Je veux ainsi attirer l’attention sur le fait qu’aujourd’hui il n’y a pas une anthropologie comme science des hommes autrement qu’insérés dans une perspective sociale, culturelle, en tout cas collective, en tant qu’ils accomplissent des actions et des rôles, vivent dans un groupe ou dans une culture. Ceci est important. Lorsque Dan Sperber reçoit le prix Claude Lévi-Strauss le 23 juin 2009, il prononce un discours(2) dans lequel il oppose les nombreux et excellents, dit-il, ethnologues français de terrain et les quelques anthropologues qui sont aujourd’hui passés au stade de la théorie anthropologique. Il mentionne, dans cette catégorie, outre son propre travail, Descola, Héritier, Godelier. Sans me prononcer sur le nombre précis et les noms de ceux qui sont ces théoriciens de l’anthropologie, je suis plutôt d’accord avec Sperber sur son diagnostic. J’y ajoute trois interpellations et une interrogation. D’abord, je redis qu’il n’y a aujourd’hui rien de spécifique dans l’ethnologie quant à son objet et à sa méthode, l’un et l’autre étant bien partagés par les sociologues. L’ethnologie est une sociologie, une science des sociétés. Ensuite, je m’étonne de l’écart entre le très petit nombre de théoriciens de l’anthropologie et le grand nombre, des dizaines voire des centaines, qui se disent aujourd’hui en France anthropologues, et autant dans d’autres pays. Enfin, sur quoi lesdits théoriciens établissent-ils des théories ? Principalement sur les logiques sociales d’échanges et de relations.
L’interrogation : pourquoi y a-t-il si peu de théoriciens faisant de l’anthropologie générale ? Parce qu’il n’y a pas, selon moi, d’anthropologies empiriques, les ethnologues ou ceux qui se disent anthropologues étant des sociologues. Il n’existe pas une anthropologie empirique spécifique par son objet et sa méthode, différente des sociologies. C’est-à-dire une anthropologie des hommes. « Autant dire la botanique des plantes »(3) selon l’expression d’Heidegger, ou une zoologie des animaux. Mais force est de constater qu’avec l’anthropologie, le pléonasme n’est pas si inutile.
Faut-il considérer l’homme comme « un insupportable enfant gâté », trop gâté par les philosophies du sujet et par les sociologies de l’action ? Elles donnent en effet beaucoup, liberté, rationalité, intentionnalité, à celui avant lequel « le monde a commencé » et sans lequel « il s’achèvera ». Lévi-Strauss a profondément raison et rien ne sert d’invoquer les créations matérielles ou culturelles de l’homme : « leur sens n’existe que par rapport à lui, et elles se confondront au désordre dès qu’il aura disparu »(4). Et pourtant le point de vue très extérieur de Sirius remarque que cet enfant gâté est aussi gâté par lui-même, avant de l’être par les philosophes ou les sociologues. Dans l’état planétaire du vivant, l’homme a réussi à se gâter lui-même, et l’individu à être si attaché à lui. C’est une association presque paradoxale, en tout cas étonnante et fascinante qu’il a créée et continue de créer : s’aimer, se valoriser, se gâter, alors qu’il sait qu’il est « un détail de la vie »(5).
C’est donc d’abord l’homme qui doit être le point d’observation de l’anthropologie empirique. Et pas d’abord la relation, le groupe, la société, la culture. C’est l’hypothèse de ce livre. L’entité la moins connue des sciences sociales n’est-elle pas l’existant, l’étant, celui qui est présent, là, en situation ? C’est le risque, dans un climat épistémologique profondément relationniste (et encore culturaliste), que je suis tenté de pousser jusqu’au bout, habituellement évité en sciences sociales qui préfèrent d’emblée articuler le vécu existentiel aux entités culturelles ou au schème relationnel : le groupe, la culture, le rapport à autrui, le rapport social, l’interaction, la relation, le face-à-face, l’intersubjectivité. Ne sont-ce pas les êtres humains eux-mêmes qui effectuent une action ou entrent en relation, de situation en situation, d’instant en instant ? Il n’a donc pas fallu attendre un processus collectif moderne d’individuation ou de singularisation pour trouver un « individu émancipé et singulier »(6).
J’ai la conviction que l’anthropologie comme science des humains n’a donc pas encore vraiment commencé à être empirique, c’est-à-dire à s’intéresser méthodologiquement et conceptuellement aux existences dans leur singularité. Sa méthode, que j’ai appelée phénoménographie ou ontographie, consisterait à se dégager de la focale socioculturelle, pour observer ces individus, un par un, dans leur continuité d’existence. Cela suppose bien d’accepter que leurs présences successives ne sont pas nécessairement interactives, qu’elles ne sont pas non plus nécessairement absorbées par l’interaction et la relation d’icimaintenant mais qu’elles intègrent diverses strates venant d’ailleurs, d’avant ou d’après et constituant le volume d’être de l’individu en train d’exister à travers la suite des instants et des séquences d’action. Le terme « ontophénoménographie » présenterait une certaine justesse, désignant d’abord la focale sur et par l’être (l’existant ou l’étant) lui-même, et ensuite l’exigence d’observations détaillées à partir de ce qu’il fait apparaître. Poussant l’individualisme méthodologique jusqu’au bout de lui-même, l’ontophénoménographie reste ainsi focalisée, de l’observation initiale à l’écriture finale, sur des individus singuliers, en vue de les comparer dans leurs modes d’existence et de présence. Le terme « anthropographie » proposé récemment par Sylvaine Camelin, Christine Jungen et Josiane Massard-Vincent me semble très adéquat pour désigner cette phase méthodologique de l’anthropologie(7).
