niveau d’éducation, sur une diversité des centres d’intérêts culturels et souvent sur un type de profession très bien insérée dans le marché internationale du travail, plus important que la bourgeoisie traditionnelle (ou que celle de ces riches députés « ruraux » parfois un peu « rustauds » qui suivaient Thiers au XIXème siècle) où la part de la transmission familiale dans le capital financier est plus conséquent.

Et c’est justement ce capital culturel élevé propre aux bobos - souvent acquis lors des années de formation et faisant assez régulièrement la part belle aux convictions « de gauche » - qui mâtine l’évidente défense par cette population de ses intérêts de classe financièrement privilégiée (lesquels ne sont pas abandonnés pour autant et qui s’expriment clairement dans le tropisme très libéral de ses choix électoraux au niveau national). La population bobo est souvent très marquée par une dose de « social réalisme », par une certaine forme de « bienveillance sociale », d’où ses choix politiques privilégiant les positions socio-libéral de François Hollande à Emmanuel Macron, plutôt qu’un libéralisme plus strict à l’américaine. Quant à savoir si cette appétence sociale qui distingue le social libéralisme des gentrifieurs parisiens du néo-libéralisme anglo-saxon plus marqué à droite reflète la tension entre les intérêts de sa position sociale dominante actuelle et les idéaux sociaux de sa jeunesse, ou - si l’on opte pour une interprétation plus cynique - transcrit une légitime prudence plus ou moins consciente visant à tempérer le risque d’une toujours possible remise en question par des populations moins bien nantis de ses propres acquis, ceci est une autre question à laquelle je me garderai bien de répondre ici.
Toujours est-il que, là où il y a quelques décennies encore les « bobos » ne représentaient qu’une couche certes majoritaire de la population parisienne, mais qui coexistait encore nolens volens avec d’autres populations, garantissant la survie d’une certaine diversité sociale parmi les résidents de la capitale, il n’en va plus ainsi de nos jours.
 
 

Le front pionnier et la conquête de l’Est

Avant d’examiner le lien que j’établis dans le titre de cet article entre le vote aux présidentielles et législative de 2017 et ce processus de gentrification de la capitale, commençons ainsi par examiner l’ampleur des récentes évolutions démographiques de la population parisienne. Cette période au cours de laquelle Paris est passée d’une ville sociologiquement encore un peu diversifiée à cette cité à visage unique qu’elle est devenue aujourd’hui. 

Nous verrons alors pourquoi l’interprétation qui fait du vote En Marche à Paris l’une des expressions les plus abouties de l’inexorable gentrification de la capitale est sans doute la plus probable.

Examinons comment, avant de s’exprimer par les urnes, cette mainmise des citoyens les plus riches et les plus éduqués sur Paris s’est exprimée de manière moins visible et plus progressive sur le territoire et comment elle scanda les grandes étapes de la conquête territoriale et financière de Paris.

De nombreuses études sociologiques se consacrent aujourd’hui à l’étude des phénomènes de gentrification à l’échelle mondiale. Mais, alors que les études sur les métropoles nord-américaines datent des années 70-80, il faudra attendre les décennies 90-2000 pour qu’elles se développent en France notamment pour étudier la Capitale, ce que souligne l’ethnologue Sophie Corbillé (2007).

« Dans les années 1970 et 1980, la gentrification devient un objet de recherche à part entière donnant lieu à des études conduites dans des contextes urbains variés. La plupart concernent néanmoins des villes américaines où le retour des classes moyennes dans l’« inner-city » constitue un retournement de situation après des années de déclin et d’abandon et suscite l’étonnement des chercheurs habitués au modèle d’occupation urbaine de zones concentriques […]. Au cours des années 1990, l’usage du terme se généralise. Il apparaît dans des recherches menées sur des villes au Canada, en Europe, mais aussi en Amérique latine, qu’il s’agisse de métropoles ou de villes de moindre taille. Aujourd’hui, il est aussi utilisé en France par des sociologues et des géographes […]. Néanmoins, cela n’avait pas empêché des chercheurs français d’étudier auparavant des phénomènes similaires sans pour autant mobiliser le terme, lui préférant ceux de retour en ville, de réinvestissement et d’embourgeoisement […] (2007 : 353). L’une de ces études est celle de la géographe Anne Clerval (2010) qui suit dans ses travaux la progression d’un « front pionnier » de la gentrification dans la ville lumière.
Ce front pionnier ne ressemble guère à celui qui nécessitait les efforts laborieux du fermier américain lancé à la conquête des terres sauvages de l’ouest au XIXème siècle. Car ce front n’a rien de laborieux, il est juste financier et reflète la prise de possession par les classes les plus aisées de l’est et du nord de la ville qui abritaient naguère les quartiers les plus « populaires » de la capitale.
Si l’on peut établir un parallèle entre ce front pionnier et un précédent historique c’est bien plutôt à nouveau vers les événements tragiques de 1871 qu’il nous faut encore une fois nous tourner. En effet, d’une certaine manière la méthode est commune aux « gentrifieurs » et à leurs prédécesseurs versaillais. C’est ce que remarque très justement la géographe Anne Clerval :
 
