Le pèlerinage des Indiens Tojolabal (Chiapas – Mexique) à San Mateo Ixtatan (Guatemala) Rite agricole et relations interethniques Carine Chavarochette


Carine Chavarochette

Une enquête consacrée aux populations frontalières du Mexique et du Guatemala, nous a amené à participer à un pèlerinage indien transfrontalier associé à un rite agraire. La région frontalière du sud-est mexicain (état du Chiapas) et du nord-ouest guatémaltèque (département de Huehuetenango) comprend à la fois des populations indiennes mayas et des populations métisses (descendants d’Indiens et d’Européens). Différents groupes ethniques mayas sont représentés dans cette zone frontalière au Chiapas, ce sont essentiellement les Tzeltal, les Tzotzil ou encore les Tojolabal. Au Guatemala ce sont les Mam, les Kanjobal, les Jacaltèc mais aussi les Chuj.


Les Indiens tojolabal vivent actuellement au Mexique dans le département frontalier de Comitan au Chiapas, principalement dans le municipe(1) de Las Margaritas, bien que certains groupes de populations soient dispersés dans les municipes voisins de Altamirano, Comitan, La Independencia et La Trinitaria. Selon leur tradition orale, ils n’ont pas toujours habité les terres mexicaines. Ils seraient natifs de la région montagneuse des Cuchumatanes, au Guatemala.

Les Chuj sont originaires du village de San Mateo Ixtatan dans les Cuchumatanes. Il existe de ce fait une étroite relation entre les deux communautés. Les Tojolabal semblent avoir été présents sur le territoire chiapanèque, lors de la Conquête espagnole, mais les limites de leur territoire n’ont cessé de fluctuer au cours de l'époque coloniale. Les travaux des archéologues ont démontré qu'à la différence des Tzeltal et des Tzotzil, les Tojolabal ne sont pas originaires des terres chiapanèques mais des hautes terres guatémaltèques, en territoire chuj. L’identité ethnique étant orientée vers le passé ainsi que Barth l’a montré(2) , celle des Tojolabal s’appuie sur le territoire guatémaltèque.



À l'époque coloniale, ces différents groupes ethniques mayas (que nous définissons comme frontaliers aujourd’hui) n'étaient pas séparés par une frontière politique. Leur territoire était géré par la même autorité coloniale mise en place par les Espagnols : l’Audience du Guatemala. C’est ainsi que la région du Chiapas n’a pas été administrée par la Nouvelle- Espagne, c’est-à-dire le Mexique actuel, mais par le Guatemala. Lors de l’indépendance des anciennes colonies en 1810, le territoire chiapanèque est peu à peu rattaché politiquement au nouvel État mexicain, pour être définitivement annexé en 1824. Cependant, de 1824 à 1882, les gouvernements mexicain et guatémaltèque ne réussissaient pas à établir une frontière entre leurs deux pays. Les deux traités de 1882 et 1895 instituaient une frontière géométrique, artificielle. Les populations locales séparées par la limite internationale ont poursuivi leurs activités sans que cette frontière n’influe toutefois sur leur mode de vie. La réalité politique n’a pas affecté tout d’abord les populations concernées par ce tracé. Les Tojolabal et les Chuj vivent dès lors dans deux territoires distincts, dans deux états différents, et deviennent des populations frontalières.

Au Mexique et plus particulièrement au Chiapas, la culture tojolabal revêt moins d’importance que celle des tzeltal ou des tzotzil. Ces deux derniers groupes linguistiques sont considérés comme autochtones à la différence du groupe tojolabal. Leurs traditions ont été mises ou remises en valeur, notamment par l’intermédiaire de l’Institut National Indigéniste. Dès 1951, lorsque cet organisme (créé en 1948) décide d’implanter son premier centre régional(3) à San Cristobal de Las Casas au Chiapas, le nom retenu est celui de « Centre coordinateur tzeltal-tzotzil ». Cette appellation témoigne que les Tojolabal et leur culture n’ont pas été pris en compte de la même façon par les autorités politiques du Mexique. Par ailleurs, la majorité des travaux anthropologiques sur le Chiapas concernent les zones de peuplement tzeltal et tzotzil, tandis que très peu de chercheurs mexicains ou étrangers se sont intéressés à l’histoire et à la culture tojolabal. Dans le cadre de la signature du traité de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique (TLC ou ALENA), le gouvernement mexicain a voulu renforcer l’identité nationale (menacée par l’invasion économique et culturelle du géant du nord) en valorisant le patrimoine culturel des populations indiennes. « Les visées modernistes du Mexique impliquent une reformulation de l’identité nationale sur la base d’un patrimoine indien réaffirmé. » (Ariel de Vidas, 1994:379). Contrairement au travail que l’INI a engagé dès lors auprès de villages tzeltal ou tzotzil pour valoriser leur culture, les communautés tojolabal une nouvelle fois, n’ont pas eu les mêmes possibilités de revalorisation ou de promotion de leur patrimoine culturel.

