La bonne gouvernance et la forêt


Paulin Kialo

Dans les mythes fondateurs de toutes les civilisations du monde, la forêt apparaît comme un lieu légendaire et archaïque, celui où vivaient (où vivent encore) les faunes et les « nymphes », le domaine des sorciers et des esprits, le jardin des origines (cf. les contes sur l’origine de l’agriculture), la source des savoirs (le bwété)(1), le lieu de la profusion et de l’exubérance de la nature. La forêt, et surtout la forêt équatoriale, est dans l’inconscient collectif l’image spatiale de l’inépuisable(2), de l’absence de lois, une figure du désordre originel, le lieu aussi où se construit la vérité.


En se référant la Bible(3), la forêt, les arbres et les fruits, les animaux et les forces naturelles sont partout étroitement liés, et si c’est bien dans la forêt d’Eden, qu’Eve mangea le fruit défendu, c’est dans cette même forêt des origines que grandit l’arbre de vie, l’arbre de la science, de la connaissance, de la victoire sur la mort et sur le mal.
Figure inaltérable du vivant sur laquelle le temps n’a apparemment pas de prise, la forêt tropicale semble traverser les siècles en demeurant toujours la même. L’homme est venu bouleverser les équilibres séculaires, non pas qu’il n’ait pas sa place dans la forêt en symbiose avec le monde végétal et le règne animal, mais parce que la violence et la pauvreté lui ont fait perdre le secret de cette harmonie, parce que l’appât du gain et la volonté d’exploiter la forêt à son seul profit individuel l’ont rendu sourd au fracas des arbres qu’on abat(4). Il se montre insensible aux prélèvements effrénés des animaux, et aveugle au point de ne plus percevoir ce que la forêt représente pour lui-même, pour sa descendance ainsi que pour l’humanité toute entière.

Ce n’est pas pour évoquer la forêt des origines mais bien pour partager nos expériences et élaborer aujourd’hui des projets communs pour sauver la forêt équatoriale et assurer demain sa gestion durable et réfléchie. Nous sommes particulièrement heureux de la mise en place des parcs nationaux. Nous voyons là le signe de l’intérêt personnel profond que les autorités gabonaises attachent au Développement durable de la planète et sa préoccupation constante de voir la Coopération internationale au Développement inscrire son action en faveur de l’éradication de la pauvreté, en particulier le Gabon incarne pleinement tant dans la souffrance des temps passés que dans l’espérance de l’avenir.
La question de la gestion durable des forêts au Gabon s’inscrit à la fois dans la problématique mondiale de la protection de l’environnement et dans le contexte particulier du développement du pays. Cette question interpelle à la fois la communauté internationale et les autorités nationales et locales gabonaises. Elle oppose des exigences apparemment contradictoires, celle de profits économiques rapides (incarné surtout par les entreprises d’exploitation forestières entre autres) et celle de la pérennité de ressources renouvelables (dont les promoteurs sont les organisation non gouvernementales environnementales(5)), et donc l’assurance de revenus réguliers. Elle place le gouvernement et la société civile gabonaise devant des choix de gouvernance, elle nous impose une approche différente et innovante du développement durable associant autour d’un même projet les Etats, le secteur privé et la société civile.
Cette discussion n’est pas la première du genre. La question d’une gestion forestière responsable a été abordée de façon générale lors de la Conférence de Rio sur l’Environnement en 1992, et se retrouve aussi parmi les Objectifs du Millénaire pour le Développement lorsqu’ils évoquent l’éradication de la pauvreté et l’installation et la généralisation d’une bonne gouvernance mondiale. La question de la gestion durable des forêts au Gabon a été plus fois.

