Approche psychosociologique des processus de construction identitaire : le cas de Vietnamiens issus de l’immigration


Sophie Hamisultane

Dans nos sociétés contemporaines, où le déplacement des populations s’accroît avec le développement économique et la mondialisation, l’individu immigré condense des problématiques de changement qui influent sur son identité. Son appartenance ethnique, les modalités de sa culture, les rapports politiques et économiques entre le pays d’accueil et son pays d’origine, la manière dont il est perçu par la société d’accueil, participent aux problématiques de changement qu’il vit. Ses enfants, nés dans le pays d’accueil, sont également en lien avec ces problématiques qui se transmettent dans le groupe familial. Ainsi, comment se construisent les enfants d’immigrés à la rencontre de ces espaces ? Cet article s’intéresse particulièrement aux Vietnamiens nés en France et à leur construction identitaire dans une approche psychosociologique. L’auteur s’attache à montrer que se construire dans un rapport interculturel depuis l’enfance peut provoquer des conflits d’ordre social mais également psychologique, et de la souffrance chez les sujets.


La construction de soi des Vietnamiens nés en France, Sophie Hamisultane
La construction de soi des Vietnamiens nés en France, Sophie Hamisultane

Les modalités de la culture vietnamienne prennent, singulièrement, leurs fondements dans le confucianisme, hérité des occupations chinoises durant de nombreux siècles. Les valeurs sociales sont celles du respect de la hiérarchie. Dans le groupe familial, ces valeurs s’expriment dans la soumission au père, aux aînées, et dans la pratique du Culte des ancêtres. Selon Didier Bertrand, le confucianisme est une « morale sociale »(2000, p. 20)(1). En effet, pour l’auteur, « le confucianisme est une entreprise morale d’ajustement au monde » qui « influence la constitution de la personne »(Didier. Bertrand, 2000, Op. Cit., p. 25).
Les immigrés vietnamiens en France s’inscrivent dans ces valeurs qui sont véhiculés dans le groupe familial et social. Leurs enfants se construisent dans ces valeurs avant même d’aller vers l’extérieur, avant de s’immerger dans la société française. Cette dernière s’est construite sur d’autres fondements dont les valeurs instituées sont, aujourd’hui, celles du dialogue, héritage grec de la démocratie athénienne. En France ou, plus largement en Occident, la subjectivité, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, est majeure dans l’évolution de l’individu, depuis sa ’’redéfinition’’ au Siècle des lumières. Pour les enfants d’immigrés vietnamiens, ce passage d’un espace familial à un espace social, en l’occurrence celui de la société française, révèle de conflits dans la construction de soi. Ces derniers se désignent dans des contradictions de valeurs que l’enfant cherche à intégrer pour se construire. Dans une approche psychanalytique, l’enfant cherche des médiations entre les identifications parentales et les identifications extérieures afin de structurer son Moi, composante de son identité.

Dans le travail présenté, nous nous intéressons au stade de l’âge adulte, celui où l’individu entre dans sa propre vie et prend la place de ses parents, socialement et en fantasme(2). C’est dans cet espace de maturation, que des conflits latents vécus par le sujet peuvent apparaître. Pour Erik H. Erikson, la confusion d’identité apparaît lorsque l’individu est exposé, entre autre, à la « définition psychosociale de soi-même » (Erikson, 1968, p. 174)(3). En nous référant aux propos de l’auteur, nous pensons que l’environnement social, l’Histoire, la généalogie, les rapports psychologiques entre individus, les représentations sociales, l’imaginaire sociale d’une ethnie, sont des données constitutives de la construction identitaire des sujets, vietnamien(ne)s né(e)s en France. Selon Florence Giust-Desprairies, « c’est en effet, la reprise par le sujet des éléments extérieurs à lui selon des modalités particulières, la possibilité d’une liaison significative pour lui entre l’intérieur et l’extérieur, qui donne le sentiment d’identité » (1996, p. 65)(4). Les Vietnamiens nés en France suivent ce chemin de construction entre un intérieur et un extérieur, d’autant plus différent qu’il s’agit d’une autre culture. C’est ce processus, ce cheminement, vers une maturation de l’individu en tant que sujet, vers son ‘‘intégration’’ sociale que nous souhaitons évoquer, brièvement dans cet article.