Les pèlerins de La Trinitaria (anciennement Zapaluta) sont considérés par les Tojolabal comme des Métis, descendants de Tzeltal (qui occupaient ces terres pendant une partie de la colonisation espagnole) et d’Espagnols. Cette région comportait à l'époque coloniale une mosaïque ethnique, tzeltal, tojolabal, tzotzil, etc. Les Métis de La Trinitaria s’unissent aux Tojolabal par une identité commune, ce sont de petits paysans travaillant la terre et le gérant de façon communautaire, c’est-à-dire des ejidatarios. De fait, leurs ancêtres ont été eux aussi sous le joug des grands propriétaires terriens (Mexicains ou Allemands). Il faut souligner qu’au cours du pèlerinage la présence des Métis de Comitan – définis par les autres pèlerins comme des citadins, des gens de la ville ne possédant pas à proprement parler de racines tzeltal – est seulement tolérée, ceux-ci étant mal perçus par le reste du groupe. En effet, les pèlerins tojolabal et ceux habitant La Trinitaria, veulent à la fois se démarquer des grands propriétaires terriens, mais aussi de ceux qui sont partis travailler dans les villes. Les Tzeltal aujourd’hui n’habitent plus les terres de La Trinitaria ni même celles qui sont proches de la ville de Comitan, mais la région nommée Los Altos de Chiapas (à l’ouest de La Trinitaria).

Les pèlerins ponctuent leur discours identitaire de: « Nous sommes des paysans pauvres, avec peu de ressources économiques(4) ». Ce qui témoigne de la frontière sociale, les groupes sociaux existent parce qu’ils sont en relation constante avec les autres groupes. Les pèlerins tojolabal se revendiquent cultivateurs par rapport aux propriétaires terriens ladinos ou aux Tojolabal partis travailler en ville.

L’ethnicité est ce qui caractérise un groupe ethnique et elle n’apparaît que dans des situations de relations. L’ethnicité tojolabal est étudiée ici d’après la relation que ce groupe entretient avec les Chuj et les Métis de La Trinitaria au travers d’un pèlerinage. Traditionnellement ethnicité et enracinement dans un sol sont liés. Or, dans cette étude, le rapport au sol qui s’exprime par le rite agricole correspond à une migration, à une traversée d’espaces, par opposition à la délimitation d’un lieu résidentiel symbole d’identité.

L’ethnie est un système de classement et d’identification par les siens et par les autres. À l’époque coloniale, les différentes sociétés indiennes n’ont cessé de communiquer et il semblerait que les Chuj étaient en relation pour le commerce du sel avec les Tojolabal mais aussi avec les autres ethnies chiapanèques. De ce fait, leurs relations ne cessant d’exister, leurs frontières n’ont cessé d’évoluer au gré des situations interethniques.

Comme le souligne Danièle Dehouve (2003:195), l’Etat se fonde sur le territoire et il est « un territoire avec un gouvernement ». Par conséquent, la communauté indienne qui est en interaction constante avec l’Etat et le politique définit non seulement son territoire par rapport aux groupes de parenté, mais aussi par rapport aux autres modes d’organisation sociale tels que ceux qui sont liés aux divisions politico-administratives (municipes, états ou encore régions). Le territoire et par là même ses divisions politico-administratives ou ses limites de propriété agraire est régi par le mode d’organisation sociale indienne, de même que le groupe de parenté. Toutefois, les divisions territoriales ou politico-administratives comme les municipes ne reflètent pas forcément les frontières ethniques. Les Chuj par exemple se situent dans trois municipes différents au Guatemala. Nous utilisons le terme frontière tel que Barth l’a défini, décrivant un espace modulable et perméable.