La bonne gouvernance et la forêt, Paulin Kialo
La bonne gouvernance et la forêt, Paulin Kialo
Il convient aujourd’hui de chercher à aller plus loin que les recommandations au cours des diverses conférences et autres rencontres nationales et internationales. Il nous faut reconnaître que les objectifs établis dans le passé n’ont toujours pas été atteints, et c’est compréhensible, mais notre ambition repose sur le fait que notre réflexion interpelle plusieurs acteurs, à commencer par le gouvernement gabonais, la communauté internationale, la société civile et le secteur industriel du bois, et que nous voulons orienter les débats vers des systèmes novateurs de gestion et de financement des ressources forestières gabonaises. Quels sont les enjeux aujourd’hui, quelles sont les réponses possibles pour y faire face, quel rôle la communauté dite internationale, peuvent-elles jouer pour contribuer à l’effort collectif et solidaire qu’implique la gestion durable des forêts ?

Le premier enjeu est une prise de conscience écologique : les forêts du Gabon représentent non seulement une richesse naturelle inestimable pour le pays et tout particulièrement pour sa population, elles constituent également une part vitale du patrimoine écologique de l’humanité. Sauver la forêt gabonaise, mieux la gérer, c’est à la fois contribuer à réduire la pauvreté, préserver la biodiversité, les espaces naturels et l’environnement régional, mais c’est aussi sauvegarder l’un des derniers poumons naturels de la planète. La relation entre préservation des forêts et variations climatiques est une préoccupation majeure. Le deuxième enjeu est un choix économique et social : la forêt a été jusqu'à présent gérée en fonction de seuls critères de rentabilité économique immédiate. Il faut sortir de cette équation à une seule donnée, et concevoir la gestion de la forêt dans le respect de l’équité sociale, de la pérennité des ressources et des écosystèmes. Les villages autour et même dans la forêt doivent pouvoir en vivre et les exploitants forestiers doivent agir en parfaite symbiose avec les intérêts sociaux et économiques à long terme des populations et de l’Etat, en assurant une gestion dans les règles de l’art. Le troisième enjeu est une volonté politique : la paix et la démocratie qui se sont installées dans le pays présentent une opportunité unique pour changer les pratiques désastreuses de gestion des affaires publiques, pour instaurer une bonne gouvernance , reposant sur des règles de droit opposables à tous, tenant compte des aspirations de la population, des exigences internationales et des enjeux écologique , économiques et sociaux que nous venons de mentionner. Pour répondre à ces enjeux, pour réaliser les objectifs d’une gestion durable des forêts, l’ensemble des acteurs concernés doivent s’engager à mettre en œuvre, chacun en ce qui le concerne, mais de manière coordonnée, les politiques élémentaires. S’il est évidemment facile d’édicter ces règles comme des mots d’ordre dans l’absolu, il est aussi plus difficile de les mettre en œuvre. Mais nous sommes persuadé que les différents gouvernements du monde ont déjà entamé cette politique de réformes. Les ONGe s’inscrivent pleinement dans cette ambition d’action et d’accompagnement des réformes en cours et à venir, et nous voudrions passer en revue avec vous ce qui se fait, ce qui devrait se poursuivre et s’amplifier, et illustrer notre propos par des propositions concrètes de la Coopération au Développement.

Nous pensons à trois domaines d’action. D’abord celui qui concerne les concessions forestières existantes, ensuite celui de la protection durable des zones protégées, enfin celui très crucial aussi des millions d’hectares qui ne sont ni protégés ni exploités pour l’instant et pour lesquels des modes de gestion intégrés et durables doivent être conçus. Nous doutons que ces zones existent, mais on peut supposer qu’il y a des zones inaccessibles du fait du relief.
En ce qui concerne les concessions forestières, il convient d’abord de décider du maintien de la gestion des concessions forestières. Il faut résilier les concessions non valides, renforcer le contrôle forestier et accompagner les entreprises agissant de façon responsable sur le plan éthique, social, fiscal et environnemental afin de leur offrir un cadre propice à la certification.
Cette question de la certification est essentielle parce que 70% des exportations de bois gabonais vont aujourd’hui vers l’Union européenne. Il faut dire que l’Asie, particulièrement la Chine se positionne de plus en plus. Avec les autres pays de l’Union européenne, plus respectueux de l’environnement, nous suggérons que le gouvernement gabonais demande une assistance technique d’une durée initiale de cinquante ans en vue de contribuer premièrement aux objectifs de faire aboutir le processus de conversions des anciens titres de concession actuellement en cours, en visant notamment à limiter la surface totale attribuée à des millions d’hectares au maximum et en encourageant les entreprises déjà formellement engagées dans un processus de certification ; deuxièmement, améliorer la transparence du secteur forestier et mettre en place un système national de « traçabilité » des produits du bois et troisièmement, renforcer les capacités de l’administration des eaux et forêts afin de lui permettre d’assurer un contrôle effectif de l’aménagement des concessions forestières converties(6). Plutôt que de créer de nouvelles concessions pour l’abattage des arbres, des concessions innovantes doivent les remplacer, des concessions qui maintiennent les arbres debout. Ces concessions de conservation de la forêt pourraient stimuler le tourisme, l’exploitation de plantes médicinales, créer des puits de carbone que la communauté internationale pourrait à son tour financer et enfin quatrièmement inciter le gouvernement gabonais à signer avec la Commission européenne un accord de partenariat dans le cadre de cette réglementation.