Ainsi, nous pensons que cette construction, qui participe au sentiment d’identité du sujet, est le produit d’un mélange de causalités sociales et également psychiques. C’est pourquoi nous préférons évoquer ‘’la construction de soi’’ plutôt que ‘’l’identité’’ dans la mesure où la notion de construction de soi nous permet de faire référence à des mécanismes, des processus qui regroupent les questions sociales et psychiques qui ‘’influencent’’ le sujet tout au long de sa vie. Alors que la notion d’identité nous paraît trop vaste, dans la mesure où elle reste multidisciplinaire.

La construction de soi des sujets se produit dans des espaces psychologiques et sociaux. Les conflits psychiques transparaissent dans la manière dont les sujets se représentent le monde, dans leurs désirs ‘‘d’être’’ différents et leur désir d’avenir, et dans leurs contradictions. Mais également dans la manière dont ils vont agir en investissant des objets de médiation pour parvenir à une résolution de ces conflits intérieurs et pour se sentir mieux dans leur contexte social. Comme l’écrit Erikson à propos du ‘‘sentiment optimal de l’identité’’, il se manifeste particulièrement dans « le sentiment d’être dans son corps », « le sentiment de savoir où l’on va » et « l’assurance intérieure d’une reconnaissance anticipée de la part de ceux qui comptent ». Ce sont ces chemins, personnels, ces recherches de soi que nous avons pu analyser à travers le récit de vie de Vietnamiens nés en France dans un travail de recherche dont nous exposons les grandes lignes. Notons que nous les citons comme « Vietnamiens nés en France », en sachant qu’ils sont d’Etat civil Français, car nous nous intéressons à leur origine ethnique et nous souhaitons les distinguer de leurs parents, immigrés. Car l’expression souvent employée, en France, de « seconde génération » pour désigner les enfants d’immigrés nous semble inappropriée dans la mesure ou elle soutiendrait que l’on reste immigré de génération en génération, ce qui reste discutable. Par ailleurs, nous emploierons également le terme ‘’sujet’’ pour désigner les individus avec lesquelles nous avons travaillés. Nous souhaitons ajouter qu’il s’agit de cas clinique, dans le sens où nous avons travaillé dans une relation de co-construction avec le sujet pour parvenir à une analyse(5).Par ailleurs, l'immigration vietnamienne en France s'est déroulée sur plusieurs périodes. Les parents des sujets avec lesquelles nous avons travaillés sont arrivés en France avant la fin de la Guerre du Vietnam, c'est-à-dire avant 1975. Ils étaient venus faire leurs études à Paris et y sont restés. Leurs origines sociales au Vietnam étaient plutôt élevées.

La construction de soi des Vietnamiens nés en France, Sophie Hamisultane
La construction de soi des Vietnamiens nés en France, Sophie Hamisultane

Etre d’origine vietnamienne


L’éducation vietnamienne, basée sur le code confucéen, se fonde sur des valeurs de respect des parents et des ancêtres. Ce respect s’inscrit dans une hiérarchie familiale et sociale que les parents ont transmise dans l’éducation. Ce respect se démontre, en  premier lieu, dans l’autorité des parents et particulièrement celle du père. Cette autorité a pour conséquence l’assujettissement au père, à ‘’l’autorité suprême’’(6), pour le garçon comme pour la fille. Nés au Vietnam, les parents sont héritiers de leurs origines sociales et culturelles. Comme nous l’avons brièvement évoqué, historiquement la culture vietnamienne s’est fondée sur la philosophie de Confucius et des codes successifs moraux et juridiques mis en place par les régimes impériaux et les invasions chinoises. A propos du Vietnam, Pierre Huard et Durand Maurice écrivent, « le confucianisme devient le dogme d’État, succès que peu de système philosophique ont connu » (1954, p. 48)(7). Mais pour les Vietnamiens nés en France, il s’agit d’une éducation qu’ils ont reçue depuis l’enfance, et qui n’est pas complétée par un rapport institutionnalisé dans leur environnement social comme l’on vécu leurs parents. Dans cette éducation, l’Autel des ancêtres, devant lequel on pratique le Culte(8), est comme un symbole religieux, représentant également une  ‘’autorité suprême’’  symbolique. Les pratiques d’offrandes, les cérémonies ont fait partie du quotidien des sujets dans la vie familiale.

