La question de l'appropriation interroge pleinement le processus éditorial dans ses dimensions sociales. Créer, entretenir et développer une publication en ligne constitue avant tout une aventure humaine, et les résultats obtenus dépendent étroitement des rapports qu'une équipe éditoriale parvient à lier avec ses contributeurs. Dans cette optique, un retour réflexif sur l'expérience de notre revue m'est apparu nécessaire. Plutôt qu'une présentation de son contenu, il m'a semblé adéquat d'aborder ces questions en considérant la forme éditoriale d'un article du premier numéro, puis d'un article paru récemment. C'est en somme dans l'écart entre ces deux publications que s'inscrit la réflexion que je vous présente aujourd'hui.
Forme éditoriale et appropriation des nouveaux supports
La forme éditoriale des articles a peu changé depuis les premières publications de la revue. Les articles comprennent toujours un résumé, un sommaire, deux niveaux de titre, des vignettes d'images qui ouvrent des documents dans de nouvelles fenêtres. De même, les possibilités d'insertion d'images, de vidéos ou de documents sonores ont été exploitées par des auteurs dès les premiers numéros. Une particularité de nos premières publications est l'absence de résumés en anglais : ces derniers n'apparaîtront que dans des numéros ultérieurs. Assumant le rôle d'une revue et non d'un site internet, nous nous tenons à une règle établie dès la mise en œuvre de notre projet : ne pas transformer des articles déjà parus, même si cela serait techniquement possible compte tenu du support utilisé.
L'article du dernier numéro que j'ai choisi de vous présenter présente une structure similaire au premier, le résumé en anglais en plus. Dans ce cas cependant, les vidéos ont été placées à même la page : les auteurs ont construit leur propos sur des observations réalisées à l'aide d'un caméscope, et il était important pour eux que ces documents n'apparaissent pas de façon subsidiaire. A l'appui des vidéos, deux petits dispositif permettant de circuler image par image dans les séquences filmées ont été réalisés et insérés dans l'article.(1)
Ces dispositifs pourraient être considérés comme une "innovation technique", mais ce qui m'intéressera de prime abord est le processus qui a permis leur réalisation, les autres documents qu'ils rendent imaginables, et enfin, le nom que l'on pourrait leur donner. Je reviendrai plus largement sur cet exemple ultérieurement, car il me paraît mériter quelques éclaircissements préalables sur les questions de l'appropriation et du multimédia. Ces questions sont complexes, et ne renvoient pas uniquement à une maîtrise des aspects techniques. Je tenterai d'esquisser quelques pistes de réflexion à partir de nos expériences en la matière, en interrogeant plus particulièrement trois dimensions qu'elles convoquent : les choix éditoriaux, la perception des ressources propres à une revue en ligne et les effets du processus éditorial sur la conception des documents.
Un premier constat général que l'on peut faire en matière d'appropriation est que notre revue reproduit dans une certaine mesure les traits d'une revue papier : dans sa mise en page, les choix graphiques et éditoriaux réalisés, mais aussi dans sa structure organisationnelle (un comité de direction et un comité de lecture) ou encore son rythme de parution. Nous préparons des numéros à un rythme prédéfinis, alors que le support internet autoriserait une publication en flux continu.
Tout cela ne me semble pas paradoxal. Comme l'option évoquée plus haut de n'apporter aucune modification à des contenus déjà parus, ces aménagements nous ont permis de nous approprier le support (le médium internet) en avançant partiellement en terrain connu, et en nous appuyant sur des conventions légitimes dans le monde de l'édition. Ils correspondent à des choix organisationnels, garants de notre identité en tant que revue, et de notre sérieux en tant qu'éditeurs. On pourrait les considérer également comme des aspects caractéristiques d'un processus d'appropriation dont nous avons été les sujets : pour être appropriés, une innovation ou un dispositif technique doivent trouver des "prises" dans la culture des utilisateurs, et autoriser des adaptations locales.
Penser le "multimédia" ?
Nous avons toujours encouragé les auteurs à recourir aux ressources rendues disponibles par le support informatique. Dans notre charte, parue à l'occasion de notre quatrième numéro, nous avions suggéré que ces outils étaient susceptibles de "renouveler l’approche descriptive des terrains". Ils devaient permettre, en outre, de "montrer ce qui d'ordinaire est effacé dans la production ethnologique", du fait des contraintes de l'imprimerie "traditionnelle", mais aussi "devant le travail d’écriture nécessaire à la structuration de la pensée et à la communication de celle-ci".
Les atouts du support internet en terme de diffusion se sont avérés indéniables. Mais la mise en ligne de documents, et plus encore la conception de documents exploitant les ressources de ce support ont révélé des problèmes spécifiques. Sans rentrer ici dans une problématique qui renverrait largement aux débats théoriques en anthropologie (audio)visuelle, on comprend bien que l'appropriation de ces outils dépend d'une démarche en amont de la part des auteurs. Il n'y a, évidemment, aucun intérêt à aller au delà des possibilités offertes par la "publication papier" pour la restitution de ses travaux, si l'on ne dispose pas du matériau qui s'y prête, pensé et travaillé en ce sens.
