S’inscrire dans un « cadre administratif »
À proximité immédiate des armes gravées de l’église de Parnes, des colonnes surmontées d’un losange rayé avec à leur base une petite construction maçonnée à degrés interpellent (Fig. 1). À la suite de Christian Montenat et Marie-Laure Guiho-Montenat, il semble possible d’affirmer qu’il s’agirait de la représentation d’un pilori. La difficulté de l’interprétation résulte de la figuration même qui en l’absence d’autre image similaire range toute tentative parmi les spéculations. Toutefois, le losange pourrait être l’illustration des écriteaux associés aux piloris stipulant la nature du crime, la peine voire l’identité du condamné. Le socle maçonné dont il est difficile d’établir avec précision s’il encadre l’ensemble du poteau ou s’il est placé derrière lui – les graffiti le montre toujours derrière mais est-ce la réalité ou le résultat de la « technique » du graveur ? – serait alors la petite estrade sur laquelle le condamné prenait place le temps de l’exécution publique. La proximité avec les armes des seigneurs locaux tendraient à confirmer cette hypothèse. D’autant plus, que le seigneur de Parnes avant les Neufville, Pierre Le Gendre, avait acheté du roi François Ier, le 20 août 1521, « par lettres signées Roger Barne, président, Jean Arbaleste, conseiller au parlement, et Raoul Guyot, notaire et secrétaire du roi, et contrôleur de l’audience de la chancellerie de France, la haute justice d’Hallincourt, avec celles de Magny, Chaudry, Pierrepont et Pallemont, Saint-Gervais, Étrées, Archemont, Bouconviller et Hardeville moyennant la somme de deux cents livres tournois » (Mémoire de la Société Historique et Archéologique de l’arrondissement de Pontoise et du Vexin, Tome III, Pontoise, 1881). De plus, il érigea des fourches patibulaires au lieu dit « le Gibet » ou « la Croix de Justice » mais il n’est pas fait mention d’un quelconque pilori. La haute justice revint aux Neufville à la suite du mariage de Nicolas Ier de Neufville avec Genneviève Le Gendre et de la mort de son frère, Pierre Le Gendre, sans héritier direct qui léguait à son beau-frère, Nicolas Ier de Neufville, l’ensemble de ses biens. Ainsi, le sens des armes ou des instruments de justice serait semblable. Ces représentations concourraient à inscrire, à affirmer l’appartenance d’un lieu dans un ensemble plus vaste telle la seigneurie, à afficher son attachement à ce « cadre administratif ».
Dans une certaine mesure les représentations de moulins à vent (Fig. 4) revêtirait, pour partie, la même signification de dépendance à l’égard de seigneurs locaux ou de fabriques paroissiales. Mais il faut se garder de l’affirmer et de systématiser l’hypothèse à l’ensemble des représentations de moulin. Ce qui est certain, c’est qu’au même titre que le pilori, le moulin faisait pleinement partie du paysage et de l’identité d’un terroir.
S’inscrire dans la communauté paroissiale
La figuration du seul clocher était là aussi une façon d’évoquer l’édifice cultuel dans son ensemble en n’en incisant qu’une partie (Fig. 7). Le graffito de clocher de l’église de Therderonne en est un exemple parfait. L’église se résume à un grand clocher dans lequel sont illustrés les portails ou les nefs.
Certains graffiti évoquant une église rendent possible l’établissement de parallèles avec d’autres sources iconographiques. L’église gravée sur les murs de Saint-Martin d’Oroër (Fig. 8) ne se compose pas que de traits formant le contour de l’édifice. Elle est ornée de motifs géométriques en damier. Les rangées d’ardoises du toit sont également bien apparentes. Cette décoration stylisée n’est pas sans rappeler celle présente sur les églises dessinées de certains plans comme celui du hameau et du terroir de Rougemaison dressé en 1720 par Jacques Trebuquet (Fig. 9). Ces fioritures constituent bien une liberté « artistique » de l’auteur dans la mesure où il représente une autre église – celle de « Juvêgnie » (?) – avec les mêmes appareillages et motifs tandis que sur un autre plan du même lieu et réalisé la même année, il en fait un dessin moins fantaisiste (Fig. 10). Ce qui est significatif, c’est de constater la similarité entre le dessin de Trebuquet et le graffito anonyme. Trebuquet ne fut assurément pas l’auteur des deux. Il y a vraisemblablement une source iconographique commune et abondamment diffusée au sein des populations rurales qui demeurent encore inconnue.