« La progression de la gentrification en rive droite n’est pas sans rappeler la reconquête du Paris communard par l’armée versaillaise en 1871. Et comme elle, à l’échelle micro-locale, la gentrification gagne une rue ou deux, tandis que les « barricades » des rues voisines tiennent encore : la gentrification est à la fois diffuse, à travers les ménages qui acquièrent et réhabilitent un logement dans un quartier, comme autant de points distincts sur une carte, et concentrée, puisque ces points ont tendance à s’agglomérer autour d’une rue dont les commerces changent, à proximité d’une station de métro, dans le prolongement d’un espace remarquable. Plus la gentrification est avancée et se traduit par la réhabilitation des immeubles et la transformation des commerces, plus l’agglomération de ménages gentrifieurs est importante et se diffuse au-delà du noyau initial, servant de point d’appui aux plus audacieux pour aller s’installer plus loin, au rythme de l’augmentation des prix immobiliers. » (2010 : 31)

Dans cet article très documenté daté de 2010 Anne Clerval expose de nombreuses données statistiques détaillées permettant, comme le dit l’auteure, « de dresser des cartes de la géographie sociale des classes moyennes supérieures que représente le groupe des cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS). Celles-ci regroupent des professions fortement qualifiées, libérales ou situées en position dominante dans la hiérarchie des salariés (cadres A de la fonction publique par exemple). Il s’agit donc d’un groupe socioprofessionnel caractérisé par un fort capital culturel et des revenus moyens à supérieurs. C’est parmi eux que se recrutent principalement les gentrifieurs, mais aussi une partie de la bourgeoisie des Beaux quartiers. »

L’une de ces cartes que je reproduis ici est particulièrement éclairante dans la mesure où elle dévoile à la fois l’intensité et surtout l’extrême rapidité à une époque récente du phénomène de gentrification de Paris.
On y remarque qu’au cours d’une période extrêmement courte à l’échelle de la vie urbaine - une vingtaine d’années - la gentrification des quartiers parisiens est passée d’une occupation quasi cantonnée à la seule moitié ouest de la capitale à une occupation approximativement des deux tiers de Paris par les CPIS autrement dit par, pour reprendre ce terme désuet, les « bobos ».
Seuls les limites externes des quartiers est et nord-est résistaient encore en 1999 à ce phénomène. Inutile de préciser que si ces cartes étaient actualisées en 2017 elles dévoileraient probablement la poursuite du processus de gentrification et incluraient désormais ces derniers bastions de résistance. 
 
Figure 1 : le front pionnier des gentrifieurs vers l'est et le nord de la capitale (reproduit de Clerval 2010)
Figure 1 : le front pionnier des gentrifieurs vers l'est et le nord de la capitale (reproduit de Clerval 2010)

Une étude récente (Lei Ding, 2016) menée entre 2002 et 2014 sur la ville de Philadelphie nous permettait cependant de conserver un peu d’espoir.
Elle montrait que la gentrification de Philadelphie s’était fait sans mise à l’écart des habitants les moins favorisés. En effet, l’arrivée et l’installation des ménages plus aisés se déroulaient principalement par occupation de logements nouvellement construits plutôt que par remplacement des locataires des logements les plus anciens occupés par des familles modestes.
Malheureusement Paris n’est pas Philadelphie, et la dominante du logement ancien, comme le remarque le géographe Laurent Chalard(6) dans un article de presse, limite la coexistence de populations socialement disparates.
« En France, la construction neuve est beaucoup moins importante dans les quartiers en cours de gentrification, qui se caractérisent par une forte densité de population, les terrains disponibles étant limités, en règle générale correspondant à des friches industrielles » (Chalard, 2015).

A Paris donc, contrairement à Philadelphie, le front pionnier des gentrifieurs à bel et bien conduit à l’expulsion hors de la capitale des parisiens les plus pauvres, comme le montre à nouveau très clairement l’une des cartes réalisées par Anne Clerval.
 