Ainsi, le respect des parents, des aînés est intégré par l’enfant lors des identifications dans l’enfance. Ces pratiques font partie des modalités culturelles transmises par les parents montrant à l’enfant ce qu’il est supposé devenir(9). Pour l’enfant, le père représente l’autorité. Nous pouvons penser que le modèle culturel familial, où la pratique de la démonstration du respect face aux aînés est omniprésente dans le Culte et dans la manière dont on évoque les ancêtres, est intégré dans la construction psychosociale de l’enfant, lors des identifications dans l’enfance et compose en partie le Surmoi (Concept psychanalytique définissant une instance ‘’régulatrice’’ du Moi composés des interdits culturels et sociaux, conceptualisé par Freud).


La construction de soi des Vietnamiens nés en France, Sophie Hamisultane
La construction de soi des Vietnamiens nés en France, Sophie Hamisultane

Le rapport aux parents et à la hiérarchie


Dans la culture vietnamienne, manquer de respect aux parents, aux aînés est inconcevable, voire considéré comme ‘’interdit’’ (ce terme est entre guillemet dans la mesure où cette interdiction se démontre dans une manière de se comporter mais n’est pas déclarée verbalement comme telle). Ces valeurs sont transmises dans l’éducation et vécues comme une injonction dogmatique. Un Vietnamien né en France, de 28 ans, explique : « Quoi qu’ils disent [les parents], quoi qu’ils fassent c’est eux qui ont raison. Tu dois faire ce qu’ils te disent. Pour moi, c’est ça la tradition. Respecter ses ancêtres. Si tu n’es pas d’accord, tu fais oui, oui, tu souris et tu baisses la tête. ». Ce respect, incontournable, se manifeste également dans l’attitude physique qui évoque le sujet, non pas dans son caractère d’autonomie, mais le sujet assujetti au maître. Ce contexte montre donc des rapports où chacun est à sa place hiérarchique et que la discussion n’est pas possible. Le sujet, que nous venons de citer, montre donc de l’extérieur qu’il s’inscrit dans les modalités culturelles parentales. A travers son récit, on comprend que ce respect et cette soumission semblent s’exprimer en façade. La manière dont le sujet exprime l’attitude de respect nous montre, également, une certaine prise de conscience de cet extérieur existant pour lui et des contradictions produites avec son intérieur. Il semble dans l’incapacité de ne pas obéir aux parents. Cela signifierait transgresser un interdit.


Comme l’écrit P. Huard et M. Durand « le manquement à la piété filiale est le plus grand crime »(10). En effet, la société vietnamienne est organisée sur le modèle de sociétés primitives, holistes, où la communauté, et particulièrement la famille, prime sur l’individu. Cette situation est en train d’évoluer au Vietnam avec le développement de la mondialisation et de la pénétration de modèles culturels occidentaux depuis la fin de l’embargo américain en 1994. Mais l’esprit collectif lié à la famille perdure encore aujourd’hui. Comme l’écrit Didier Bertrand, « au Vietnam, les personnes vivent sous l’œil des autres comme des êtres collectifs, assujettis à la volonté et aux intérêts du groupe familial élargi ou villageois voire national dans la logique confucéenne ou marxiste » (2000, Op. Cit., p. 20). Cela nous renvoie à la France sous l’ancien régime, avant le XVIIe siècle, où la société était collective. En évoquant cette époque, Philipe Ariès écrit : « Il n’existait presque aucune intimité, (…) on vivait mêlé les uns aux autres, maîtres et serviteurs, enfants et adultes, dans des maisons ouvertes à toute heure aux indiscrétions des visiteurs » (1973, p. 460)(11). Encore aujourd’hui, au Vietnam, dans la capitale politique, Hanoï, et la capitale économique, Saïgon, les maisons sont ouvertes sur la rue. Les familles vivent avec des employés de maison qui viennent souvent de petits villages situés dans les montagnes. Avoir du personnel de maison est chose courante. Cela ne concernent pas forcément les milieux aisés mais davantage ceux qui ont un travail stable et qui vivent, également, dans des quartiers populaires.


