Une autre patiente entre à son tour. Elle porte des bijoux et une montre, un sari en synthétique et des sandales à talon, signes qui marquent son appartenance sociale à un milieu plus aisé. Elle nous dira plus tard, que c’est parce que son mari vient de faire faillite, qu’il a été décidé par sa belle-famille qu’elle n’accoucherait pas dans une clinique privée. Cette patiente s’assoit en face de Jodhie. Celle-ci, après avoir préparé le matériel nécessaire dans un petit plateau en émail, a repris sa place devant les papiers. Elle lui parle plus doucement, en lui expliquant les raisons de son geste, et lui pose un cathéter en plastique dans l’avant bras. Après avoir reçu une injection de pentazocine en intramusculaire, cette patiente est invitée à aller s’installer dans la pièce voisine réservée aux patientes hospitalisées. La première patiente est toujours debout. Une infirmière entre dans la pièce. Elle porte un tablier blanc sur une jupe, un corsage de couleur identique et une cornette similaire à celle que portent, sur des gravures anciennes, les soignantes des hospices de Beaune. Des collants en synthétique, opaques et blancs, viennent dissimuler ses jambes, que la longueur de la jupe coupée sous les genoux laisse apparaître. L’infirmière prépare du matériel de prélèvement sanguin, ouvre la pochette plastique contenant un test VIH et celle qui protège l’aiguille, fait asseoir la patiente au bord de la table d'accouchement, puis enfile des gants en latex. Lorsqu’elle lui explique la raison de ses gestes, la réalisation d’un test VIH, la patiente affirme qu'elle l'a déjà eu et que son mari vient juste d'apporter le dossier de consultation anténatale. L’infirmière saisit le document et la patiente lui montre l'endroit où il est écrit « VIH= NR » soit « non réactif ». L’infirmière replie son matériel et se retire sans un mot. Peu après, la patiente s’allonge sur une table et le visage tordu régulièrement par la douleur des contractions se met à implorer amma, amma, amma.
Une troisième patiente est admise. Elle est immédiatement allongée sur la table d'accouchement d’une pièce adjacente qui permet aussi de ranger l'autoclave et d'accéder aux toilettes. La femme qui l’accompagne sort un vieux sari de son cabas et le déchire en plusieurs pans. Elle couvre les hanches de la femme avec le premier carré de tissu et glisse le second sous ses fesses. Le dernier servira pour le bébé. Ici, dans cet hôpital de district, si les médicaments et le matériel médical sont mis à disposition des soignants et donnés gratuitement aux patients, les moyens sont limités. Il n’y a ni matelas, ni draps sur les tables d’accouchement réduites à une plaque de métal, lisse et munie d’un trou utile à l’évacuation des déchets. Suspendus au plafond, les ventilateurs tournent mais ont du mal à rendre supportable la chaleur suffocante qui règne dans la pièce. Ils brassent la poussière, que soulèvent les mouvements répétés d’un balai de paille, tenu par une dame de salle en sari vert,
l’ayah. Cette dernière tente de rassembler les papiers, les compresses usagées, les bouchons d’aiguille et les détritus en tout genre qu’elle finit par saisir à mains nues.
La patiente en travail de la pièce annexe à la salle d’accouchement gémit. Je m’approche d’elle en suivant Jhodie. En deux poussées, les cheveux du bébé sont visibles entre les cuisses écartées de la femme allongée. Tandis que la vulve rasée s’ouvre et que le sommet du crâne apparaît, Jhodie retient la tête avec une pression
de sa main gauche et protège le périnée avec un morceau de sari que tient sa main
droite. Le front, les yeux, le nez, la bouche et le menton se dégagent tour à tour, puis un jet de liquide amniotique accompagnant l’extraction du corps et des membres vient asperger les avant-bras de l’accoucheuse. L’enfant est dehors. Il se met à crier tandis que la belle-mère s’empresse de constater qu’il s’agit d’une fille. Jhodie noue le cordon ombilical avec un lien rigide à la moitié de la distance qui sépare la mère et le bébé. Elle presse le cordon sur sa longueur en faisant remonter le sang en direction du bébé, puis ajoute un autre clamp à cinq centimètres de l'ombilic. Sur un petit plateau où sont disposés du coton, une pince Kocher, un porte aiguille, un fil chirurgical catgut et une aiguille à suture, l’ayah saisit un ciseau et le tend à Jhodie qui coupe le cordon ombilical aussitôt. Le nez et la bouche de l'enfant sont désobstrués à l’aide d’une poire en caoutchouc. Puis l’ayah, qui n’a pas pris le temps de se laver les mains depuis son nettoyage de la salle, prend l'enfant dans ses bras, l'enveloppe dans le pan de sari préalablement déchiré et l'emporte dans la pièce principale. L’enfant est pesé, et laissé dans un plateau au-dessus duquel une ampoule électrique, allumée pour l’occasion, parvient tant bien que mal à remplacer la rampe chauffante en panne depuis longtemps. Comme les couveuses abandonnées dans une pièce voisine, elle a été donnée par une oeuvre caritative quelques années auparavant. Mais faute de budget de maintenance, les pièces manquantes n’ont jamais été commandées.
