Reportage : Mutations urbaines. La ville est à nous !




Exposition à la Cité des sciences de la Villette du 14 juin 2016 au 5 mars 2017
Reportage : Mutations urbaines. La ville est à nous !

Le phénomène urbain ne cesse de croître à travers le monde. Selon un rapport de l’ONU 54% de la population mondiale vit en zone urbaine, une proportion qui devrait atteindre 66% en 2050 (1) . Qu’ils s’agissent de villes de pays en voie de développement ou de capitales dont l’identité devient le symbole de leurs pays, le modèle urbain est devenu une trace civilisationnelle conséquente dans l’histoire humaine.
 
Aujourd’hui, la notion d’urbanité ne s’arrête plus à la seule modalité d’habiter un espace géographique ou à la transformation morphologique d’un environnement. En effet, la progression du phénomène urbain transporte avec lui un ensemble de faits sociaux qui sont de véritables traits communs à de nombreuses villes du monde. Ainsi, toutes ces occupations urbaines de l’espace font naître des cultures qui appréhendent le bâti par le biais de cultures dites « urbaines », sous la forme de styles vestimentaires ou de courants artistiques. L’exposition Mutations urbaines de la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette, nous propose un parcours dans les méandres de la ville, dans ses formes, ses évolutions actuelles, à travers les difficultés de vie de ses habitants, dans les engagements solidaires qui combattent la souffrance de l’isolement des grandes villes ou les tentatives écologiques de reconquête de l’espace urbain.
 
Divisée en trois grandes parties : Villes sous tension, Terres urbaines et Devenirs urbains ; qui elles-mêmes sont structurées en modules thématiques matérialisés par la scénographie, toute l’expérience immersive proposée par l’exposition met le visiteur au centre de l’action. Ainsi, à partir d’une déambulation libre autour de modules ouverts sur l’espace, la méthodologie adoptée offre plusieurs possibilités d’accès au contenu sans pour autant peser sur la compréhension globale de l’exposition. Le parti pris est de conduire le visiteur à faire par lui-même l’expérience du monde urbain dans lequel il vit au quotidien et dont il ne possède pas nécessairement les outils de décryptage pour le comprendre en tant que système global. En invitant les visiteurs à interagir grâce à des mises en situation interactives, des maquettes animées, l’exposition Mutations urbaines sollicite l’empathie du public autour des interrogations liées à la ville et à son mode de vie.
 
Dans la pratique, chaque module est introduit par un panneau de présentation qui sert de prélude à la découverte du thème exposé tout en le resituant dans le contexte de la ville. Ces modules passent en revue la ville depuis ses dessous jusqu’au vertige des sommets des gratte-ciels. La maquette des Dessous cachés de la ville est exemplaire de cette intention récurrente de l’exposition Mutations urbaines de révéler l’insoupçonné tout en lui donnant un sens. Elle suggère parfaitement l’existence sous-terraine de la ville dont le prolongement en profondeur participe tout autant à la vie du dessus. Cette modélisation des strates urbaines contribue aussi à faire comprendre les vraies dimensions d’une implantation urbaine et son impact environnemental. En effet, pour 1 hectare d’une ville utilisant des énergies fossiles, il faut 43 hectares de forêt pour compenser les émissions de CO!
 
L’exposition nous dévoile la ville comme une composition de quartiers vestiges d’époques différentes de son existence, de choix d’aménagement mais aussi de fonctionnalités bien distinctes. La maquette animée de La ville composite rend compte des catégorisations fréquentes dans les villes modernes avec des zones commerciales, des centres d’affaires, des quartiers d’habitation, des parcs et des plateaux sportifs. On y découvre le phénomène de la gentrification, c’est-à-dire de l’embourgeoisement, qui peut bouleverser l’identité d’une ville et tout son tissu social. C’est d’ailleurs ce qui se joue à Harlem (2) , quartier à majorité noir de New-York, devenu une nouvelle zone d’habitation en vogue particulièrement par l’installation de populations aisées, le plus souvent blanches (3) .
 
La déambulation didactique élaborée pour Mutations urbaines convie le visiteur à redécouvrir la vie citadine grâce à une sensibilisation aux problématiques de la ville et à ses conséquences pour les habitants. Notamment, il pourra évaluer sa propre empreinte écologique en fonction des caractéristiques de son lieu de vie, saisir les enjeux des initiatives citoyennes pour retisser du lien social dans la ville, avoir un regard sur les mouvements de solidarité qui transcendent la ville pour l’amélioration des conditions de vie en la “végétalisant”, mesurer les tensions provoquées par les questions de mobilité pour se déplacer autrement, entre autres à vélo comme à Copenhague, voire en réduisant la place de la voiture comme à Paris ou à Oslo (4) .
 