Nous nous interrogerons sur la manière dont s’affirme l’ethnicité des Tojolabal. Après avoir abordé la définition du territoire tojolabal, entre le territoire mythique et le territoire vécu, il s’agira de montrer comment le groupe ethnique tojolabal se construit sur la base des échanges qu’il élabore au cours du pèlerinage. Quand les pèlerins se définissent-ils tojolabal, dans quel contexte? Par qui sont-ils nommés tojolabal ? Enfin, nous tenterons de montrer comment les tojolabal mais aussi les habitants métis de La Trinitaria construisent leur identité. Comment les acteurs de ce pèlerinage négocient-ils leur identité en traversant une frontière politique instituée par le pouvoir? Comment le pèlerinage peut créer ou abolir des frontières ? Enfin, comment la migration peut-elle devenir facteur d’identité ethnique?

LE TERRITOIRE TOJOLABAL
Avant la Conquête espagnole


Le pèlerinage des Tojolabal au Guatemala n’est pas seulement lié à un rite agricole destiné à obtenir une pluie abondante et suffisante sur les terres récemment ensemencées. La vénération singulière de saint Matthieu met en relief la migration de ce peuple au Mexique. En effet, selon la tradition orale de cette communauté, leurs ancêtres n’ont pas toujours habité les terres chiapanèques. Ils auraient quitté San Mateo Ixtatan en se dirigeant vers l’ouest, pour atteindre l’actuel Mexique. Les travaux des linguistes, des ethnologues et des archéologues (Schuman, Ruz, Navarrete) corroborent cette migration. Ce mouvement de population reste cependant difficile à dater(5). Par ailleurs, les deux langues témoignent de racines communes.

De fait, les pèlerins effectuent le même chemin qu’aurait emprunté Saint Matthieu, ils suivent ses traces. À travers le mythe et ses migrations, le groupe tente de reconstituer sa fondation historique, mais aussi de s’insérer dans la société actuelle chiapanèque et mexicaine.

Pour tous les Tojolabal interrogés en 2000 et 2001, l’origine historique et géographique des Tojolabal est bien liée à la région de San Mateo Ixtatan, qu’ils participent ou non à la romeria.

Les Tojolabal auraient migré des terres de San Mateo Ixtatan à celles de la région de Zapaluta avant de se diriger vers les terres fertiles de Balun Canan (aujourd’hui Comitan), terres qu’ils occupaient à l’arrivée des Espagnols. La conquête de la région du Chiapas et celle des Cuchumatanes au Guatemala par Pedro de Alvarado se sont réalisées entre 1524 à 1530. Mario Ruz (1992) a montré que de nombreux tojolabal se sont déplacés peu à peu, tout au long de la colonisation, de la périphérie de la ville de Comitan aux villages voisins, avant d’atteindre la zone occupée par les grandes propriétés terriennes (correspondant entre autre au municipe actuel de Las Margaritas). Dans un premier temps, l’avancée des conquistadors puis celles des missionnaires et enfin des groupes voisins (indiens et métis) ont poussé les Tojolabal à se réfugier dans des régions plus difficiles d’accès, aux terres peu fertiles. Puis dans un second temps, l’implantation des grands domaines espagnols et métis et la récupération de la démographie indienne ont accentué la pression sur la terre. Les finqueros avaient besoin de main-d’œuvre bon marché et de terrains, tandis que les communautés indiennes s’opposaient soit entre elles, soit aux mêmes finqueros quant à l’accès à la terre. Petit à petit, de nombreux Tojolabal sont devenus peones dans les fincas(6) d’élevage. L’identité actuelle des descendants de ce groupe de tojolabal a donc été recréée à l’intérieur même des fincas, tandis que les descendants de ceux restés à Comitan ont subi davantage les influences culturelles métisses et espagnoles.

De l’Indépendance à la Révolution mexicaine, les ejidos : une identité mexicaine

Au XIXe siècle, les gouvernements successifs tentent de diviser les propriétés collectives indiennes ou de limiter leur formation. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, dans la région de Comitan, les Tojolabal perdent leurs anciennes possessions et deviennent des baldios, c’est-à-dire des paysans sans terre, assujettis aux grands propriétaires. Un phénomène similaire se met en place dans la région des Cuchumatanes.
Le parcours emprunté par les pèlerins met en relief le système de propriété agraire de leur région, c’est-à-dire celui des anciennes fincas (lieux d’asservissement pour leurs ancêtres et de spoliation terrienne), mais aussi des grands domaines(7) qui demeurent encore de nos jours. La mémoire historique des tojolabal se fonde sur un passé prestigieux mais aussi sur celle de la domination et de la souffrance (système des fincas) partagée avec les habitants de La Trinitaria. Le trajet emprunte par ailleurs les terres travaillées et gérées de façon communautaire, représentées à travers le système mexicain des ejidos. La reconstruction identitaire des Tojolabal transparaît donc à travers ce pèlerinage.

