En cette année 1429 qui vit la naissance du peintre Gentile Bellini, l’oeil gourmand et attentif des marchands qui suivent, sur la Piazza de Ve nise, au matin d’un printemps légèrement pluvieux, le déchargement de leurs navires en provenance de l’Orient témoigne d’une vision des choses qui n’allait cesser de s’élargir à l’ensemble du globe et qui est prête aujourd’hui de toucher son horizon.
Vision qui inaugure alors la naissance d’un monde résolument profane, un monde fondé sur un nouveau regard porté sur la nature, un monde du visible et de sa prééminence. Un monde qui engage donc sa séparation avec l’autre monde, invisible, peu à peu extrait du quotidien et renvoyé à sa bonne place dans l’au-delà.
Je pense bien sûr à Piero Della Francesca qui forge une image parfaite de la réalité et décline sa vérité comme un théorème absorbant de cette manière le divin mais aussi à Masaccio qui construit, provoquant le scandale, une nouvelle représentation du corps humain et de l’espace. En découvrant l’héritage mythique de l’Antique comme modèle presque absolu, la Renaissance qui s’ouvre alors va paradoxalement nourrir et jusqu’à son incandescence, la querelle des Anciens et des Modernes opposant la Beauté universelle, les traditions et les règles avec le fugace, l’éphémère, les techniques et le progrès jusqu’à l’« absolument moderne » de Rimbaud, expression qui pourrait aujourd’hui qualifier la logique profonde, au jour le jour, de l’art contemporain.
En plein coeur du quattrocento, les lois de la perspective s’affirment au travers des oeuvres et des traités (Alberti : De pictura 1424) pour s’imposer comme une nouvelle universalité qui va conjuguer indéfiniment ces deux paradigmes, la nature, vrai modèle du Monde et la marchandise, élixir des relations humaines. Volonté d’universalité contre le local, le terroir, le traditionnel, provoquant dans son mouvement une gigantesque entreprise de désensibilisation du religieux alors trop enraciné dans chaque lieu, marqué par chaque carrefour, chaque fontaine, chaque éminence et qui occupait ainsi tout l’espace des esprits comme des territoires. Volonté tout autant présente aujourd’hui dans certains mouvements islamistes contemporains qui visent à délocaliser la foi musulmane, à briser la multitude des traditions, à plonger tous les saints dans l’oubli pour nourrir un islam universel et triomphateur (Roy 2002).
Nos marchands, qui sont souvent les commanditaires des peintres de cette époque, savent évaluer au plus juste, le prix du moindre ballot de soierie, d’une fiole de parfum ou d’une caissette de girofle. Leur perspective est avant tout empirique et scelle en cela les fondements de l’approche scientifique de l’univers qui germe dans les cultures occidentales : repérage, évaluation et classement et s’installe ainsi au coeur du regard occidental comme pensée planétaire.
À la même époque, l’Inquisition espagnole mène la chasse aux allumbrados, aux francs tireurs de la parole du surnaturel, aux apôtres des vérités inédites qui s’opposent à la « pacification chrétienne » du monde ; ces terroristes qui brouillent les cartes en contaminant le nouvel univers profane et son ordre politique ouvrant un passage aux fièvres incontrôlables de la présence quotidienne du divin. L’Église refusant le modèle achevé et définitif de l’Antique, du Jupiter maître d’un monde définitivement abouti, prône au contraire l’accomplissement de l’Histoire sur la Terre au nom du Salut universel dans le Ciel et s’emploie à récurer le sentiment religieux, à le déshumaniser on pourrait dire. Plus tard, les Églises protestantes, fécondées dans le même parcours et annonciatrices de l’homo economicus vont s’y employer avec plus de vigueur encore : Soli Deo gloria, au nom d’un Dieu unique et absolu qui ne laisse place à aucune dérive des sens.
Dans le même temps, l’oeuvre subversive de Spinoza jette les bases des Lumiè res et de la modernité, de la Révolution française et des droits de l’Homme. Écrivains et philosophes en réinventant le monde s’attaquent aux traditions, aux superstitions, aux forces obscures de l’invisible, à la magie, aux violences et aux terreurs, lovés derrière le trébuchet de l’ordre naturel de la société. Sur l’échafaud, le monarque affirme l’égalité de tous les hommes entre eux avec la dissolution du divin dans son image. L’apprentissage du plaisir d’être, l’apprentissage de la vie, la culture de la sensibilité s’opère alors sous la lumière du jour et non plus dans la dégringolade mystérieuse des traditions égrenées par les pères, les maîtres et les seigneurs (1).