Tandis que la mère exprime silencieusement son malheur de n’avoir pu faire un garçon, le père, mécontent de cette nouvelle, est déjà reparti. Les premiers moments
de vie de cet enfant seront solitaires, les yeux éblouis par la lumière dite bienfaitrice
dans ce plateau émaillé dur et froid. Il sera laissé là pendant les deux heures obligatoires de post-partum immédiat où sa mère devra rester sur la table d’accouchement les jambes croisées, afin, selon les dires de Jodhie, de limiter l’abondance des saignements utérins qui suivent l'accouchement. C’est aussi allongé
sur cette table que l’accouchée devra décider de son temps d’hospitalisation du postpartum variant de vingt quatre heures à cinq jours en fonction de sa demande ou non d’une ligature tubaire dans les deux jours suivants.
Jodhie note, sur un tableau quadrillé par les heures, la progression du travail d’une
autre patiente, « good, good, good », et le bébé né un instant plus tôt, gémit sur le
plateau. Il semble ainsi répondre à celle qui, devant l’insupportable douleur,
continue en vain d’appeler amma, amma, amma.
***
Aujourd’hui, dans de nombreux Etats indiens, une majorité de femmes continue recours aux services biomédicaux, centres de soins de santé primaire, hôpitaux généraux ou cliniques privées. Les situations d’accouchement en structures biomédicales sont variées et les patientes les vivent plus ou moins bien, selon l’accueil général des maternités et la conduite particulière des personnes qui en sont
chargées. Je ne décrirai pas la situation dans les cliniques privées, où je me suis rendue et où j’ai eu l’occasion d’observer des accouchements et de discuter avec des
membres du personnel. Dans ces cliniques, un niveau supérieur de moyens matériels
et humains se traduit, en général, mais de façon non systématique, par une meilleure qualité des soins. La disponibilité du personnel, la propreté des locaux, et la mise à disposition du matériel justifient amplement ce premier constat. Une observation plus rigoureuse permet de noter néanmoins certaines carences dans la prise en charge des patientes, comme l’absence de soins spécifiques pour les femmes infectées par le VIH, le recours plus fréquent aux techniques d’extraction (forceps, ventouse) et à la césarienne3. Par ailleurs, ces structures tendent parfois à une médicalisation excessive de la naissance avec la mise en place de protocoles routiniers d’actes médicaux (pose de perfusion d’ocytocine, rupture artificielle des membranes amniotiques, épisiotomie). La structure privée est un choix de recours fréquent pour les personnes qui ont accès aux soins biomédicaux de l’accouchement. Selon les chiffres nationaux, parmi les 26% d’accouchements en milieu biomédical, 11% ont lieu dans une clinique privée (GOI, 2005).
Je me limiterai dans ce chapitre à évoquer la naissance à l’hôpital. Ce lieu d’accouchement est, en effet, celui que connaissent le plus souvent les femmes des
milieux populaires, dont celles rencontrées dans le village de Karik. De plus, mon
propos concerne, pour l’essentiel, les pratiques de la naissance dans des contextes
sociaux défavorisés. L’impact de la biomédicalisation de l’accouchement sur la
survie et le devenir des femmes et des enfants à l’accouchement est incontestable.
En Inde, les programmes sanitaires qui se sont succédé ont permis la création
d’institutions obstétricales effectives dans certains Etats. Par exemple, au Tamil
Nadu, le réseau actuel de ces centres de soins permet de prendre en charge une
majorité des accouchements. Cependant, dans d’autres régions, de nombreuses
femmes continuent d’accoucher à domicile où la survenue de complications obstétricales souvent non traitées est mortelle le plus souvent. L’objectif du propos
qui va suivre n’est donc pas de remettre en cause les effets bénéfiques de la biomédicalisation de l’accouchement. Cependant, les représentations et les pratiques
sociales propres à ce système médical méritent d’être discutées. Cette partie va
présenter trois aspects de la naissance à l’hôpital. Mon premier chapitre « les naissances contrôlées » présente trois aspects du contrôle de la reproduction par
l’institution étatique. Le deuxième chapitre sera consacré à la façon dont les pratiques autour de l’accouchement sont « ré-ordonnées » dans un contexte hospitalier. Enfin, le dernier chapitre décrira certains facteurs sous-jacents à l’augmentation du nombre de femmes indiennes accouchées par césarienne.
Extrait de Maternités en Inde du Sud, Pascale Hancart Petitet, éditions Edilivire

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