Le deuxième domaine d’action concerne les zones protégées, les réserves naturelles. Le maintien de leur protection effective et durable est une priorité majeure, tant pour le gouvernement gabonais que pour la communauté internationale. La France pourrait être sollicitée à appuyer la restructuration des organismes qui gèrent l’environnement au Gabon.

Le troisième domaine d’intervention concerne plusieurs millions d’hectares de forêts qui ne sont concernés ni par un statut particulier de protection comme les réserves naturelles, ni par le processus de conversion des anciens titres de concession actuellement en cours. Il s’agit de préserver cette forêt, comme capital écologique et économique pour l’avenir. La France, L’Angleterre et les Etats-Unis d’Amérique, à travers leurs ONG, sont prêtes à financer des projets pilotes qui permettront aux populations riveraines de ces forêts ou qui vivent et errent au milieu de sa densité profonde, de s’associer à la gestion de leur forêt. Il s’agit d’accélérer la reconnaissance et la sécurisation légale des modes traditionnels de gestion des terroirs forestiers par les communautés locales, notamment en appuyant les initiatives de gestion communautaire des forêts et en aidant des petites et moyennes entreprises familiales et communautaires à s’extraire de la pauvreté sans épuiser les ressources dont elles disposent(7).
Ces partenaires au développement pourraient mettre en œuvre l’arsenal de leur coopération et de leur technicité dans les secteurs du micro-crédit, de l’éducation, de la santé, de l’agriculture et de la promotion de la femme pour permettre aux communautés villageoises d’assumer avec dignité et responsabilité cette approche participative de la gestion de la forêt dans le respect des traditions coutumières.


A côté de ces domaines prioritaires d’action, la communauté internationale s’associera aux efforts nationaux du Gabon en vue de promouvoir la recherche(8). Les centres de recherches sont ici sollicités. Celle qui tend à préserver les parcs nationaux et les sites du patrimoine mondial, celle qui contribue au sauvetage des écosystèmes les plus fragilisés et à empêcher la disparition des espèces végétales et animales menacées, mais aussi toute cette recherche scientifique nouvelle qui vise à poursuivre la connaissance de la biodiversité forestière ainsi que les aspects socio-économiques de ces zones, qui étudient les dynamiques en matière de séquestration du carbone, qui tend à cartographier la végétations, à étudier les milliers d’espèces de plantes et d’insectes dont il reste encore à valoriser les potentialités encore inconnues ou sous-estimées, dans les domaines de la santé, de la nutrition ou plus simplement du maintien des équilibres biologiques. Ces partenaires devront aussi, avec tous les partenaires, poursuivre et amplifier les campagnes de sensibilisation au sauvetage des forêts les plus exposées.
La mobilisation de tous apparaît donc nécessaire plus que nécessaire. Les efforts entrepris jusque-là n’aboutiront peut-être pas tous. Mais si rien n’est fait, rien ne changera. Il est temps de s’émanciper des constats de faillite, de se libérer des prédictions résignées d’une catastrophe annoncée. La lente et systématique dégradation de la forêt gabonaise n’est pas une fatalité. Nous devons oser innover en abordant des pistes encore peu explorées, permettant une approche plus structurelle, plus intégrée, plus budgétaire et plus internationale de la gestion des forêts. C’est un défi auquel l’aide au développement doit répondre, sur le terrain d’abord, mais aussi dans les grands débats internationaux autour des relations Nord-Sud. Par ailleurs la gestion des forêts au Gabon apparaît comme une entreprise unique en son genre, puisqu’elle permet le rassemblement autour d’un même projet de tant d’acteurs différents, dont les objectifs, au départ parfois d’apparence contradictoires, se complètent en fait et se renforcent mutuellement. Cette entreprise revêt donc une dimension supplémentaire, faire de la gestion des forêts un trait d’union entre le Nord et le Sud pour ensemble donner corps à une solidarité humaine à l’échelle du XXIe siècle.