Forte de ses convictions prométhéennes accompagnant la naissance de cet homme nouveau maître de son destin et non plus le seul jouet de la Tradition et du Pouvoir, l’Europe engage la conquête de l’univers creusant le sillon de la modernité dans les pays du sud au nom de la civilisation, du dieu unique et plus tard du développement et rejetant les « traditions » des peuples sur lesquelles elle installe sa domination comme elle a rejeté elle-même les monstres qui peuplaient son propre univers surnaturel. L’Europe, impavide et conquérante, lave l’Afrique, l’Amérique et l’Asie.
Dans ce mouvement ainsi engagé au nom des droits de l’Homme posés par définition comme universels et qui voit l’émergence des Nations, l’engagement des combats pour la laïcité et la Démocratie, le développement des luttes sociales au nom du Progrès et du Savoir ; des peuples, de plus en plus nombreux, échappant à la poigne de fer qui les emprisonnaient dans la ritournelle du folklore et de la culture, émergent à l’Histoire, revendiquant alors avec force ce qu’ils sont pour eux-mêmes creusant dans les plis les plus secrets de leurs traditions les voies de leur identité, reconstituant leurs invisibles en réanimant quelquefois leurs démons, réaffirmant leurs imaginaires communs, recréant en définitive leur culture comme outil politique.
D’une tradition l’autre ou la querelle des Universels
Nous avons compris que nous changeons d’époque, ce qui est toujours très difficile à mesurer, nous pataugeons dans les marais d’une transition au crépuscule de cette colossale globalisation historique. La marchandise aujourd’hui a presque définitivement dissous sa valeur d’usage au profit d’un échange généralisé et au prix d’une multiplication exponentielle des objets, matériels, virtuels, financiers ou fantasmatiques qui circulent à la surface du globe. Tout devient marchandise, tout est à vendre, chacun doit vendre pour acheter et la violence grandissante qui se développe dans les relations humaines (à l’intérieur de la famille, de l’entreprise, de la ville …) rythme le mouvement de cette irrépressible fragmentation du monde en objets, réels ou non, à tel point que nous baignons maintenant quotidiennement dans une esthétique de la violence constamment présente en particulier dans la publicité ou bien dans les séries télévisées qui nous formatent jour après jour en nous emportant dans ce mouvement général : la concurrence effrénée, la lutte contre l’Autre, la lutte de chacun contre chacun, d’autant plus effrayante que nous sommes de plus en plus nombreux. L’installation proposée récemment par l’artiste scandinave Adel Abidin à la Biennale de Venise, à savoir la fiction d’une invitation, par l’intermédiaire d’un site, à séjourner comme touriste à Bagdad pour plonger dans l’horreur de la violence quotidienne qui règne dans cette ville, traduit avec force notre réalité quotidienne imaginaire.
Pourtant, la pensée occidentale universelle qui n’a jamais cessé de vouloir absorber le monde produit elle-même l’antidote pour parer les effets de sa propre influence, la résistance politique des cultures et des sociétés qui nourrit et amplifie la confrontation de visions contrastées du monde. Il ne s’agit plus de concéder la parole mais d’écouter et d’accepter maintenant celle qui se fait entendre de plus en plus fort. Il ne s’agit plus pour l’Occident, magnanime, de reconnaître les différences mais d’assumer concrètement de nouveaux rapports de force (Lombard 2006).
Le monde occidental aujourd’hui confronté à une vague de migrations d’une ampleur inégalée, en provenance de nombreux pays du Sud, affronte dans le même temps une cohabitation souvent problématique entre des communautés, culturelles, sociales et religieuses très différentes les unes des autres et qui sont souvent tentées par un repli identitaire ou communautariste où l’on voit les uns et les autres mettrent en exergue « leurs propres traditions » en fait ce qui leur permet d’exister, de faire la différence, de tous les points de vue, qu’il soit politique, social, culturel ou religieux. Cette situation particulièrement complexe secrète, du fait même des surfaces de frottement qui raccor dent ces différentes communautés y compris la ou les communautés du pays d’accueil, des formes diverses de racisme mécanique, de rejet primaire de l’autre. Réactions qui sont exploitées idéologiquement par des organisations politiques extrémistes mais aussi par certains mouvements radicaux nés dans les banlieues (2), identitaires et antisystème, suprématiste (3) qui, paradoxalement, rejoignent de cette manière les thèses de l’extrême droite notamment pour la défense de la « fierté raciale » et de « l’ethno-différentialisme » fondée avant tout sur le refus de l’intégration et de l’échange entre les communautés.