En 1856, les lois de démembrement suppriment la propriété communale. Les terres indiennes sont ainsi réparties en propriété privée. La révolution mexicaine (1910-1920), quant à elle, rétablit la propriété collective sous la forme de l’ejido. Après la révolution mexicaine, les mozos colonos(8) reçurent des hectares de terre sous la forme de l’ejido(9) ; ils construisirent alors ce qu’ils nomment leur colonia, c’est-à-dire leur village, leur maison, et cultivèrent les terres pour leur propre compte et non plus pour un finquero(10). Toutefois, il faut noter que l’application de la réforme agraire au Chiapas est restée très limitée. En effet, les grandes familles de propriétaires terriens, composées de Mexicains ou d’étrangers qui avaient depuis la colonisation l’habitude de disposer de vastes étendues, se sont opposées à la nouvelle politique instaurée par la Révolution mexicaine. Le monde des latifundios a perduré jusqu’au mouvement zapatiste, voire dans certains cas perdure toujours.

Nous disposons de témoignages différents, les uns affirmant que la tradition des pèlerinages existait à l’époque des fincas, les autres à l’inverse, attestant que cette coutume est réapparue, ou apparue, à la fin du monde des finqueros, au moment de la Révolution mexicaine. C’est à cette même époque de changement politique et social, vers 1920, que des Tojolabal de la communauté voisine de Yolnab seraient venus rendre visite à ceux de Veracruz (municipe de Las Margaritas), en disant qu’ils devaient reprendre les pèlerinages. Mais les personnes interrogées ne disent pas si c’est à la suite d’une sécheresse qu’ils entendirent parler de la pedida de lluvia à San Mateo Ixtatan, ou si cette visite correspond au besoin de la réaffirmation de l’identité et de la culture tojolabal, ou tout simplement à la nouvelle construction sociale. En effet, les Tojolabal, asservis depuis plusieurs générations, se trouvent alors en crise identitaire et sociale. Ils doivent apprendre par eux-mêmes à gérer la terre de façon communautaire, et la gestion politique de la communauté doit se mettre en place rapidement. Le pèlerinage, jalonnant un ancien territoire jugé historiquement politique, est sans doute le facteur, l’outil, leur permettant cette nécessaire reconstruction identitaire et sociale. Les Tojolabal accompagnés des paysans de La Trinitaria répondent au changement politique et à l’instauration des ejidos par un pèlerinage.

« PEDIR LA LLUVIA » OU DEMANDER LA PLUIE
Rite agricole et échange avec les paysans de La Trinitaria

Dupront (1987:61) a signalé que les rites agricoles sont des phénomènes que l’on rencontre dans la plupart des civilisations. Chaque année(11), le second vendredi après le mercredi des Cendres, des groupes d’hommes(12) de différents villages tojolabal du municipe de Las Margaritas rejoignent le village métis de La Trinitaria (distant de plusieurs dizaines de kilomètres), afin de se rendre tous ensemble, à pied, au village de San Mateo Ixtatan au Guatemala voisin (distant d’une centaine de kilomètres(13)), peuplé majoritairement par l’ethnie chuj.

Cet acte religieux appartient aux différents rites agricoles dits d’origine préhispanique, toujours présents au Mexique et en Amérique centrale, mais qui ont toutefois subi les diverses influences de la colonisation espagnole et du christianisme. Ces croyances méso-américaines relatives aux grottes ou aux points cardinaux se retrouvent chez différentes communautés indiennes (Albores et Broda:1995). La grotte pour les Nahuas du Mexique est le lieu où est né l’homme. Pour de nombreux Indiens, ce lieu correspond à « l’infra monde », mais aussi, à l’intérieur de la terre où se trouvent les grains de maïs nécessaires aux semailles, et par conséquent à la pérennité du groupe. La pratique symbolique consistant à « demander la pluie » n’est pas l’apanage des Tojolabal : les Nahuas de l’Etat mexicain du Guerrerro se rendent eux aussi chaque année en pèlerinage pour demander que la pluie tombe sur leurs cultures. La « pedida de lluvia » ou « petición de lluvia » se retrouve donc dans différentes régions indiennes du Mexique. Le cérémonial est entendu comme un axe symbolique permettant l’identité communautaire et ethnique.