Ainsi, les valeurs des parents vietnamiens s’inscrivent, en partie, dans cette appartenance culturelle. Ce sont ces valeurs, d’une sociabilité qui diffère de celle de la France d’aujourd’hui, qu’ils transmettent de manière plus ou moins occidentalisée, selon leur propre adaptation à la culture française. Leurs enfants se sont construits, en premier lieu, dans un environnement familiale où l’esprit collectif lié à la famille et où la démonstration de respect face aux aînés entraient dans des actes reconnus comme “bons”. Les parents, particulièrement le père, sont les représentants autoritaires de cette pratique du respect. Le père apparaît comme le chef du groupe familial. La crainte de l’autorité et la soumission à la hiérarchie familiale ont pour conséquence que l’adulte demeure toujours, face à ses parents, un enfant assujetti. Pour Devereux, « le fait d’exiger de l’enfant une obéissance immédiate, aveugle, d’automate, empêche également le développement d’un sens réel de la continuité de soi-même à travers le temps. Il n’en est pas de même d’un ordre dont les raisons sont expliquées à l‘enfant» (Devereux, 1967, p.  117)(12).


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La contradiction avec les valeurs françaises


Ainsi, le sujet vietnamien n’est pas le sujet tel que Castoriadis pourrait le situer, c'est-à-dire un sujet « responsable » et qui agit de « façon délibérée » (1986-1987, p. 117)(13). Le sujet qui recherche l’autonomie qui « signifie précisément la capacité de mettre en question cet ordre [l’état des choses existant] » (Castoriadis, 1990, p. 220)(14). Le sujet vietnamien semble assujetti à l’autorité parentale (suprême) comme le sujet français sous l’ancien régime où les valeurs sociales se fondaient sur l’obéissance du sujet au droit divin et, de fait, au roi. Toutefois, les sujets que nous évoquons sont nés en France et leur processus de construction de soi se déroule dans une société où, comme le dit Vincent de Gaulejac, « l’individu est devenu central » et où le sujet est perçu « comme être désirant et désirant être » (15). Les Vietnamiens nés en France se construisent donc dans des contradictions de valeurs où le sujet ne s’inscrit pas dans les mêmes significations dans le groupe familial et dans la société française.
À l’extérieur du groupe familial, dès qu’il est en âge de les intégrer, tout enfant est confronté à d’autres valeurs. Dans le cadre de notre travail, ce sont les valeurs françaises, et plus généralement celles de l’Occident, qui diffèrent dans les rapports familiaux et individuels. Les questions d’égalité entre individus, de réalisation de soi-même, “devenir quelqu’un”, de recherche d’autonomie, sont des valeurs enseignées par les institutions éducatives françaises et par le contexte social. Ces valeurs, nous l’avons évoqué, se répandent depuis le Siècle des lumières. Inévitablement, les sujets se construisent, en partie, dans des identifications liées à leur époque et au contexte culturel et social dans lequel ils se développent. Ce contexte diffère de celui qu’ont connu les parents nés au Vietnam et arrivés en France avant 1975(16). Les modalités culturelles vietnamiennes des parents, qu’ils ont transmises, procèdent davantage du contexte social vietnamien tel qu’ils l’ont quitté.


Par ailleurs, la culture vietnamienne démontre une autre différence avec les modalités culturelles occidentales dans le fait que l’affection ne se montre pas. « Il y a aussi effectivement un héritage vietnamien d’une froideur dans les sentiments…on ne dit pas ses sentiments, on ne fait pas de manifestations physiques (…) On cache ses sentiments parce que sinon…tu perds la face… », raconte une Vietnamienne, de 29 ans, née en France. En effet, “perdre la face” signifie pour les Vietnamiens un acte de honte. Le visage sert donc de “façade” pour cacher ce que l’on éprouve. Cette pratique entre dans les modalités culturelles héritées du dogme confucéen. Dès l’enfance, les sujets apprennent à ne pas rendre expressives leurs émotions, afin de cacher ce qu’ils ressentent. Lê Hữu Khóa évoque quelques exemples de la langue vietnamienne montrant l’importance de l’expression du visage. Par exemple, pour exprimer la ‘’discrétion’’, on dira  ‘’giấu mặt’’  qui signifie littéralement ‘’cacher le visage’’. Pour exprimer ‘’laver sa honte’’ ou ‘’retrouver sa dignité’’, on dira  ‘’ rửa mặt’’, qui signifie ‘’laver le visage’’. Pour l’auteur, « le visage est donc indissociable de la face et l’image immédiate d’un visage détermine le premier contact entre les êtres » (1996, p. 15)(17). Montrer ses émotions serait donc lié à la honte dans la culture vietnamienne, et plus largement dans les cultures sinisées.