Chacun a un rôle à jouer. Les Etats d’abord et en premier lieu bien sûr le Gabon. Mais aussi tous les Etats partenaires de son développement, et aussi naturellement, puisque la forêt transcende les frontières étatiques, les pays voisins qui sont également concernés par la gestion d’immense territoires forestiers du Bassin du Congo. Les organisations internationales, dont l’UNESCO(9), la Banque Mondiale, sans laquelle rien ne se réaliserait. L’Union européenne et les autres ensembles économiques et politiques peuvent agir en amont et en aval de la gestion forestière.

Le secteur privé ensuite : celui de l’industrie forestière et du commerce du bois, celui aussi de tous les acteurs de la vie économique et financière, du transport, qui sont de près ou de loin soucieux de préserver cet immense patrimoine(10). L’émergence de partenariats privé-public, l’acceptation de mécanismes innovants comme source de financement de la gestion des forêts est en ce sens plus qu’encourageante pour le développement durable et la mobilisation citoyenne. La société civile organisée ensuite, avec toutes les ONG spécialisées, celles qui visent à promouvoir la sauvegarde des écosystèmes et de la biodiversité, celles qui sont engagées au côté de la population dans le combat pour l’éradication de la pauvreté et l’émancipation des populations. La population gabonaise enfin, et en particulier les peuples de la cueillette et de la chasse, dont le courage dans les épreuves, l’espérance et la confiance en l’avenir sont à eux seuls dignes de tous les efforts que nous devons entreprendre ensemble.
Nous tenons à préciser que la forêt couvre 85%, soit 22 millions d’hectares, du territoire gabonais, elle est le deuxième secteur de l’économie du pays. Elle emploie en effet plus 21.000 personnes, en emplois directs.

Notes

(1) Association masculine et féminine des thérapeutes dans les sociétés bantu en générale
(2) Aubreville, André. 1938 – La forêt coloniale. Paris, Ann. Acad. Sc. Colon., 201 p, Bouet, Claude. 1980 – ‘’La saga de l’okoumé au Gabon’' Cahiers de l’ORSTOM, coll. « Sciences », Paris, pp. 296-272
(3) Très vite, l’Eglise pose en principe un face-à-face les notions de paganisme, sauvagerie et forêt, d’un côté, et christianisme, civilisation et ville de l’autre.
(4) Vivier, Streel (de). 1934 – Pour une politique forestière des colonies. Paris, Nos forêts coloniales
(5) ONGe.
(6) Les exemples de Rougier Gabon sont à suivre.
(7) La Loi 16/2001 reconnait aux populations des droits. Cette même Loi exige des exploitants forestiers des actions qui visent l’amélioration des conditions de vie de ces populations.
(8) Le pays est dote depuis 1976 d’un centre de recherche CENAREST dont le personnel est disposé pour répondre à ce genre de demande pressante.
(9) Elle intervient quand il s’agit d’ériger un site en patrimoine mondial, notamment pour ce qui concerne le Parc National de la Lopé créé en 1940 au Centre du Gabon.
(10) Le terme patrimoine n’est pas fortuit. Il renvoie à l’idée de ce que nous recevons de nos prédécesseurs, que nous avons l’obligation de bien gérer et que nous devons transmettre aux générations futures.


Mardi 30 Mars 2010