Cette fois-ci, nous avons voyagé au travers les figures multiples du rêve. Les rêves de vie, les rêves d’exil, les rêves du jour, les rêveries et les rêves de la nuit, multiples eux aussi, nous l’avons vu.
Il semble bien, et cela a été démontré ces jours, qu’il y ait un continuum entre le corps, le souvenir des origines, l’inconscient, le rêve de la nuit et les représentations de la veille. Je crois qu’on peut même penser, qu’à l’origine, c’est le rêve lui-même qui a façonné les fantasmes, les rêveries et inspiré les mythologies comme la créativité de l’être humain.
A ce propos, je cite Géza Roheim : « il semble que dans les rêves réside l’une des sources les plus importantes de la culture humaine. Nous pouvons dire que la gigantesque structure imaginaire que nous avons édifiée au cours des siècles prend effectivement naissance dans nos rêves, ou plus précisément quand un être humain éprouve le besoin de raconter son rêve à un autre, c’est à dire dans une situation psychanalytique préhistorique »(1).
Si le rêve fascine tellement les différents peuples, qui leur prêtent toutes sortes de fonctions, c’est que, avant et après Freud mais comme pour lui, il est perçu par tous comme un message intime, une sécrétion, éminemment humaine, à dimensions singulières et collectives. Nous l’avons vu, des rêves singuliers peuvent faire évoluer des mythologies collectives. Encore une fois, on pourrait dire que la culture, fine clinicienne, « sait » écouter les messages, les besoins, les désirs de ses sujets.
Le rêve, quelque soit la culture ou l’époque, est donc généralement perçu comme une manifestation « limite » entre le dedans et le dehors de l’homme : pour certains passerelle entre le monde des esprits et celui des humains, entre l’infiniment grand de l’univers et l’infiniment petit de l’homme ; pour d’autres interface entre le corps et l’esprit, le rationnel et le fantaisiste, ou encore marge entre le Conscient et l’Inconscient, espace transitionnel entre le Moi et l’Inconscient et entre Soi et l’Autre. Il est souvent aussi perçu comme un messager, suivant les points de vue, messager des esprits ou des dieux, messager du corps ou encore messager de l’Inconscient. Souvent placé en position de tiers, il donne alors des clés pour commercer avec les esprits, les ancêtres ou les morts, comme il donne des clés pour commercer avec les objets internes et accéder aux conflits inconscients.
Pour Géza Roheim encore, le monde du rêve a deux portes: "l'une par laquelle la vie diurne s'introduit dans le rêve, et l'autre par où se glisse le rêve pour s'infiltrer dans notre existence diurne"(2). Le rêve, semble être, en effet, l’interface la plus saisissable, la mieux délimitée, entre notre monde interne et celui qui nous entoure. Originaire des profondeurs du corps, modelé par notre inconscient puis par son récit, il est aussi façonné par les ingrédients culturels qui nous construisent et ceux qui nous entourent.
Nous avons vu, en effet, comment le rêve peut porter les violences du passé tout comme il peut soutenir les espoirs d’une vie (psychique) meilleure. Qu’il peut laisser s’exprimer d’intenses douleurs morales, tout comme il peut être le vecteur des fonctions intégratives du Moi. Qu’il peut montrer des signes de souffrance tout comme des voies évolutives.
Dans une perspective complémentariste, les « rêves des autres », pour paraphraser Tobie Nathan, le rêve d’un autre culturellement différent de moi, offre donc la chance d’un matériel intime qui peut être lu, à la fois, dans la vision du monde d’origine du patient ET dans la vision du monde du thérapeute psychanalyste. Pour paraphraser Géza Roheim, cette fois-ci, un rêve perçu ainsi ouvre des portes, non seulement entre les mondes psychique et environnemental du patient, mais aussi entre les monde du patient et ceux du thérapeute et donc la possibilité d’une rencontre féconde et prometteuse, moyennant une attention particulière portée aux aspects du contre-transfert culturel.