Deux éléments apparaissent comme disproportionnés sur ce dessin, le coq coiffant le clocher et les deux fleurs de lys en épis de faîtage. Cette taille démesurée fait écho à l’importance de ces composants pour l’auteur du dessin voire, plus généralement, pour la population dans l’architecture des églises. Or, parmi les graffiti, les coqs ainsi que les fleurs de lys reviennent souvent. Il faut surement moins y voir une représentation de l’animal dont la stylisation renvoie davantage au gallinacé des clochers qu’à celui des basses-cours (Fig. 11). Quant aux fleurs de lys (Fig. 12), si elles peuvent a priori évoquer directement la monarchie française, il semble qu’en l’absence d’écu le motif soit aussi une allusion à l’église. Une fois encore, le symbole permet par le truchement d’une partie d’exprimer l’ensemble. Cela est aussi valable pour les cloches.
En revanche, la représentation d’une cathédrale ne peut être comprise suivant ce raisonnement. L’église de Paillart paraît être un cas unique car elle conserve au moins trois édifices religieux de grandes dimensions – un mètre voire plus – qui évoquent bien une cathédrale (Fig. 13). Il a été possible de déceler des analogies avec la cathédrale Notre-Dame d’Amiens – tours asymétriques, épis de faîtage fleurdelisés très abondants, arcs-boutants du chevet, beau pilier. Si l’attribution est exacte, le cas unique de ces graffiti doit avoir une signification forte. Parmi les suggestions émises par Christian Montenat et Marie-Laure Guiho-Montenat figurent « la visite canonique de l’évêque à Paillart » – qu’une inscription à proximité du graffito tendrait à étayer : « le 18 mai mil sept cent cinquante Monseigneur l’évêque d’Amiens est venu faire […] à Paillart » – ou encore « l’installation du nouvel évêque ». Mais cela n’explique en rien pourquoi Paillart est la seule commune qui ait produit de telles gravures. Actuellement dans le département de l’Oise, la paroisse de Paillart faisait partie, sous l’Ancien Régime, du diocèse d’Amiens. La position géographique de la paroisse pourrait être un élément d’explication. À la limite entre le diocèse d’Amiens et celui de Beauvais, des habitants de Paillart auraient pu vouloir affirmer leur appartenance au premier vis-à-vis du second. Ce qui aurait pu motiver une telle réaction reste, pour l’heure, inconnu. Cependant, un préalable était indispensable à la conception de tels graffiti, le ou les graveur(s) devai(en)t s’être rendu(s) au moins une fois à Amiens – lors d’un marché par exemple – et avoir vu la cathédrale. De plus, il fallait s’en souvenir avec suffisamment de précision pour reproduire des détails comme le beau pilier. Le graveur a pu être émerveillé par la cathédrale lorsqu’il l’a découverte et vouloir la reproduire dans son village. Mais même dans ce cas, il s’agit bien de témoigner indirectement de son lien étroit – personnel ou collectif – avec la cité épiscopale.
D’autres graffiti font allusions à des attaches plus personnelles, en relation directe avec le graveur.