L’exposition ouvre le regard sur les mouvements sociaux dont la ville est le siège et souligne l’importance des usages numériques (tweets, SMS…) en tant qu’outils de rassemblement sur les places publiques. Ce poids est rappelé par l’évocation de l’occupation de la Place Tahrir lors de la révolution égyptienne de janvier-février 2011, que l’on peut rapprocher des appels à manifester sur la Place de la République (5) lancés par le mouvement des Nuit Debout grâce aux réseaux sociaux (6) ! L’exposition n’élude pas également la question du mal-logement ni celle des migrants dans la ville et confirme son enracinement dans les réalités contemporaines et complexes du monde urbain.
 
En définitive, Mutations urbaines est une exposition riche et foisonnante, interactive et didactique et même, d’une certaine manière, avant-gardiste car elle formalise le poids des mondes numériques dans la vie urbaine d’aujourd’hui et de demain. L’exposition propose plusieurs niveau de lecture et, par conséquent, se prête aux visites en famille, aux sorties pédagogiques pour les scolaires et les lycéens. Pour mieux saisir tous les sujets mis en espace par Mutations urbaines, une visite de la page internet consacrée à cette exposition sur le site de la Cité des sciences et de l’industrie s’impose afin d’accéder à de nombreuses ressources.
 
 
 
Bibliographie
Isabelle Allard, « Ville sans voitures, Oslo passe à la vitesse supérieure », Consoglobe, mis en ligne le 3 août 2016. URL : http://www.consoglobe.com/ville-sans-voitures-oslo-cg
 
Anne Clerval, Antoine Fleury, « Politiques urbaines et gentrification, une analyse critique à partir du cas de Paris », L’Espace Politique [En ligne], 8 | 2009-2, mis en ligne le 15 novembre 2009. URL : https://espacepolitique.revues.org/1314
Centre d’actualités de l’ONU, « Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais dans des villes », 10 juillet 2014, New-York. URL : http://www.un.org/fr/development/desa/news/population/world-urbanization-prospects.html
 
Christine Dualé, « La gentrification de Harlem (New York City) : malheur ou bénédiction ? : Citoyenneté et mobilisation » (Atelier 1), Citoyenneté et espaces urbains dans les Amériques et en Europe, Nov 2010, Toulouse, France, en ligne, URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00542848/document
 
United Nations. Department of Economic and Social Affairs, Population Division (2014),
« World Urbanization Prospects : The 2014 Revision, Highlights ». URL : https://esa.un.org/unpd/wup/Publications/Files/WUP2014-Highlights.pdf
 
 
1. D’après Centre d’actualité de l’ONU, « Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais dans des villes », mis en ligne, 10 juillet 2014, New-York. URL : http://www.un.org/fr/development/desa/news/population/world-urbanization-prospects.html
2. Christine Dualé, « La gentrification de Harlem (New York City) : malheur ou bénédiction ? : Citoyenneté et mobilisation » (Atelier 1), Citoyenneté et espaces urbains dans les Amériques et en Europe, Nov 2010, Toulouse, France, en ligne, URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00542848/document
3. Cette allusion au cas de Harlem sert d’exemple pour éclairer la notion de gentrification. Le quartier de Harlem et la ville de New-York ne sont pas mis en espace dans cette exposition ! En ce qui concerne la ville de Paris voir Anne Clerval, Antoine Fleury, « Politiques urbaines et gentrification, une analyse critique à partir du cas de Paris », L’Espace Politique [En ligne], 8 | 2009-2, mis en ligne le 15 novembre 2009. URL : https://espacepolitique.revues.org/1314
4. La ville d’Oslo s’est fixée l’horizon 2019 pour devenir une ville entièrement sans voiture. Voir Isabelle Allard, « Ville sans voitures, Oslo passe à la vitesse supérieure », Consoglobe, mis en ligne le 3 août 2016. URL : http://www.consoglobe.com/ville-sans-voitures-oslo-cg
5. Ce point ne figure pas dans cette exposition, nous soulignons ici la même fonctionnalité de la place publique dans la naissance et la fermentation de ces mouvements sociaux.
6. L’usage des réseaux sociaux par Nuit Debout fait l’objet d’une charte des règles d’utilisation et de modération. Voir https://nuitdebout.fr/blog/2016/08/18/charte-de-fonctionnement-des-reseaux-sociaux-aout-2016/
Alex Laupeze