Le rêve lui-même, son récit dans le transfert, comme les mouvements contre-transférentiels qu’il suscite, portent la polysémie d’une rencontre entre deux individus, ici deux individus de cultures différentes. Ce qui est réalité sacrée, psychique-culturelle pour l’un, ne le sera pas forcément pour l’autre, tout comme, de manière générale, la réalité psychique du patient ne se superpose pas à celle de son thérapeute. Ces particularités « transculturelles » demandent un véritable travail d’accordage entre les deux partenaires de la rencontre, donc un accordage bi-directionnel, mais dont nous avons, en tant que thérapeute, à être le garant.
C’est là que viennent mes questions à la fin de ces journées :
En effet, après des journées comme celles-ci, il s’agit moins de conclure que de se tourner vers l’avenir et de réfléchir à comment poursuivre notre travail d’exploration. Nous devons à Marie-Rose Moro, à sa ténacité, à la fois légère et ferme, et à son équipe, la poursuite de ces colloques de la revue l’autre, des temps de rencontre qui deviennent de véritables lieux de recherche, d’élaboration, des lieux de vie pour l’ethnopsychanalyse.
Je laisserai ici deux questions, complémentaires, en miroir, en suspens ici ce soir
1) La première c’est de me demander pourquoi nous sommes si souvent empêchés de considérer la réalité psychique-culturelle d’un patient de manière analogue à sa réalité psychique « tout court » ? En effet, nous assistons souvent à une lecture polarisée du matériel clinique « culturel », le clinicien restant collé au discours manifeste : un « je parle à mon père dans ma tête » devient « réalité », donc hallucination et non plus « réalité-psychique-culturelle » porteuse d’une économie et d’un dynamique psychique digne du plus grand intérêt. Le latent se perd au profit du manifeste et au détriment de la rencontre interculturelle.
2) L’autre question nous concerne, nous les « passionnés de l’ethnopsychanalyse ». Dans notre vision complémentariste de l’ethnopsychanalyse nous considérons, d’un côté, la psychanalyse dans ce qu’elle permet comme lecture du fonctionnement psychique et, plus particulièrement l’identification des mouvements contre-transférentiels et les expériences d’Inquiétante Etrangeté(3) face à l’autre “différent culturellement“ et, de l’autre côté, l’anthropologie qui donne à penser l’ancrage de l’autre, à visiter son environnement familier, dessinant un champ intermédiaire, un espace de jeu possible entre différents référentiels. Si nous sommes bien armés pour éviter de considérer le matériel culturel comme du matériel pathologique, nous pourrions avoir tendance à le réifier et avoir des difficultés à y différencier, aussi, le latent du manifeste. Quand un patient parle de sorcellerie, de rituels, d’esprits… son discours aura aussi des aspects manifestes « culturels » ET des aspects latents « psychiques ». Nous pourrions ainsi, en tant que « spécialiste » pécher par excès. De crainte d’interpréter trop, nous pourrions nous mettre à nous coller au manifeste du discours culturel et perdre ses dimensions latentes.
Ces deux questions en miroir portent donc sur le délicat statut de l’interprétation qui devrait toujours rester au service du latent niché derrière le manifeste. Elles touchent essentiellement aux questions contre-transférentielles soulevées par la rencontre avec l’autre culturellement différent, qui mériteraient un colloque en soi !
Merci à Thames Cornette, à Danièle Pierre, à Jean-François Vervier et à toute l’équipe de Luxembourg pour cette belle occasion de travailler ensemble et cet accueil si généreux et si chaleureux. Merci aussi à tous les conférenciers, discutant et intervenants en ateliers. et nous nous réjouissions de nous retrouver bientôt à Paris ou à Clermont-Ferrand.
Bon retour et beaux rêves
1. Roheim, 1952/1973, p125
2. Roheim,1952/1973 : Les portes du Rêve, p 203.
3. Freud S. (1919). L’inquiétante étrangeté, Paris, Gallimard, 1985.

Articles

Anthropologies




