S’inscrire personnellement
Les graffiti d’outils relatifs à la profession du graveur abondent. Outils du couvreur – marteaux (Fig. 14), enclumes, tire-clous et hachettes –, du tonnelier – maillets –, du vigneron - serpes et serpettes –, du cultivateur au sens large – serpes à fagoter, faux, charrues et herses –, du berger – houlettes – sont présents dans des proportions variables suivant les métiers et les lieux. Il faudrait encore évoquer les instruments pour lesquels plusieurs professions pouvaient être concernées comme les ciseaux, les pics et les pioches, les ustensiles coupants de toutes sortes… La technique utilisée pour graver ces outils consiste, pour une large part, à plaquer l’objet contre le mur et à le « détourer ». La représentation ainsi obtenue perd de son caractère artistique pour gagner en fidélité. Une fois le contour incisé, rien n’interdisait de retravailler la gravure, « d’évider » le manche ou d’ajouter des détails. Ces graffiti de professions attestent de l’activité économique parfois spécifique d’une région. Ils peuvent avoir plusieurs fonctions. La plus évidente est celle du « travailleur », fière de son métier et qui laisse son souvenir par l’intermédiaire de l’outil qu’il utilise chaque jour. Une deuxième fonction, assez proche de la première, aurait pour nature la commémoration d’un défunt dont l’outil de travail servirait à perpétuer la mémoire. Proche de la prière, cet acte s’accorderait bien avec la vocation de l’édifice sur lequel l’objet est gravé. Dans les deux cas l’instrument renvoie autant à la profession qu’à l’homme qui l’exerce. Une troisième approche attribuerait à cette pratique le rôle de supplication adressée au saint protecteur du métier dont l’outil est le symbole voire l’attribut. La gravure incarne alors le « travailleur », le métier autant que le saint. Elle est investie d’un pouvoir proche de celui du saint, celui d’intersession.
En la matière, les croix (Fig. 15) d’une variété inouïe dans leur forme, leur taille et leur qualité graphique pourrait bien s’avérer être une prière gravée dans la pierre ayant pour sujet un défunt reposant dans le cimetière autour de l’église. Des noms sont quelquefois présents parmi ces croix et il a été possible, à la chapelle de Trois-Étôts, de faire le lien entre un des noms inscrits sur le mur de la chapelle et celui d’une tombe toute proche accréditant ainsi l’hypothèse de prières pour les défunts. Par ce geste, le graveur se souciait moins de la qualité plastique – ce qui ne signifie pas manque d’application – du graffito que de sa signification. Il s’agirait alors d’inscrire l’attachement personnel qui unissait le défunt avec le graveur.
D’une signification proche, les cupules rapprochées les unes des autres formant ou non un motif – et souvent une croix – pourraient être des sortes de chapelets comme l’ont fait remarqué Christian Montenat et Marie-Laure Guiho-Montenat. À chaque « perles » correspondrait une prière. Ayant trait aux défunts ou non, ces chapelets en négatif inscrivent ad vitam aeternam l’attachement du graveur à Dieu, sa dévotion et son amour.
Ainsi, nombre de graffiti pourraient se lire comme une forme d’insertion du graveur au sein d’entités distinctes. Peut-on parler de revendications ? Dans beaucoup de cas le mot est sans doute trop fort, s’agit-il tout au plus d’une marque d’appartenance vis-à-vis du seigneur, de la communauté villageoise ou paroissiale, d’un métier, d’une parentèle. Ces graffiti sont aussi la représentation « populaire » de l’identité des terroirs aux XVIIe-XVIIIe siècles. Ils sont probablement moins spontanés, moins personnels et moins naïfs qu’ils ne le laissent présager au premier abord. Qu’en est-il de la représentativité de ces œuvres ? N’étaient-elles que l’expression de graveurs isolés quoique nombreux ou celle de l’ensemble de la communauté ? En l’absence quasi généralisée de rature, d’éléments barrés, rayés, grattés, il est uniquement possible, en l’état actuel des connaissances, de supposer que la communauté n’était pas hostile, dans l’ensemble, à ses marques. Adhérait-elle pour autant à chacune d’entre-elles ? La question reste posée.

Articles

Anthropologies




