En fait, la lutte pour la survie de l’universalité du regard occidental se joue aussi là, dans un jeu de cache-cache, dans cette tension particulière entre racisme et métissage. D’un coté, la société occidentale, à travers ses discours sur l’école, la mode, le sport, le monde du spectacle et bien d’autres veut donner l’image d’une société où se mêlent organiquement tous ses composants, d’une société métisse où les différences de toute nature seraient les ingrédients de sa nouvelle originalité, donnant en cela un aperçu volontairement positif de la globalisation en marche et une image de l’avenir nécessaire de l’univers. D’un autre coté, la confrontation concrète et quotidienne entre les communautés génère encore la violence, la violence raciste et le refus du partage. Ainsi, le gigantesque mouvement de migrations dans le monde révèle à sa manière cette inextinguible tension présente à tous les niveaux de la vie sociale, entre l’identique et le différent, entre le semblable et le dissemblable, entre le voisin et le distant, entre le congénère et l’étranger, entre l’unique et l’hétéroclite, entre l’évident et le mystérieux… Tension qui alimente jour après jour la dialectique créatrice de la transformation sociale depuis le moment où les premiers humains sont descendus de leur grotte pour chercher ailleurs des compagnes. Tensions nées tout à la fois de la crainte du redoublement du semblable et du désir de la reproduction du même, depuis toujours constamment présente au coeur des communautés humaines et animales pour l’accès aux ressources de la survie, à la pitance et à la sécurité quotidienne. L’Autre apparaît à chaque moment où l’on risque d’être contraint de partager l’essentiel de la vie, nourriture, femmes, abri, feu, eau… et toute société, à travers ses modes d’organisation, ses traditions, sait parfaitement ajuster la discrimination pour refuser à tout autre défini ainsi pour ce faire, l’accès aux ressources de toute nature. Discriminations qui sont de plus en plus spécifiques et complexes selon les époques et les régions. Discriminations qui concernent autant les biens, que les objets virtuels et les valeurs symboliques.
Ordre, tradition et racisme
Mais tensions, également, qui marquent dans leur dimension dialectique tout à la fois leur trajectoire et la nécessité de leur évolution aussi bien aujourd’hui qu’à l’aube de l’humanité. On peut sans doute dire que l’accélération ininterrompue du contact entre des sociétés différentes et de plus en plus nombreuses est la marque propre de la nouvelle époque qui s’ouvre plus que la globalisa tion des marchés même si ces deux phénomènes sont en synergie. Avant tout, la globalisation est une rencontre entre des économies différentes, entre des idéologies économiques différentes et constitue donc la meilleure preuve qui soit que l’économie, au-delà du faux-semblant de son habillage mathématique reste une vision, une idée, un désir qui engage toujours beaucoup plus que ce dont elle prétend seulement parler à savoir la réalité objective des systèmes de production de biens et de richesses et de leur distribution. Cette accélération en coagulant les différences et les irrédentismes déclenche dans le même temps une oscillation très spécifique où chacun est en position d’emprunter à l’autre le plus éloigné l’amenant ainsi à comprendre ce qui le concerne au plus près (4). L’usage immodéré de l’oxymore dans les discours des politiques, de la mode, des journalistes et même des écrivains… témoigne avec force de cette tentative d’unir les éléments les plus éloignés en emprisonnant ainsi une matière magique souvent peu maîtrisée mais qui permet de tenter de conjurer le jeu infernal crée par ces tensions.
Notre propre société dans les soubresauts de son histoire récente est une empreinte de cette situation mondiale et son mouvement propre secrète dans le même temps les formes les plus classiques du rejet de l’autre et donc de l’une des ses composantes la plus pratique, le racisme. La plus simple, parce qu’il s’agit d’utiliser un caractère physique ou un caractère social comme la manifestation incoercible de la preuve même de la différence. Cet autre est différent en soi, inassimilable, indissoluble comme la pierre dans l’eau. Logique d’analyse qui fonde par ailleurs bien des mécanismes de croyance quand les êtres, les institutions ou les phénomènes sont dotés de qualités intrinsèques et définitives acquises depuis la nuit des temps. De cette manière, chaque personne, chaque société, chaque culture au lieu d’être fécondée par la rencontre, l’affrontement, le dialogue et la transaction est tentée de se verrouiller dans son identité. De cette manière, tout débat est clôt au départ, tout paraît d’emblée clair et légitime puisque la moindre différence ontologique habilement fabriquée par les experts et les administrateurs (5) orchestre le partage des biens de toute nature, symboliques et matériels tout en réanimant les peurs humaines immémoriales pour les diriger sur une cible ou une autre, prononcer le rejet au nom… de la Tradition.