Figure 2 : Le recul des classes populaires dans Paris
Figure 2 : Le recul des classes populaires dans Paris

Le constat est amer. A nouveau en l’espace d’à peine deux décennies la capitale s’est quasiment vidée de ses classes populaires. Employés et ouvriers, qu’ils soient actifs ou retraités, ont été relégués dans des banlieues de plus en plus lointaines.
Et ce sont bien ces dernières décennies, contrairement à certaines affirmations de la Mairie de Paris qui voudrait voir dans ce phénomène un simple héritage du passé, qui ont conduit à cette exclusion. Celle-ci est en effet le reflet du front pionner de la gentrification qui alimente et accompagne la surinflation immobilière dans la capitale.
 
Pour mieux cerner la genèse de cet emballement des prix à Paris, j’ai reporté sur le graphique suivant les données fournis par les Notaires de Paris pour la période 1991-2017 (je n’ai retenu que les prix moyens du 1er semestre de chaque année).
Figure 3 : L'explosion du prix de l'immobilier à Paris au cours des 20 dernières années (prix moyen au m2 par arrondissement)
Figure 3 : L'explosion du prix de l'immobilier à Paris au cours des 20 dernières années (prix moyen au m2 par arrondissement)

Comme on peut le constater immédiatement à la lecture de ce graphique, une première remontée des prix immobiliers à Paris débute, mais de manière très modérée, au cours de l’année 1997 sous la dernière Mairie tenue par la droite, celle du RPR Jean Tiberi.
Toutefois le moteur ne s’emballe véritablement qu’au tournant du siècle, et l’explosion extraordinaire des prix du logement à Paris s’étale des années 2000 à 2012 où il atteint son acmé. Autrement dit au cours du mandat (2001-2014) à la mairie du socialiste Bertrand Delanoë.
 
Comme on peut le voir, ces indicateurs économiques confortent les indicateurs sociologiques du front pionnier de la gentrification : il s’agit bel et bien d’un phénomène à la fois récent et très brutal si on l’envisage sous l’aspect exacerbée de sa forme actuelle. Il ne date en effet que d’une vingtaine d’années et a déjà conduit au triplement de la valeur des logements dans la capitale et à l’exode massif de ses anciennes classes populaires dans les périphéries péri-urbaines, tout cela en l’espace d’une unique génération.

Centre et périphéries

On nous parle beaucoup de la France périphérique et de son opposition politique à celle des grandes métropoles en faisant mine de découvrir cette opposition et en s’interrogeant sur les raisons de l’extension du vote radical FN dans les lointaines banlieues et dans les campagnes.
On en viendrait presque à avancer l’idée d’un tropisme rural qui influerait sur les mentalités et sur l’acceptation de l’ouverture à l’Europe, de la mondialisation ou du capitalisme libéral.

Mais la réalité est bien moins exotique et somme toute bien plus « traditionnelle ».

Le hiatus politique entre les choix électoraux opposant Paris intramuros et les zones les plus défavorisés du bassin parisien (Seine Saint-Denis et lointaine banlieue) ainsi que l’élévation à des taux jusqu’alors inconnus de l’abstention (un record de 67,3 % au 1er tour et 70% au second tour justement en Seine Saint-Denis) dans ces dernières tiennent bien pour l’essentiel à une forte disparité en termes de revenus et d’éducation que notre pensée post-moderne croyait avoir relégué dans un monde révolu, celui qu’on qualifiait naguère dans la terminologie marxiste d’« opposition des classes ». 

Reprenons dans cette perspective à nouveaux frais cette question du vote aux Présidentielles et Législatives de 2017 et penchons-nous en particulier sur le vote pour La République en Marche et pour ses alliés (Modem et « macron compatibles »). Comparons à présent ces votes avec  le front pionnier de la gentrification cartographié par Anne Clerval (figure précédentes 1 et 2). Nous allons alors constater qu’il s’agit bel et bien d’un seul et même phénomène.

Les choix politiques des parisiens en ce printemps 2017 sont en effet sans doute l’une des expressions parmi les plus probantes de ce phénomène de sociologie urbaine qui s’est déroulé silencieusement au cours des trois ou quatre dernières décennies et qui a conduit à une totale gentrification de la capitale au profit d’une fraction de la population française – la « petite bourgeoisie intellectuelle » pour reprendre l’expression d’Anne Clerval, ou les CPIS pour utiliser la taxinomie de l’INSEE - et ce au détriment de la plupart des autres – en particulier des employés et ouvriers, des professions intermédiaires (infirmières, contremaitres, etc.) et plus généralement de la majorité des classes moyennes.