Nous avons analysé, dans ces relations cliniques développées avec les sujets, qu’ils souffrent de ce rapport familial, vietnamien, qui diffère des valeurs françaises dans lesquelles ils évoluent. Les sujets sont en rapport depuis leur enfance avec les idéaux français, qui composent en partie leur Idéal du Moi (concept psychanalytique de la construction du psychisme). Selon Erikson, « L’idéal du moi (…) semble d’une façon plus souple et plus consciente [que le Surmoi] se rattacher aux idéaux d’une époque historique particulière, en tant qu’ils ont été assimilés durant l’enfance »(Op. Cit., 1968, p. 224). En effet, l’époque dans laquelle nous nous situons représente l’individu “idéal” comme une personne ‘‘bien dans sa peau’’, qui exprime ses émotions ‘‘sans tabou’’, qui se veut “épanouie”. La publicité, l’image en général, nous montre cette représentation de l’individu. Ces représentations contemporaines constituent l’idéal des sujets et elles s’opposent aux valeurs vietnamiennes qu’on leurs a transmises. Ils idéalisent des valeurs françaises de leur époque car elles représentent la liberté individuelle, l’autonomie qu’ils désirent. Elles signifieraient également des rapports plus affectueux avec les parents. Un sujet, femme de 29 ans, nous dit « moi, je me souviens j’avais des copines c’était la famille idéale, tu vois. Les parents jouaient au foot avec les enfants, ils se faisaient plein de bisous, ils s’embrassaient tout le temps ».


 Cependant, si les valeurs françaises sont idéalisées, les valeurs vietnamiennes peuvent le rester également. En cela, nous pensons que les Vietnamiens, et les Asiatiques en générale, bénéficient aujourd’hui de représentations sociales favorables(18). En effet, l’arrivée des Boat-people, à partir de 1975, va déclencher une vague de pitié pour ce peuple « courageux ». I. Barouh-Simon écrit, « bien des Français ont ainsi ressenti de l’effroi et éprouvé de la pitié pour ces ‘’Asiatiques’’ »(1998,p. 193)(19). Nous pouvons supposer que cette situation fait échos à des constructions imaginaires dans la société française qui ont une résonance psychologique, peut-être une culpabilité liée à la colonisation ou peut-être à la religion, qui amène les Français à vouloir aider ces Vietnamiens. A cette époque, de nombreuses familles françaises se sont portées volontaires pour accueillir quelques temps des enfants des Boat-people. Selon les récits des sujets, les Français renvoie une image du Vietnamien comme un individu ‘’sérieux’’, ‘’courageux’’ ou encore ‘’qui fait des arts martiaux’’. Ce sont des représentations sociales en rapport à des constructions liées, en partie, à une réalité sociale. Les sujets ont donc grandi avec cette perception que l’on a d’eux, et qui les valorisent. Par ailleurs, cet imaginaire procède également des fondements de leur culture. Par exemple, la pratique des arts martiaux s’inscrit dans l’histoire du Vietnam. Aujourd’hui, cette discipline est encore très répandue. En outre, le mythe de la construction du Vietnam raconte l’histoire d’un peuple valeureux en lutte perpétuelle avec les éléments. Selon Didier Bertrand, « le mythe de la construction du Vietnam témoigne du succès d’une lutte incessante contre les eaux, aussi les Vietnamiens partagent-ils ce sentiment qu’ils pourront toujours vaincre l’adversité : ce sentiment fait partie intégrante de leur projet et comportement »(20) . La langue vietnamienne véhicule également cet imaginaire. En effet, pour désigner le pays, le Vietnam, on emploie les termes‘‘đất nước’’, dont la traduction littérale signifie ‘’terre eau’’. La désignation du Vietnam dans la langue transmet donc cette réalité géographique d’un pays qui s’est construit entre la montagne et la mer, et que, de par son relief, il est soumis à des variations climatiques très importantes du nord au sud, impliquant typhons, sécheresses, inondations. Cette réalité, qui compose, en partie, le mythe, entre dans l’imaginaire social des Vietnamiens. Par ailleurs, historiquement, les Vietnamiens sont fiers de leurs exploits. Pour Ida Simon-Barouh, chez les Vietnamiens, « l’un des ressorts de l’équilibre individuel réside dans le fait que, malgré le système politique en place, le Vietnam est un pays dont aucun Vietnamien ni descendant de Vietnamien n’a honte. »(21). Ainsi, les Vietnamiens sont un peuple fier de par leur histoire et de par le mythe fondateur de leur culture. Le mythe et l’histoire se mélangent pour fonder l’imaginaire d’un peuple qui s’est battu pour préserver sa culture contre l’envahisseur, chinois(22), français, puis américain. Cette imaginaire est en rapport également avec les représentations des Occidentaux.


