Du paradoxe Mort/Vivant
Les morts sont plus vivants que les vivants. Ils viennent rappeler l’ordre des choses et semoncent fermement ceux qui s’écartent des bonnes manières. Les morts chargent les Bilmawen de rappeler les règles en prodiguant des coups de sabot aux habitants. Ces coups sont des sanctions pour toutes les mauvaises choses commises mais ce faisant les Bilmawen sont doués du pouvoir d’apporter le bonheur à ceux qu’ils malmènent. C’est en faisant parler les morts que les vivants ne périssent pas.
Du paradoxe Homme/Animal
La chèvre, cet animal des gens simples vient prêter main forte à l’esprit bienveillant des anciens pour corriger ceux qui font peu de cas des bonnes manières. Rapide et agile, elle sait aussi ruser afin de rattraper ou déjouer les tromperies des villageois qu’elle croise. Si d’ordinaire, elle est dirigée par un berger, aujourd’hui c’est elle qui donne les ordres et les hommes lui obéissent comme elle le fait sous la menace du bâton ou des jets de pierre. Par ailleurs lors de cette fête, la chèvre change d’environnement, tandis que chaque jour ce sont les hommes qui la maîtrisent voilà maintenant qu’elle se meut librement dans un univers de femmes. L’absurdité de l’animal est plus qu’il n’y paraît la voix de la sagesse dont l’Homme a besoin.
Du paradoxe Religieux/Profane
Le jour de Bilmawen est le lendemain du jour de l’Aïd Elkebir. Cette juxtaposition paraît comme un ensemble fort contrasté. En effet l’Aïd est un jour pour célébrer la foi en Allah et cette fête souligne les valeurs contenues dans l’obéissance et la soumission. Ce qui la caractérise c’est la gravité, celle du sacrifice du fils par le père et la bonté de Dieu pour les hommes de foi. Devant le sérieux de ce moment, Bilmawen se pose en contre-point, dans une concomitance surprenante. Car c’est une journée où le rire, la plaisanterie, le dérisoire et, par certains côtés, le mauvais goût sont dans la rue. L’animal devient le maître du jeu et vient éprouver les humains. Les divinités ont laissé la place aux affres du monde animal. La sagesse de la parole divine venant des cieux rencontre le message des anciens sortis de terre, le message de la nature.
Du paradoxe Homme/Femme
Les femmes souvent discrètes, quotidiennement occupées aux tâches rudes et fatigantes, dans la maison, dans les champs ou à la rivière, sont dans la rue. Elles affrontent les Bilmawen avec le courage qui les caractérise. Elles expriment leur joie et participent pleinement à ce moment de chants et de danses. Pour elles, le quotidien connaît une rupture, une interruption brève. Tandis que les hommes, les autres jours sont dans les rues, ce jour de Bilmawen, ils sont peu visibles. Ils se rendent dans la Zaouïa pour y consommer le repas du mouton de l’Aïd à l’abri des murs du mausolée. Dans un monde où les hommes sont les principaux garants du devenir de la communauté, ce sont les femmes qui se saisissent des messages des anciens comme modèle indispensable à la pérennité de la communauté.
Du paradoxe Crainte/Espoir
Les Bilmawen sont des personnages qui inspirent deux sentiments opposés se renforçant mutuellement. La peur, des coups et des gesticulations spectaculaires dans l’affrontement avec cet animal non-maîtrisable, est à la hauteur du désir de recevoir la bienveillante protection dont il est aujourd’hui porteur. Le bonheur espéré et dont les Bilmawen sont les messagers n’est accessible qu’au prix de la peur et des coups à recevoir.
Nous pourrions pousser plus loin cette étude en recherchant dans le passé les façons dont cette fête était pratiquée, Ceci nécessiterait de travailler dans trois directions : comment les ancêtres étaient « invités » dans cette manifestation, quels étaient la place et le rôle des femmes, comment cette fête profane s’articulait avec la pensée religieuse et de l’islam en particulier. Ces pistes doivent venir en complément d’un questionnement sur le comment de tels principes paradoxaux sont présents dans d’autres activités sociales contemporaines.
Par ailleurs, nous ne devons pas écarter que ces paradoxes relèvent aussi des arrangements qui se sont opérés et s’opèrent encore dans la rencontre entre les cultures amazigh et arabe. Sur la dimension religieuse, l’islamisation très ancienne de ces peuples n’a jamais été totalement réalisée comme on le constate dans d’autres cultures africaines. Les amazigh ont accommodé les apports arabo-musulmans à leurs traditions. Ce que nous observons aujourd’hui chez les Seksawa est singulier, nous constatons qu’ils ont intégré des éléments venus de l’islam à leurs rites profanes, mais gageons que ce que nous remarquons à Bilmawen se vérifie à d’autres moments, dans d’autres activités ancrées sur des croyances profanes et/ou religieuses. Ce faisant nos travaux dressent le constat d’une culture qui ne s’est pas laissée acculturer, les amazigh tissent au quotidien un mode de vie qui leur est propre, enraciné dans leurs traditions, leur histoire et leurs rencontres. Nul n’est besoin de démontrer que la culture amazigh est vivante et donc en perpétuelle transformation. Mais n’est-ce pas la destinée de toute culture.
Notes
1. Mot de la langue Tamazigh qui signifie « celui qui porte les peaux de chèvre » ; en langue Arabe, il se nomme « Boujloud »
2. Environ 150 Dh par personne ainsi que quelques bougies et pierres de sucre
3. En Tamazigh « fête avec musique et danse »
4. Berque (Jacques), Structures sociales du haut-Atlas, PUF, Paris 1955
5. Tradition ancestrale profane pratiquée dans de nombreux peuples africains subsahariens
6. Ces notes sont issues des observations conduites en novembre 2009

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