Quand 89,68 % des parisiens expriment le même choix au second tour de la présidentielle, celui d’un vote pour Emmanuel Macron dont le programme illustre précisément l’idéal politique des CPIS « gentrifieurs », celui d’un social libéralisme triomphant et décomplexé, on peut encore se dire que cela ne reflète pas nécessairement l’opinion réelle des parisiens lato sensu car il n’est pas toujours possible de faire la part entre un vote de conviction et un vote qui soutient simplement l’idée d’un front républicain contre le FN.

Mais il n’en va plus du tout de même des élections législatives où, compte tenu de la quasi inexistence d’un risque FN dans les différentes circonscriptions électorales de la capitale, on est bien plus autorisé à interpréter ces votes comme des votes de convictions ou du moins d’adhésions fortes.

Or, pour la première fois nous assistons à Paris à l’expression d’une pensée unique dominant l’élection législative dans la capitale.

Au premier tour, sur les 18 circonscriptions parisiennes, les candidats La République En Marche et du Modem sont soit élus (Sylvain Maillard dans la 1ère circonscription avec 50,8 % des votes) soit en ballotages très favorables (le plus bas score étant de 30,99% des voix dans la 17ème circonscription et beaucoup de scores dépassant allégrement les 40% dès le premier vote) dans quinze autres circonscriptions.

Les deux seules circonscriptions (la 18ème circonscription et la 15ème) où les candidats sociaux libéraux de LREM ou du Modem ne sont pas alors en ballotages favorables sont tout simplement celles où ils n’ont pas présenté de candidat(e)s. Ceci explicitement pour laisser leurs chances à des impétrants d’autres partis jugés « macron compatibles » : Myriam El Khomri ex-ministre du travail dans le gouvernement Hollande et auteure de la fameuse « loi travail » portée par le nouveau gouvernement Macron (soutenue au demeurant par Bertrand Delanoë l’ancien maire PS de Paris) ainsi que Pierre-Yves Bournazel, candidat LR jugé lui aussi « macron compatible » dans la 18ème circonscription et ami proche d’Edouard Philippe le chef du gouvernement. La députée PS sortante George Pau-Langevin, fervente défenseuse du bilan Hollande et ancienne ministre des Outre-mer dans la 15ème circonscription. LREM et ses alliés et « compatibles » semblent donc susceptibles (j’écris cet article avant le second tour des législatives donc au conditionnel) de gagner haut la main la totalité des 18 circonscriptions électorales de Paris ce qui est un exploit, à ma connaissance, sans précèdent.

Le second tour va, on le sait, très légèrement tempérer ce constat mais sans pour autant le remettre en question.

Ce sera en effet 12 candidats LREM et Modem qui s’ajouteront à celui déjà élu dans la 1ère circonscription. Si l’on ajoute à ces treize élus, les deux candidats « macron compatibles » de la 15ème (George Pau-Langevin) et de la 18ème circonscription (Pierre-Yves Bournazel(7) qui furent élus eux aussi, cela donne 15 circonscriptions sur 18 acquises au parti du Président.  

Un premier point intéressant à souligner immédiatement tient au fait que des trois seuls candidats « rescapés » des partis de gauche ou de droite non affiliés à la majorité présidentielle, deux sont des candidats Les Républicains et un candidat de la France Insoumise. 

Or, les deux candidats de droite ont été élus devant un adversaire LREM respectivement dans la 4ème (Brigitte Kuster) et 14ème (Claude Goasguen) circonscriptions, autrement dit très précisément sur les quartiers ouest de la capitale, siège de cette bourgeoisie traditionnelle qui coexiste avec les gentrifieurs sans pourtant en partager tout à fait les valeurs.

Ceci était d’ailleurs déjà très visible dans les résultats du vote au 1er tour de la présidentielle dans l’analyse statistique que lui a consacré Éric Agrikoliansky (2017).
 
Figure 4 : Le vote Fillon au 1er tour de la présidentielle 2017 (Agrikoliansky, 2017)
Figure 4 : Le vote Fillon au 1er tour de la présidentielle 2017 (Agrikoliansky, 2017)

Quant au candidat de gauche FI il a été élu lui aussi face à un candidat LREM dans la seule circonscription qui englobe les derniers bastions de résistance à la gentrification, la 17ème circonscription au nord-est de Paris.
Le résultat du vote, même à partir de ce premier examen grossier liant les appartenances politiques des élus à la démographie électorale confirme donc bel et bien que la base sociologique de l’électorat l’emporte en tant que  facteur principal du vote en 2017 sur les nombreux autres facteurs évoqués par les médias (désir de renouvellement du personnel politique, affaires, etc.).
Figure 5 : L'appartenance politique des élus 2017 (orange : LREM, bleu : LR, rouge : FI)
Figure 5 : L'appartenance politique des élus 2017 (orange : LREM, bleu : LR, rouge : FI)