Je laisserais ainsi à la sociologie et à l’ethnologie l’étude des phénomènes sociaux et culturels, et à l’anthropologie, j’accorderais la spécificité d’être la science empirique des hommes, des individus séparés, de leurs singularités vivantes, existantes, présentes avec leurs particularités, pas seulement sociales et culturelles, mais aussi d’âge ou de santé mentale par exemple. Pour être générale, l’anthropologie aurait à comparer des hommes entre eux et avec d’autres êtres, d’autres existants, eux aussi présents dans diverses scènes de la vie, ainsi qu’avec d’autres espèces existant ou ayant existé, afin de proposer des éléments d’explicitation évolutionnaire. L’anthropologie serait ainsi d’abord la science des individus, des singuliers, des particuliers, qu’elle observe de très près, un à la fois, dans leurs présences existantes ou leurs existences présentes. Son objectif : rendre présents les individus dans les situations de leur existence.
Selon cet angle poussé à son bout, l’anthropologie est individuelle, ainsi différente de la sociologie et de l’ethnologie. Pendant longtemps, j’ai laissé en suspens la définition de l’anthropologie, comme allant de soi, posée comme synonyme, même si j’en ressentais une insatisfaction plus ou moins lointaine, à celle de l’ethnologie dont je cherchais en vain les caractéristiques qui la différencient de la sociologie. Il m’est apparu clairement il y a quelques années que l’ensemble de mes réflexions, de mes choix thématiques, méthodologiques et théoriques relevaient de l’anthropologie et non de la sociologie ou de l’ethnologie. Pourquoi ? Car l’enjeu en était l’homme, l’individu, l’existant dans ses modes de présence en situation. Il m’importe maintenant de fonder théoriquement et méthodologiquement un tel enjeu disciplinaire. Réfléchir aux fondements d’une anthropologie qui soit elle-même et non synonyme de sociologie ou d’ethnologie passe par un détour sur la spécificité de l’opération des sciences sociales, l’opération ethnosociologique, en vue de rediriger le zoom non plus sur les ensembles socioculturels mais sur l’homme et – point capital – de garder cette focale jusqu’au bout de la recherche. Cela suppose bien de construire une assise théorique à une telle anthropologie, de lui laisser des concepts et des méthodes, bien sûr toujours à revoir.
Ce livre est donc un livre théorique sur les fondements d’une anthropologie. Il comprend deux parties centrales. La première concerne ce que n’est pas l’anthropologie : une sociologie et une ethnographie, qu’elle définit, l’une et l’autre, afin de faire apparaître par contraste la spécificité de l’anthropologie. La deuxième partie précise ce que doit être l’anthropologie : une science des hommes, avec ses méthodes d’observation. En finale, une conclusion vise à donner un fondement théorique à une telle anthropologie, à partir de la notion d’ontologie. L’anthropologie comme ontologie existentiale est définie alors comme la science des individus humains et non humains(8).
Notes
1. Lévi-Strauss Cl., Anthropologie structurale, Paris, Plon, (1958), 1974, p. 358
2. Accessible sur le site de Dan Sperber.
3. Heidegger M., Être et temps, Paris, Gallimard, (1927), 1986, p. 78.
4. Lévi-Strauss Cl., Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, p. 478.
5. Gould S.J., La vie est belle. Les surprises de l’évolution, Paris, Seuil, (1989), 1991, p. 427.
6. Singly F. de, L’individualisme est un humanisme, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2005, p. 14.
7. Camelin S., Jungen C. et Massard-Vincent J. (dir.), Portraits. Esquisses anthropographiques, Paris, Pétra, 2011.
8. Ce travail est le résultat d’une lente maturation. Cependant, les toutes dernières années furent, me semble-t-il, décisives. Quelques rencontres y ont contribué. Je veux remercier Marc- Antoine Berthod, Elisabeth Claverie, Fabrice Clément, Patricia Ferté, Emmanuel Grimaud, Sophie Houdart, Leslie Juillet, Sophie Jumeaux, Laurence Kaufmann, Anne-Sophie Lamine, Yannis Papadaniel, Stéphane Rennesson, Nina Schmidt, Marion Vicart et Denis Vidal. Je remercie aussi Gérald Bronner de me faire confiance et de permettre cette publication.
- Avant-propos de l'ouvrage "Fondements de l'anthropologie des hommes", Albert Piette, Editions Hermann 2011.

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