L’imaginaire lié au mythe et aux représentations sociales peut nous permettre de comprendre pourquoi, les sujets sont également fiers de leur culture et idéalisent aussi les valeurs vietnamiennes qui sont celles de leurs parents. Les sujets sont donc dans un entre-deux et pris dans des contradictions. Ils sont amenés à vouloir rejeter les valeurs de leurs parents car elles vont à l’encontre de ce qu’ils désirent. En même temps, ils ne peuvent ‘’haïr’’ leurs parents car cela entre dans les interdits psychiques. Par ailleurs, ils valorisent également le fait d’être vietnamien d’origine, en partie face aux représentations sociales et aux mythes de la création du Vietnam.
Ce clivage des valeurs vietnamiennes et françaises s’est développé au cours de l’enfance. Les modalités culturels vietnamiennes étant inscrites depuis leur enfance dans leur construction psychique, composant en partie leur Surmoi, les sujets sont tiraillés entre ce qu’ils désirent être et ce qu’ils doivent être inconsciemment. Ce tiraillement, démontré par une culpabilité consciente ou inconsciente, se donne à voir au fil de leurs récits, dans l’expression de leur souffrance. Comme le soutient Jacqueline Barus-Michel,  toute souffrance née d’un empêchement à donner du sens. Dans les conflits identitaires des sujets, l’absence de sens se situe dans le rapport affectif et social avec les parents. En effet, dans l’espace social français, les rapports affectifs et sociaux que les sujets ont avec leurs parents montrent, ou représentent, qu’ils ne sont pas aimés comme les autres enfants français (les parents ne démontrent pas leur affection physiquement, ils ne les embrassent pas). Cependant, les sujets ont intégré les modalités culturelles vietnamiennes et, dans ce contexte, les rapports affectifs et sociaux avec les parents ont un autre sens. L’incapacité à faire émerger un sens “commun” pour eux-mêmes crée une souffrance chez les sujets, résultat de conflits psychologiques et sociaux, qu’ils tentent aujourd’hui, en tant qu’adulte, de comprendre.


