Figure inaltérable du vivant sur laquelle le temps n’a apparemment pas de prise, la forêt tropicale semble traverser les siècles en demeurant toujours la même. L’homme est venu bouleverser les équilibres séculaires, non pas qu’il n’ait pas sa place dans la forêt en symbiose avec le monde végétal et le règne animal, mais parce que la violence et la pauvreté lui ont fait perdre le secret de cette harmonie, parce que l’appât du gain et la volonté d’exploiter la forêt à son seul profit individuel l’ont rendu sourd au fracas des arbres qu’on abat(4). Il se montre insensible aux prélèvements effrénés des animaux, et aveugle au point de ne plus percevoir ce que la forêt représente pour lui-même, pour sa descendance ainsi que pour l’humanité toute entière.
La question de la gestion durable des forêts au Gabon s’inscrit à la fois dans la problématique mondiale de la protection de l’environnement et dans le contexte particulier du développement du pays. Cette question interpelle à la fois la communauté internationale et les autorités nationales et locales gabonaises. Elle oppose des exigences apparemment contradictoires, celle de profits économiques rapides (incarné surtout par les entreprises d’exploitation forestières entre autres) et celle de la pérennité de ressources renouvelables (dont les promoteurs sont les organisation non gouvernementales environnementales(5)), et donc l’assurance de revenus réguliers. Elle place le gouvernement et la société civile gabonaise devant des choix de gouvernance, elle nous impose une approche différente et innovante du développement durable associant autour d’un même projet les Etats, le secteur privé et la société civile.
Cette discussion n’est pas la première du genre. La question d’une gestion forestière responsable a été abordée de façon générale lors de la Conférence de Rio sur l’Environnement en 1992, et se retrouve aussi parmi les Objectifs du Millénaire pour le Développement lorsqu’ils évoquent l’éradication de la pauvreté et l’installation et la généralisation d’une bonne gouvernance mondiale. La question de la gestion durable des forêts au Gabon a été plus fois.
En ce qui concerne les concessions forestières, il convient d’abord de décider du maintien de la gestion des concessions forestières. Il faut résilier les concessions non valides, renforcer le contrôle forestier et accompagner les entreprises agissant de façon responsable sur le plan éthique, social, fiscal et environnemental afin de leur offrir un cadre propice à la certification.
Cette question de la certification est essentielle parce que 70% des exportations de bois gabonais vont aujourd’hui vers l’Union européenne. Il faut dire que l’Asie, particulièrement la Chine se positionne de plus en plus. Avec les autres pays de l’Union européenne, plus respectueux de l’environnement, nous suggérons que le gouvernement gabonais demande une assistance technique d’une durée initiale de cinquante ans en vue de contribuer premièrement aux objectifs de faire aboutir le processus de conversions des anciens titres de concession actuellement en cours, en visant notamment à limiter la surface totale attribuée à des millions d’hectares au maximum et en encourageant les entreprises déjà formellement engagées dans un processus de certification ; deuxièmement, améliorer la transparence du secteur forestier et mettre en place un système national de « traçabilité » des produits du bois et troisièmement, renforcer les capacités de l’administration des eaux et forêts afin de lui permettre d’assurer un contrôle effectif de l’aménagement des concessions forestières converties(6). Plutôt que de créer de nouvelles concessions pour l’abattage des arbres, des concessions innovantes doivent les remplacer, des concessions qui maintiennent les arbres debout. Ces concessions de conservation de la forêt pourraient stimuler le tourisme, l’exploitation de plantes médicinales, créer des puits de carbone que la communauté internationale pourrait à son tour financer et enfin quatrièmement inciter le gouvernement gabonais à signer avec la Commission européenne un accord de partenariat dans le cadre de cette réglementation.
Ces partenaires au développement pourraient mettre en œuvre l’arsenal de leur coopération et de leur technicité dans les secteurs du micro-crédit, de l’éducation, de la santé, de l’agriculture et de la promotion de la femme pour permettre aux communautés villageoises d’assumer avec dignité et responsabilité cette approche participative de la gestion de la forêt dans le respect des traditions coutumières.