Mais le point le plus intéressant dans l’analyse du vote aux législatives 2017 ne tient pas tant à cette victoire écrasante et totale de LREM, mais plutôt me semble-t-il à une donnée plus fine que les commentateurs politiques n’ont pas pris garde d’analyser.
Cette donnée tient au constat selon lequel les variations électorales du vote Macron en pourcentage selon les circonscriptions électorales parisiennes suivent en fait très exactement la carte du front pionnier de la gentrification parisienne.
J’ai ainsi pris soin de reporter sur la carte suivante les résultats obtenus au 1er tour en pourcentage par les candidats LREM et Modem ainsi que ceux des deux candidates PS « adoubées » par LREM de la 15ème et 18ème circonscriptions et pour lesquelles on peut supposer le soutien de l’électeur macroniste en l’absence d’un candidat LREM / Modem.
J’ai colorié en rose les circonscriptions où le vote pro-Macron (et associé) au 1er tour (seul le 1er tour nous indiquant de véritables « choix » des électeurs pour un candidat), quand bien même il arrive partout en tête, est le plus faible (moins de 40 %) et en mauve celles où il est le plus fort (plus de 40%). 
Figure 6 : Le vote pro Macron reflet  de la gentrification parsienne
Figure 6 : Le vote pro Macron reflet de la gentrification parsienne

Malgré un maillage moins précis que celui des cartes précédentes (figures 1 et 2) établies par Anne Clerval, imprécision dû au découpage par circonscriptions électorales de cette carte, sa signification et le strict parallélisme qu’on peut établir entre celle-ci et les cartes du front pionnier de la gentrification parisienne sautent bien entendu immédiatement aux yeux
L’abstention suivrait d’ailleurs, elle aussi, très exactement ce découpage si l’on en croit la carte que le spécialiste de sciences politiques Éric Agrikoliansky (2017) avait établie pour le 1er tour de la présidentielle.
Figure 7 : L'abstention au 1er tour de la présidentielle (Agrikoliansky, 2017)
Figure 7 : L'abstention au 1er tour de la présidentielle (Agrikoliansky, 2017)

A la lecture de ces cartes l’on est immédiatement en terrain connu puisqu’elles vérifient l’idée que l’importance du vote LREM / Modem et associé est directement corrélé à l’ancienneté et à l’importance du phénomène de gentrification dans la capitale que dévoilait les cartes d’Anne Clerval. L’abstention dressant, quant à elle, la carte des derniers quartiers résistants à cette avancée.
En définitive, plus une circonscription a été « gentrifiée » anciennement (ouest et centre de la capitale) plus elle a voté pour le parti social libéral du Président ; inversement plus le phénomène de gentrification est récent (est et nord de Paris) moins le vote Macron a été écrasant et plus l’abstention est forte.
Mais ces variations, pour significatives qu’elles soient, ne sont plus à présent qu’un peu d’écume au sommet d’une déferlante qui emporte tout.
Un tel unanimisme électorale exprimé en faveur d’un parti et d’un courant d’idée – le social libéralisme – exprime moins, dans le cas parisien du moins, les inévitables aléas de la politique et ses inévitables ratés ou succès. Dans le cas de Paris nous pouvons aujourd’hui affirmer qu’elle reflète avant tout un changement majeur et sans précédent dans la composition sociologique du territoire métropolitain au cours des vingt dernières années. 

Que ce soit politiquement ou sociologiquement Paris n’est plus cette capitale qui pouvait autrefois s’enorgueillir de représenter les français dans leur diversité. Elle est devenue en l’espace des deux dernières décennies  une « ville ghetto » comme il en existe désormais un peu partout sur la planète, mondialisation oblige, réservée à une petite frange de la population nationale, celle des classes les plus aisées de notre nation.

Entendez-vous dans les campagnes …

Bien entendu ce phénomène qui oppose les métropoles et leurs périphéries n’a rien de spécifique à Paris et se retrouve mutatis mutandis à l’identique dans toutes les grandes métropoles françaises.

Partout en France l’on trouve cette même corrélation positive entre un faible niveau de revenus, une précarité sociale et dans l’accès au marché du travail, un faible niveau d’éducation, l’exclusion des centres urbains (ou du moins des arrondissements les plus recherchés) et les votes « extrêmes ».

Pour nous en convaincre il suffit de comparer, par exemple, la géographie du risque de l’échec scolaire (Géographie de l’école, 2014) ou celle des inégalités sociales en France (Le Bras, 2014) par rapport au vote FN.
 