Le racisme qui se nourrit justement du brassage inévitable entres les humains, les familles, les groupes, les techniques, les musiques, les cuisines est bien l’expression de cette contradiction planétaire, aucune société, aucune culture, aucune économie ne peut survivre sans l’échange où chacun, en découvrant autre chose, en changeant de goût ou de mode de calcul, veut imaginer rester le même. Beaucoup de communautés humaines sont restées longtemps éloignées les unes des autres, leurs communications étaient limitées mais elles se transformaient néanmoins les unes grâce aux autres par ondes de choc en quelque sorte et les plus malins de leurs dirigeants prêchaient l’identique pour mieux introduire le nouveau, le nouveau de l’identique comme savent si bien le faire les possédés à travers le monde, mais aussi naturellement les artistes, l’universalité au coeur des traditions, l’universalité fécondant la Tradition ! Derrière tout cela se nichent toujours les bons vieux débats scolastiques, la fameuse querelle des universaux sur la relation entre les mots et les choses (sententia vacum et sententia rerum) qui conditionne encore pour une bonne part les représentations de la légitimité des ordres et du pouvoir. C’est la question de la mise en rang, la construction du sujet, du dépendant par rapport à un élément, un référent absolu qui détient par sa nature l’ensemble des qualités qui sont redistribuées mais toujours dans une valeur relative et qui est au fondement de tout discours interne sur la tradition. C’est la meilleure légitimation qui soit de la hiérarchie et de l’ordre et dans bien des cas de son incorporation. C’est toujours et toujours la question du droit à la parole (Fiéloux, Lombard, sous presse). C’est la notion de pur et d’impur dans l’idéologie brahmanique. C’est l’idée de la race blanche pure, de l’aryen chez les nazis mais aussi la stratégie de blanchiment par les alliances matrimoniales dans l’univers créole ou bien plus récemment l’idéal du noir le plus parfait qui a provoqué une mode concernant les jeunes filles malabar de l’Ile de la Réunion recherchées comme partenaires idéales par les « zoreils », les résidents métropolitains. Représentation tout aussi présente dans l’utilisation actuelle de la notion d’ex cellence qui rythme les jeux de la concurrence organisée dans les univers professionnels au seul profit des entreprises et des institutions. Concurrence effrénée où tout un chacun sans exception est condamné à échouer un jour à atteindre l’idéal inaccessible en intériorisant de plus l’entière responsabilité de son échec. On peut dire que toute l’oeuvre de Bourdieu est traversée par cette question qui l’amènera à l’idée que la sociologie pourrait aider à renverser, à rendre transparent, en quelque sorte, un tel système même si, nous le savons que trop, la sociologie n’est pas le réel. C’est aussi le fondement de la maltraitance des femmes dans des sociétés où l’on peut presque dire que l’homme seul est considéré comme un être humain à part entière. La femme pourra- t-elle jamais devenir un homme comme le noir un blanc ? Mais c’est aussi l’idée, dans un autre domaine, de la proximité avec le divin, l’absolu, « plus prêt de toi mon dieu » et la sanctification qu’apporte cette proximité dont Pharaon dans sa pyramide représentait le modèle incarné. Mais c’est aussi pour finir, la discrimination liée au costume et au corps où s’opère la mise en scène de l’allure aristocratique souvent véhiculée par la mode notamment autour de la multiplication des accessoires du vêtement.
L’Invisible, creuset de la tradition et source du politique et du développement
Les sociétés du Sud embarquées tout autant dans cette accélération de l’histoire, ces mêmes sociétés que les développeurs stigmatisaient comme « traditionnelles » incapables en ce sens de conduire leur propre évolution sont contraintes d’élaborer des solutions spécifiques devant les problèmes de plus en plus complexes posés par leur intégration au marché mondial. Ainsi, au moment où les paysans malgaches comprennent de mieux en mieux que, selon la loi, non seulement, ils ne sont que les usufruitiers de leurs terres mais que ces dernières peuvent posséder une grande valeur puisqu’elles de viennent une marchandise dans les échanges planétaires (crevettes, tourisme, pierres précieuses…). Les débats et les conflits qui s’ensuivent, alimentés par l’exploitation de ces nouvelles ressources se jouent alors sur une scène bien spécifique, l’invisible, le divin, le surnaturel. C’est bien là l’essentiel : la mise en oeuvre des stratégies de communication avec l’au-delà qui permettent d’emporter l’adhésion des personnes et des groupes. Stratégie élaborée selon le modèle classique du talisman fabriqué par le devin ou du discours du possédé au sens où la solution, apportée de cette manière au nom de la Tradition mais pourtant le plus souvent totalement inédite, est seulement traduisible dans ces termes, une image qui reste lisible par tous.