Notes

1. Bertrand Didier, 2000, Eléments pour une approche ethnopsychologique des Vietnamiens, in Etudes vietnamiennes,  n°1 (135), Hanoï.
2. Nous nous référons ici à la théorie freudienne de la triangulation, du complexe d’Oedipe.
3. ERIKSON Erik H., 1968,  Adolescence et crise, La quête de l’identité, traduit de l’américain par Joseph Nass et Claude Louis-Combet, Paris, Flammarion, 1978.
4. Giust-Desprairies Florence, 1996, L’identité comme processus entre liaison et déliaison, in Education  permanente, n°128, Paris.
5. Pour des compléments sur la méthodologie clinique voir par exemple : Giust-Desprairies Florence, 2004, Le désir de penser, construction d’un savoir clinique, Paris, Teraèdre ; ou GAULEJAC Vincent (de) et ROY Shirley (dir), 1993, Sociologies Cliniques, Paris, Hommes et perspectives Flammarion.
6. Expression  employée par un sujet pour désigner l’autorité parentale.
7. Huard Pierre, Durand Maurice, 1954,  Connaissance du Vietnam, Paris, Éd École française d’Extrême Orient, 2002, p. 48.
8. Attachée particulièrement au respect des aînées, la culture vietnamienne a maintenu le Culte des ancêtres qui reste une pratique inconditionnelle (On retrouve la pratique du Culte des ancêtres dans l’Histoire du Vietnam traditionnel dès le 1er siècle). Le Culte se pratique sans exception, contrairement aux religions, dans toutes les familles. Il signifie la vénération des ancêtres en témoignage de respect.
9. Le psychosociologue E. Erikson a conceptualisé des stades de développement de l’identité en se basant sur la notion psychanalytique de l’identification décrite par Freud. Selon les travaux d’Erikson, l’identité est un processus de construction de soi dans un rapport social et psychologique où la notion de culture et d’ethnicité est central. C’est dans la période de l’enfance que l’enfant intègre les règles sociales liées à sa culture.
10. Cité par Bertrand Didier, 2000, «Éléments pour une approche ethnopsychologique des Vietnamiens », in Études vietnamiennes, No1 (135) p. 20, Hanoï.
11. Ariès Philippe, 1973, L’enfant et la vie familiale sous l’ancien régime, Paris, Seuil.
12. Devereux Georges, 1967, La renonciation à l’identité, défense contre l’anéantissement in Revue française de psychanalyse, tome XXI, no1, Paris, Puf, pp. 101-142.
13. Castoriadis Cornélius, 2002, Sujet et vérité dans le monde social-historique, Séminaires 1986-1987, 7 janvier 1987 La création humaine 1, Paris, Seuil.
14. Castoriadis C., 1990, L’État du sujet aujourd’hui, in Le monde morcelé, Paris, Le Seuil.
15. Gaulejac (de) Vincent, Le processus de construction du sujet – article diffusé au séminaire Sociologie clinique du changement du Master 2, SSAMECI recherche (2007).
16. Les parents des sujets avec lesquelles nous avons travaillé sont arrivés en France avant la fin de la Guerre du Vietnam, c'est-à-dire avant 1975. Ils étaient venus faire leurs études à Paris et sont restés. Leurs origines sociales au Vietnam étaient plutôt élevées.
17. Lê Hữu Khóa, 1996, L’immigration confucéenne en France, On s’exile toujours avec ses ancêtres, Paris, L’harmattan.
18. Même si cela n’a pas toujours été le cas, par exemple à l’époque de la colonisation française en Indochine où, comme l’explique Ida Simon-Barouh (1998), les Vietnamiens étaient perçus comme ‘’fourbes’’.
19. Simon-Barouh Ida, 1998, Regard sur les migrants d’Asie du Sud Est in Bastidiana nos23-24, Rouen.
20. Bertrand Didier, 1995, « Le projet d’exil chez des réfugiés du Sud-est asiatique », In Connexions, N° 65, Paris. p 145.
21. Simon-Barouh Ida, 1999, Les Vietnamiens, des ‘“rapatriés”  aux boat people, in Immigration et intégration, l’état des savoirs, Philippe De Witte (dir), Paris, La découverte, p. 134.
22. L’envahisseur chinois reste également dans l’imaginaire social puisque la culture vietnamienne est empreinte de culture chinoise.

 

Bibliographie citée

Ariès Philippe, 1973. L’enfant et la vie familiale sous l’ancien régime. Paris, Seuil.

Bertrand Didier, 1995. « Le projet d’exil chez des réfugiés du Sud-est asiatique », In Connexions, N° 65. Paris, Eres, p. 145.

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Notes

Le titre original de cet article : "La construction de soi des Vietnamiens nés en France : un conflit psychosocial" a été modifié par l'auteure le 08 mars 2012.

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Pour citer cet article : Sophie Hamisultane : "Approche psychosociologique des processus de construction identitaire : le cas de Vietnamiens issus de l’immigration ", Le Portail des sciences humaines, www.anthropoweb.com, 07 avril 2010, ISSN : 2114-821X, URL : http://www.anthropoweb.com/Approche-psychosociologique-des-processus-de-construction-identitaire-le-cas-de-Vietnamiens-issus-de-l-immigration_a97.html

Mercredi 7 Avril 2010