Figure 8 : Carte du risque d'échec scolaire (géographie de l'école, 2014)
Figure 8 : Carte du risque d'échec scolaire (géographie de l'école, 2014)

Figure 9 : Carte de la précarité en France (Le Bras, 2017)
Figure 9 : Carte de la précarité en France (Le Bras, 2017)

Figure 10 : Carte du Vote FN au 1er tour de la présidentielle 2017 (Source Visactu, Ministère de l’intérieur, 2017)
Figure 10 : Carte du Vote FN au 1er tour de la présidentielle 2017 (Source Visactu, Ministère de l’intérieur, 2017)
Comme on le voit, si l’on superpose ces trois cartes on obtient un découpage géographique quasi identique. Ceci témoigne bien du fait que l’intentionnalité des votes en France se cristallise moins sur une opposition ville / campagne comme on le laisse parfois entendre dans certains médias, ou même sur une tradition politique locale, que sur les changements sociologiques profonds  dans l’accession et l’appropriation du territoire français - dont le phénomène de gentrification de la capitale est la partie la plus visible. Appropriation par les plus aisés qui ne serait pas insupportable si elle ne supposait pas concomitamment l’éviction et la relégation des classes les plus faibles en dehors des métropoles, dans de lointaines banlieues ou plus loin encore dans ce qui appartenait autrefois à un monde paysan qui a aujourd’hui presque totalement disparu.

Car les campagnes n’ont pas changé, elles se sont simplement paupérisées pendant que les villes se débarrassaient de leurs pauvres. Comme le remarque Hervé le Bras à propos du vote FN en 2017 :
« C'est la nouvelle tendance du vote FN. Une exploration fine des résultats du vote frontiste met en évidence la place croissante du facteur rural. Le vote frontiste par taille de communes change à partir de 2007. Il est aujourd'hui nettement plus fort dans les petites communes que dans les grandes villes […] Dans les zones éloignées du centre, les habitants se sentent oubliés et ont l’impression de ne pas pouvoir changer leur situation. Dans les villes, même les plus pauvres peuvent espérer rencontrer une opportunité qui les tirera de la misère" conclut Hervé le Bras dans un entretien récent sur France Culture.

Pour une véritable mixité sociale

J’aimerai, pour conclure, insister sur deux points.

L’un politique, en remarquant que nos choix législatifs et présidentiels actuels sont bien moins des décisions dictées par la raison ou par la conjoncture économique ou sécuritaire par exemple, que la résultante évidente et immédiate de notre appartenance, en tant qu’électeur ou qu’électrice, à telle ou telle catégories socio-professionnelles voire à ces « classes sociales » qu’on avait cru laisser derrière nous depuis l’après-guerre.

Ce premier constat n’a bien entendu rien de bien nouveau, mais il convient de le rappeler lorsque le « conditionnement » par l’appartenance sociale atteint de tels sommets critiques.

L’autre point qui me tient à cœur tient aux limites humaines inhérentes à cette spatialisation des inégalités sociales. Lorsqu’il ne suffit plus de changer de quartier pour rencontrer un peu de diversité, mais qu’il faut franchir les frontières séparant la « ruralité » du « monde urbain » pour enfin avoir une chance de rencontrer « l’autre », quelqu’un qui soit un tant soit peu sociologiquement différents de nous, alors on est pris dans une véritable nasse, celle d’une société fragmentée et compartimentée où les chances d’atteindre un peu plus d’harmonie sociale vont s’amenuisant.

Tous les penseurs du lien social, de Hobbes à Lévi-Strauss en passant par Rousseau, ont insisté sur la nécessité de l’échange, du don et de la coexistence pour obvier aux risques de l’isolement et du renfermement sur soi qui conduit inéluctablement, comme l’affirmait Hobbes en 1651 dans le Léviathan à « la guerre de tous contre tous » (Bellum omnium contra omnes).

Que cet échange soit politique, économique, matrimonial ou amical, il est nécessaire et surtout profondément humain, mais pour qu’il se produise encore convient-il que les gens aient l’occasion de se rencontrer et de coexister dans les mêmes lieux, et ce pas seulement aux heures de bureaux.

Mon opinion est que la ségrégation sociale et spatiale à laquelle nous sommes parvenus aujourd’hui entre villes / banlieues et campagne est tout à la fois intellectuellement intolérable mais aussi, je l’affirme, sociologiquement dangereuse.
Pourtant les solutions à ces questions sont connues de tous.