A côté de ces domaines prioritaires d’action, la communauté internationale s’associera aux efforts nationaux du Gabon en vue de promouvoir la recherche(8). Les centres de recherches sont ici sollicités. Celle qui tend à préserver les parcs nationaux et les sites du patrimoine mondial, celle qui contribue au sauvetage des écosystèmes les plus fragilisés et à empêcher la disparition des espèces végétales et animales menacées, mais aussi toute cette recherche scientifique nouvelle qui vise à poursuivre la connaissance de la biodiversité forestière ainsi que les aspects socio-économiques de ces zones, qui étudient les dynamiques en matière de séquestration du carbone, qui tend à cartographier la végétations, à étudier les milliers d’espèces de plantes et d’insectes dont il reste encore à valoriser les potentialités encore inconnues ou sous-estimées, dans les domaines de la santé, de la nutrition ou plus simplement du maintien des équilibres biologiques. Ces partenaires devront aussi, avec tous les partenaires, poursuivre et amplifier les campagnes de sensibilisation au sauvetage des forêts les plus exposées.
La mobilisation de tous apparaît donc nécessaire plus que nécessaire. Les efforts entrepris jusque-là n’aboutiront peut-être pas tous. Mais si rien n’est fait, rien ne changera. Il est temps de s’émanciper des constats de faillite, de se libérer des prédictions résignées d’une catastrophe annoncée. La lente et systématique dégradation de la forêt gabonaise n’est pas une fatalité. Nous devons oser innover en abordant des pistes encore peu explorées, permettant une approche plus structurelle, plus intégrée, plus budgétaire et plus internationale de la gestion des forêts. C’est un défi auquel l’aide au développement doit répondre, sur le terrain d’abord, mais aussi dans les grands débats internationaux autour des relations Nord-Sud. Par ailleurs la gestion des forêts au Gabon apparaît comme une entreprise unique en son genre, puisqu’elle permet le rassemblement autour d’un même projet de tant d’acteurs différents, dont les objectifs, au départ parfois d’apparence contradictoires, se complètent en fait et se renforcent mutuellement. Cette entreprise revêt donc une dimension supplémentaire, faire de la gestion des forêts un trait d’union entre le Nord et le Sud pour ensemble donner corps à une solidarité humaine à l’échelle du XXIe siècle.
Nous tenons à préciser que la forêt couvre 85%, soit 22 millions d’hectares, du territoire gabonais, elle est le deuxième secteur de l’économie du pays. Elle emploie en effet plus 21.000 personnes, en emplois directs.
Notes
(1) Association masculine et féminine des thérapeutes dans les sociétés bantu en générale
(2) Aubreville, André. 1938 – La forêt coloniale. Paris, Ann. Acad. Sc. Colon., 201 p, Bouet, Claude. 1980 – ‘’La saga de l’okoumé au Gabon’' Cahiers de l’ORSTOM, coll. « Sciences », Paris, pp. 296-272
(3) Très vite, l’Eglise pose en principe un face-à-face les notions de paganisme, sauvagerie et forêt, d’un côté, et christianisme, civilisation et ville de l’autre.
(4) Vivier, Streel (de). 1934 – Pour une politique forestière des colonies. Paris, Nos forêts coloniales
(5) ONGe.
(6) Les exemples de Rougier Gabon sont à suivre.
(7) La Loi 16/2001 reconnait aux populations des droits. Cette même Loi exige des exploitants forestiers des actions qui visent l’amélioration des conditions de vie de ces populations.
(8) Le pays est dote depuis 1976 d’un centre de recherche CENAREST dont le personnel est disposé pour répondre à ce genre de demande pressante.
(9) Elle intervient quand il s’agit d’ériger un site en patrimoine mondial, notamment pour ce qui concerne le Parc National de la Lopé créé en 1940 au Centre du Gabon.
(10) Le terme patrimoine n’est pas fortuit. Il renvoie à l’idée de ce que nous recevons de nos prédécesseurs, que nous avons l’obligation de bien gérer et que nous devons transmettre aux générations futures.

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