Les cultes rendus au sommet des montagnes et des volcans, comme ceux destinés au volcan Popocatepet(14) (proche de la ville de Mexico) se pratiquent souvent au Mexique. Les paysans méso-américains associent souvent une pluie abondante sur leurs semailles à une montagne et à la divinité qu’elle renferme. Ces élévations géographiques sont perçues comme lieu mythique des origines, pouvant engendrer les pluies et les rivières, mais aussi la nourriture, les lignages humains ou encore le feu des ambitions politiques.

La colonisation et plus spécifiquement l’évangélisation catholique des régions indiennes mexicaines ont eu pour conséquence directe la nécessité de superposer les « pedidas de lluvia » et les fêtes importantes de la religion catholique. Pour les communautés indiennes, il s’agissait de s’approprier un saint du calendrier, ou plus exactement sa date, pour pouvoir continuer d’effectuer les rituels nécessaires à la survie de la communauté. C’est pourquoi, chez les Yaquis, les Tarahumaras et les Huicholes du Mexique, la date de la semaine sainte correspond à celle du calendrier traditionnel des rituels agricoles.

Les paysans tojolabal doivent tous les ans apporter des offrandes, vénérer différents lieux (grottes, montagnes sacrées, ruines préhispanique, etc.), avant de prier et d’offrir de multiples présents à San Mateo, au village du même nom. Les rites liés à ce pèlerinage doivent permettre à ces communautés paysannes qui viennent de semer du maïs, d’obtenir une pluie abondante sur leurs terres cultivées au Chiapas, une pluie sans grêle ni tempête. En effet, san Mateo ou saint Matthieu est associé au dieu de la pluie, ou du moins à la divinité possédant les réservoirs d’eau. Néanmoins à San Mateo Ixtatan, saint Matthieu est célébré le jour de sa fête, le 21 septembre, date de la fête patronale du village. Le pèlerinage des Tojolabal n’est donc pas associé à la fête du saint mais à la période du Carême.

Parcours et mythe

Le parcours des pèlerins relève en fait du mythe : il doit être celui suivi par san Mateo, lorsqu’il a, en des temps immémoriaux, quitté le Chiapas pour se diriger vers le Guatemala. Par ailleurs, une légende évoque une dispute entre les Chuj et les Tojolabal, quant au contrôle du territoire et des mines de sel, qui aurait poussé ces derniers à quitter leur terre.

Les responsables de la confrérie(15) de La Trinitaria sont considérés par les autorités religieuses tojolabal comme possédant des pouvoirs supérieurs aux leurs. Antonio G. Hernandez (2000:246) a aussi montré que les principales de La Trinitaria ont conseillé aux Tojolabal de participer aux pèlerinages afin de s’accorder les faveurs de Dieu. Il poursuit en disant que c’est à l’époque de la création des premiers ejidos que les autorités de Zapaluta ont demandé aux villageois de participer activement aux pèlerinages.

Le pèlerinage débute par la veillée organisée par les membres de la confrérie de La Trinitaria, le jeudi soir. Les Tojolabal et les habitants métis de La Trinitaria (non-pèlerins compris) se regroupent dans la maison du responsable de la junta. La nuit est dédiée aux prières, aux chants, au partage de nourriture et d’alcool, car la relation par l’échange est très importante chez les Indiens. Tojolabal et Métis appartiendraient donc à une même communauté de croyants et de paysans.

À l’aube, les pèlerins quittent la maison du responsable religieux de La Trinitaria et se mettent en route. À la fin de la première journée de marche, la frontière guatémaltèque est toute proche. Le second jour du pèlerinage, les pèlerins honorent une grotte, celle de san Miguel (saint-Michel) – saint dont les pouvoirs sur l’eau et la pluie surpassent ceux de san Mateo –, puis une source d’eau, avant de passer le poste frontalier et de rejoindre le premier village étape chuj. Le troisième jour, l’ascension de la montagne sacrée débute, deux autres sources sont vénérées, ainsi que des ruines préhispaniques. Au départ de la montée, chaque pèlerin se retrouve seul face à lui-même, et doit se surpasser en ayant à porter ses offrandes destinées au saint et ses affaires personnelles. Le quatrième jour marque l’arrivée des pèlerins à San Mateo Ixtatan. Le cinquième jour est dédié à la visite d’autres ruines préhispaniques et de mines de sel; chaque personne devant se procurer du sel noir et du sel blanc utilisés ensuite lors des prières ou des rites de guérison. Le sixième jour est celui du retour au Mexique.