Elles passent par une réflexion nationale visant à développer une véritable politique de mixité et d’intégration sociale.
Par un effort sincère d’intégration urbaine des classes les moins favorisées, effort qui passe bien entendu par une transformation radicale du système des loyers et du logement en général dans les grandes villes afin de mettre un terme à la spéculation immobilière, mais aussi par une restriction du logement social aux seules personnes qui en ont véritablement besoin.
Par un effort similaire de développement des services publics et de l’emploi dans les zones dites « périphériques » afin de rendre les campagnes et les lointaines banlieues plus attractives pour l’ensemble des populations françaises et non plus pour les seules populations défavorisées.

Enfin par un accent mis sur l’éducation et particulièrement sur la lutte contre les phénomènes de reproductions sociales à l’école qui handicapent gravement le futur des enfants des classes les plus défavorisées.

Si nous n’accomplissons pas maintenant ces efforts – objectifs qui ne semblent malheureusement pas faire partie du train de bagages prioritaires de notre nouveau gouvernement - que ferons-nous dans un avenir proche ?

Que ferons-nous lorsque nous aurons peuplé nos campagnes de tous nos pauvres avec lesquels, par égoïsme ou par indifférence, nous ne voulons plus cohabiter ?

Est-ce que nous espérons que cet apartheid spatial nous permettra de les oublier et de vivre une mondialisation heureuse à l’abri du cocon de nos grandes métropoles ? Croyons-nous vraiment qu’ils accepteront cet état de fait et cette amnésie volontaire sans se révolter ?

Désirons-nous vraiment vivre ainsi sans vouloir rien changer, dans l’espoir inavoué peut-être que les classes les plus fragiles de notre société suivent l’exemple de la paysannerie et disparaissent elles aussi, sans protestations, dans une silencieuse indifférence, tout juste troublée peut-être par l’écho d’un lointain refrain :

« Je suis tombé par terre … c’est la faute à Voltaire … le nez dans le ruisseau … c’est la faute à Rousseau ».


Laurent Barry
Anthropologue, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris

Notes


1. Il est inventé en 1973 par le sociologue Michel Clouscard pour décrire le nouveau « bourgeois libéral libertaire » (« Lili-bobo »)


2. J’utiliserai pour ma part indifféremment le terme de « bobo » ou de « gentrifieur » dans ce texte. Je précise que je n’attache absolument aucune connotation dépréciative à ces termes. Cet article exprime un point de vue sur les conséquences, malheureusement regrettables, de certaines transformations sociologiques envisagées pour notre société prise dans sa globalité mais en aucun cas une stigmatisation ou même une simple opinion sur une catégorie de population, laquelle n’a, comme les autres, généralement pas conscience des impacts négatifs ou positifs de ses comportements sur le reste de la société nationale.


3. Cf. par exemple le témoignage recueilli par Florian Bardou dans libération de Bernard Bousset, fondateur de l’Open Café, l’un des premiers bars gays du marais, aujourd’hui au prise avec la pression de la surenchère immobilière : http://www.liberation.fr/france/2017/04/04/a-paris-un-bar-gay-en-resistance-face-a-la-gentrification-du-marais_1558633.

 

4. Le groupe des cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS) correspond à une taxinomie de l’INSEE qui regroupe les professions très qualifiées, qu’il s’agisse de profession libérales (médecins, architectes, etc.) ou de salariés du public (catégorie A de la fonction publique, universitaires et chercheurs par exemple) ou du privé (cadres), se situant toutes dans la tranche supérieure de leurs échelles de revenus respectives. Ce groupe se définit par la conjonction d’un capital culturel important et d’un capital économique moyen à supérieur (cf. note suivante). C’est cette population qui alimente majoritairement le groupe des « gentrifieurs » parisiens.


5. Ce qui dans la classification de l’Insee utilisée par le Centre d’Observation de la Société (2016) correspond pour les classes « aisées » à une population disposant de revenus supérieurs à 80% de la population française (soit 2225 euros net mensuel de reste à vivre pour une personne seule une fois prélevés les impôts directs et ajoutés les allocations perçues) et pour les classes riches à un revenus supérieur au double du revenu médian de la population française (soit au-delà de 3045 euros net mensuel de reste à vivre pour une personne seule une fois prélevés les impôts directs et ajoutés les allocations perçues).


6. Un article au titre à vrai dire un peu trompeur : « Salauds de bobos … ou pas : l’étude qui montre que la gentrification ne fonctionne pas comme le pensent les urbanistes ‘’bienpensants’’ ». Trompeur dans la mesure où le titre tend à laisser croire que la gentrification en France ne se ferait pas au détriment des classes les plus défavorisées, alors que Laurent Chalard est bien plus clair dans le corps de son texte et reconnait que l’expérience de Philadelphie n’est pas transposable à Paris du fait de la structure du marché immobilier et de la dominante du logement ancien.  On retrouve cette même ambiguïté dans la présentation des mêmes faits par BFM Business (une branche de BFM TV) où Frédéric Bianchi utilise un titre très consensuel « Pourquoi les pauvres ne devraient pas tant craindre la ruée des bobos » pour rendre compte lui aussi de l’étude sur Philadelphie, et conclut lui aussi son article de manière moins « consensuel » en reconnaissant que le modèle américain n’est pas transposable dans le cas de la France.