On comprend que les étrangers à un tel système, sont doublement maintenus à la lisière de ce type de négociations, d’abord par leur méconnaissance de sa nature réelle quelquefois associée au mépris qu’ils peuvent manifester à son endroit et ensuite, parce que les acteurs effectifs face à un problème ou un autre et au-delà de leurs conflits internes s’entendent toujours pour maintenir cette barrière magique (6). Nous sommes dans une situation quasi inverse de la « désensibilisation » du religieux dont nous parlions plus haut, le sacré envahit le profane à chaque instant et a fortiori au moment des situations de crises.
Dans toutes les villes de l’Ouest malgache, communautés de possédées et Églises évangéliques sont dans un véritable rapport d’opposition dialectique : elles parlent des mêmes choses, des mêmes esprits mais dans une perspec tive opposée, pour les premières, les esprits sont bénéfiques et sont le canal par lequel peuvent s’ouvrir, au quotidien, les voies de la modernité, pour les autres, c’est bien le contraire, ce sont des manifestations « démoniaques » qui empêchent le pays de réellement se développer.
En définitive, que comprennent les experts, les économistes à tout cela ? Les experts et les économistes, comme toujours, rien et tout à la fois. Rien parce qu’ils restent animés par leur foi profonde, pour beaucoup d’entre eux, en l’individu entrepreneur, l’homo aeconomicus et par le mythe des terres vierges qui s’offrent à la fécondation du développeur. Ils refusent de considérer chaque ensemble social dûment constitué dans son histoire comme un partenaire à part entière pour la bonne raison que la logique profonde de ces communautés est objectivement contradictoire avec leurs propres objectifs, logique de rassemblement, logique politique face à une volonté de désagrégation, de contrôle. Tout, parce qu’ils retrouvent toujours, comme la cartomancienne ce qu’ils apportent, à savoir la mesure mathématique de la pénétration des marchés dans l’une ou l’autre de ces communautés, contribuant ainsi et toujours à entretenir deux mondes dans une même société sans comprendre qu’à force de grignoter le deuxième monde, ils l’ont fait naître en quelque sorte à lui-même.
On pourra dire alors que les navires des marchands de Venise ont atteint leur horizon et qu’une nouvelle vision est possible qui n’est plus seulement le calcul destiné à organiser la circulation mondiale des capitaux et des biens matériels et l’infernal engrenage de la violence qu’elle peut engendrer. À nouveau l’histoire nous convie à savoir construire des échanges au-delà du fétiche de la marchandise si nous voulons continuer d’exister dans l’avenir et donner au fond une chance à ce que nous sommes devenus grâce à cette première tentative d’universalité fondée sur l’idée de l’inaliénable dignité humaine. Échanger donc, dans tous les sens du terme, avec ceux qui s’égosillent aujourd’hui autour de nos cavernes où nous sommes toujours là, encore au chaud, à les écouter, pelotonnés les uns contre les autres.
Notes
1. A cet égard, l'insaisissable succès de Harry Potter donne vraiment à penser...
2. Je pense en particulier au MDI, mouvement des damnés de l'iméprialisme
3. Cf. Luc Bronner, Le Monde, 24 septembre 2008, P.3
4. Il suffit pour s'en convaincre pleinement de s'arrêter sur les développement du marché du sacré ou du magique quand on découvre en Afrique de l'Ouest des cars entiers de touristes européens qui voyagent pour consulter des devins africains
5. Je pense bien sûr au Château de F.Kafka
Bibliographie
Alberti LB. (1424) De pictura. Paris : Allia ; 2007.
Fiéloux M, Lombard J. Le riche beugle. Le Journal des Africanistes (sous presse).
Lombard J. Droit à la parole et résistance des peuples face à la globalisation. Études rurales 2006 ; (178) : 23-38.
Roy O. L’Islam. Paris : Seuil, Coll. « La couleur des idées » ; 2002.
Spinoza. L’Éthique (trad. fr. de Robert Misrahi). Paris : L’Éclat; 2005.
L'article paru, ci-après la référence: Fiéloux Michèle, Lombard Jacques. Le riche beugle. In : Baroin C. (dir.), Boutrais Jean (dir.). Le lien au bétail. Journal des Africanistes, 2008, 78 (1-2)

Articles

Anthropologies




