Ces actes perçus comme des croyances préhispaniques, proprement indiennes reflètent l’identité ethnique des pèlerins. Les rites chrétiens ne concernent pas des divinités naturelles. Vénérer une source d’eau, une montagne, c’est d’une part attester l’existence d’un lien avec le lieu et d’autre part, affirmer sa différence avec les croyances catholiques. Honorer des ruines préhispaniques c’est exprimer la part de son identité non espagnole mais aussi reconnaître le prestige de ses ancêtres indiens en valorisant ce patrimoine culturel. Les pèlerins honorent un dieu de la pluie, il est aussi important pour eux de vénérer des sources d’eau, considérées comme l’essence même de la vie.

Le retour s’effectuait auparavant à pied en deux jours. Maintenant, les pèlerins voyagent en camion jusqu’à la frontière, puis empruntent les bus jusqu’à leur communauté. L’un des actes fondamentaux pour les pèlerins est d’effectuer à pied le trajet les menant au village de San Mateo Ixtatan. Le retour dans leur communauté au Mexique ne nécessitant pas un nouvel effort physique, il leur est possible d’emprunter un transport collectif. Pour les Indiens, le patrimoine culturel est sans cesse en cours de transformation. C’est pourquoi, pour un second groupe de pèlerins, la notion de modernité passe par l’adaptation du pèlerinage à la société dite moderne, c’est-à-dire par l’utilisation d’un transport à moteur. Ce changement de pratique rituelle montre l’adaptation contemporaine du pèlerinage, qui pour certains tojolabal doit être « traditionnel » à pied, et pour d’autres est effectué dans une perspective « moderne » et prestigieuse. L’utilisation du bus ou de la voiture est une manière d’afficher ses ressources économiques.

Contrairement aux habitants de La Trinitaria, certains Tojolabal retournent à San Mateo Ixtatan le 21 septembre, profitant de la célébration de la fête patronale pour remercier le saint des récoltes de maïs obtenues. « On demande la pluie, si nous ne faisons pas la romeria, il ne pleut pas et nous ne pouvons pas semer. Nous mourrons de faim(16).»

La relation à la religion catholique

Les plus vieux pèlerins nous disent que lorsqu’ils étaient enfants, seules les grottes, les ruines préhispaniques, les sources d’eau ou encore les montagnes étaient vénérées au cours du pèlerinage. Ce sont les autorités catholiques qui leur ont demandé de vénérer l’image de saint Matthieu. Toutefois, les pèlerins d’aujourd’hui n’apportent avec eux aucune représentation du saint. Seules les églises guatémaltèques visitées possèdent une statue de san Mateo.

La figure du prêtre catholique est absente de ce pèlerinage. Seul le prêtre du village de San Mateo Ixtatan, les années passées, célébrait une messe en l’honneur des pèlerins et bénissait les cierges et le sel qu’ils devaient rapporter chez eux. Au Mexique comme au Guatemala, les pèlerins prient dans des églises sans clergé. Ces nombreux villages indiens n’ont plus de prêtres à demeure. Depuis plusieurs années, les offices religieux ne sont plus assurés qu’une à deux fois par mois, un même curé devant gérer seul plus de dix églises. En outre, l’absence physique des autorités catholiques est liée aussi au désintérêt qu’elles montrent pour des rites souvent jugés païens. Les prêtres connaissent l’existence de ces pratiques et de ces croyances, mais préfèrent les ignorer.

Les villages tojolabal où la présence des catequistas(17) ou catéchistes s’est imposée ne participent plus à la romeria. Le travail des catéchistes a tenté d’extirper toute foi jugée non conforme au dogme catholique (foi en l’esprit des lieux, grottes, montagnes ou encore sources d’eau, en l’animal totem propre à chaque individu…). Les croyances jugées païennes sont relativement tolérées, mais les catéchistes demandent aux villageois de ne plus les pratiquer. Quant aux communautés tojolabal qui se sont converties au protestantisme évangélique (adventistes, pentecôtistes, etc.), leurs nouvelles autorités ecclésiastiques leur ont exigé d’ôter de leur mémoire la pensée même d’un dieu de la pluie.

Lundi 8 Mars 2010