7. Lequel a d’ailleurs rejoint depuis lors le groupe dit des « constructifs » qui soutiennent le gouvernement Macron à la chambre).

 

Références citées 


Agrikoliansky, Éric
- 2017    « Paris, 23 avril 2017 : un renouveau des clivages socio-politiques ? », Métropolitiques.eu (http://www.metropolitiques.eu/Paris-23-avril-2017-un-renouveau.html).
Anonyme,
- « Riches, pauvres et classes moyennes : comment se situer ? », Centre d’observation de la société, 22 septembre 2016, http://www.observationsociete.fr/categories-sociales/donneesgenerales/riches-pauvres-et-classes-moyennes-comment-se-situer-2.html).


Baker, Robert
- « Commune de Paris : bourgeois contre ouvriers » in L’Histoire, mensuel n°311, juillet aout 2006, (numéro spécial : La guerre civile. 2000 ans de combats fratricide).
Bardou, Florian,
- « A Paris un bar gay en résistance face à la gentrification du Marais », Libération, 4 avril 2017 (http://www.liberation.fr/france/2017/04/04/a-paris-un-bar-gay-en-resistance-face-a-la-gentrification-du-marais_1558633).


Bianchi, Frédéric
- « Pourquoi les pauvres ne devraient pas tant craindre la ruée des bobos », BFM Business, 20 février 2016 (http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/pourquoi-les-pauvres-ne-devraient-pas-tant-craindre-la-ruee-des-bobos-929875.html).
Chalard, Laurent,
- « Salauds de bobos … ou pas : l’étude qui montre que la gentrification ne fonctionne pas comme pensent les urbanistes ‘bienpensants’ », Atlantico, 11 novembre 2015 (http://www.atlantico.fr/decryptage/salauds-bobos-ou-pas-etude-qui-montre-que-gentrification-ne-fonctionne-pas-comme-pensent-urbanistes-bienpensants-laurent-chalard-2435685.html).


Clerval, Anne
-  « Les dynamiques spatiales de la gentrification à Paris. Une carte de synthèse ». European Journal of Geography / Revue Européenne de géographie, n° 505, 2010

- Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale.Paris, La Découverte, 2013.

Clouscard, Michel
- Néo-fascisme et idéologie du désir : Mai 68, la contre révolution libérale libertaire, Paris, Editions Delga, 1973. 


Corbillé, Sophie
- 2007    « Ethnologie en ville et gentrification. Du terrain à l’objet », Ethnologie française, Vol. 37, pp. 353-360.


Ding, Lei & Jackelyn Hwang
- « The consequences of gentrification. A focus on residents’ financial health in Philadelphia », Working paper 16-22, Community Development Studies & Education Department, Federal Reserve Bank of Philadelphia, July 2016.


Glass, Ruth
- 1963, Introduction to London : Aspects of Change, London, Center for Urban Studies.


Hobbes, Thomas
- 2000 (1651) Léviathan, Folio (Folio Essais).


Le Bras, Hervé
- Atlas des inégalités : les français face à la crise, Paris, Editions Autrement, 2014.
- « Exode urbain et inégalités : les cartes du vote FN », Entretien avec Hervé Le Bras, France Culture, 24 avril 2017 (https://www.franceculture.fr/politique/exode-urbain-et-inegalites-les-cartes-du-vote-fn).


Marx, Karl
- La Guerre civile en France, 1871 — édition nou­velle accom­pa­gnée des tra­vaux pré­pa­ra­toires de Marx, éd. sociales, 1968, p. 192.

Ministère de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche
Géographie de l’Ecole, N°11, Paris, 2014.


Pour citer cet article

*****
Pour citer cet article : Laurent Barry "Le nez dans le ruisseau. Le vote aux législatives de 2017 comme écho à la gentrification de nos cités.", 18 septembre 2017, http://www.anthropoweb.com/Le-nez-dans-le-ruisseau-Le-vote-aux-legislatives-de-2017-comme-echo-a-la-gentrification-de-nos-cites_a912.html, ISSN : 2114-821X, Le Portail des sciences humaines, www.anthropoweb.com.

Vendredi 15 Septembre 2017