Ce premier constat m'a amené à penser le "multimédia" indépendamment du support informatique. Des présentations publiques au début du siècle passé recouraient conjointement à des images fixes ou animées, des documents sonores et des représentations graphiques. Bien entendu, ces présentations impliquaient, en plus du conférencier, la présence de plusieurs assistants pour manipuler les différents appareils. Dans le cas qui nous occupe, cela consisterait donc à réunir ces différents appareils sur un seul support, l'interface informatique. Cette définition a minima évoque avant tout une économie de moyens, mais le dispositif produit peut néanmoins être très complexe. Il implique, dès sa conception, une réflexion sur l'articulation du propos dans ses dimensions graphiques, temporelles, "réticulaires" autant que textuelles, pour permettre une consultation (une navigation) qui fassent sens aux yeux du public concerné. La production de tels dispositifs vient également interroger les conventions éditoriales en vigueur, quel que soit le support de la publication.
Deux difficultés peuvent être identifiées à ce stade dans notre expérience d'éditeurs en ligne. La première est liée au mode de fonctionnement de notre revue : les productions des auteurs sont envisagées dans un temps court, puisque le modèle des documents attendus est l'article. A titre de comparaison, souvenons-nous des expériences de production de CD-Rom menées durant les deux dernières décennies. Ces productions s'inscrivaient dans un temps long, impliquant des budgets importants et les compétences d'une équipe pluridisciplinaire (anthropologues, documentalistes, graphistes, programmeurs). Elles présentaient, en quelque sorte, des "vertus sociales" en terme d'appropriation. A la lumière de telles entreprises, la facilité supposée qu'il y aurait à réaliser un "article multimédia" s'avère très relative.
La seconde difficulté est liée au support lui-même. Nous avons pu constater que le médium internet est assez pauvre par rapport à d'autres supports informatiques (en terme de poids admis pour les documents, de capacités logicielles ou de rendu à l'écran). Le HTML a l'avantage d'être un format ouvert présentant une grande compatibilité. Mais il convient mieux à la diffusion de textes qu'à la réalisation de documents complexes. Il fallait donc trouver d'autres formats susceptibles d'accueillir les productions que nous appelions de nos vœux.
Le format vectoriel "SVG" a été utilisé ponctuellement dans ce but. Ce format libre et ouvert s'intègre facilement dans les pages de notre site, et présente une bonne compatibilité à long terme avec les différents navigateurs. Il s'écrit de manière relativement similaire au HTML, tout en permettant un traitement plus abouti des interfaces proposées à l'écran. Il offre également la possibilité de lier les documents ou des fragments de documents, de référencer chaque élément avec une URL propre, satisfaisant ainsi aux exigences de référencement en vigueur dans le monde de l'édition scientifique en ligne.
Les réalisations potentielles à partir d'un tel format ne sont cependant pas fondamentalement nouvelles, et renvoient à des usages courants d'internet (consultation de bases de données, de cartes géographiques en ligne, etc.). Il ne s'agit pas, en soi, de reproduire ce type de réalisations, tant que leur utilité n'est pas avérée. La question qui se pose est bien plutôt la façon dont on pourrait s'approprier, adapter ces ressources à des buts et des usages spécifiques aux sciences sociales.
Vers un processus collaboratif avec les auteurs
Revenons au petit dispositif d'exploration des séquences vidéo présenté au début de cet exposé. Sa réalisation a impliqué une collaboration plus étroite que d'ordinaire avec les auteurs. Tout a commencé de manière fortuite, puisque ces derniers travaillaient au même endroit que moi, et que c'est autour d'un café que nous avons commencé à discuter de leur projet de publication.
L'enjeu pour ces auteurs était de rendre visibles les conditions de leurs interprétations sur la base du matériel vidéo présenté. Leur futur lecteur devait pouvoir reproduire les "gestes d'observation" qu'ils avaient eux-même réalisés. Une telle demande me mettait bien entendu au défi de trouver une solution adéquate, mais surtout éclairait les circonstances particulières dans lesquels des possibilités jusque là inexploitées pouvaient être mobilisées. La conception d'un premier prototype a permis à ces mêmes auteurs d'approfondir leurs observations, les amenant à reprendre une partie de leur texte. Le dispositif gagnait en pertinence : il n'était plus seulement destiné à la publication, mais constituait un véritable instrument pour l'analyse et l'élaboration du propos.
Cette expérience de travail en commun, rendue possible par la proximité géographique et des liens d'amitié, soulevait la question des autres cas où de telles collaborations seraient souhaitables. Elle m'amenait à repenser les modalités du travail éditorial. Jusqu'à présent, les "documents multimédia" sont intégrés le plus souvent à la fin du processus de publication. Le travail sur le texte détermine le calendrier des échanges avec les auteurs et de la mise en ligne. La formulation d'une demande par un auteur, en outre, est fortement dépendante de la perception que ce dernier a des possibilités offertes par le support que nous utilisons, soit dans l'absolu (selon l'étendue de sa culture informatique), soit plus spécifiquement, selon l'évaluation qu'il fait des compétences mobilisables par notre revue. Les ressources disponibles, hormis les procédés les plus couramment utilisés, sont avant tout des ressources supposées. Faudrait-il donc susciter des réflexions chez nos auteurs en vue de faire émerger des demandes de la part de ces derniers ? La possibilité d'allonger et d'"intensifier" le processus éditorial a été envisagée. Le défi, à vrai dire, semble moins résider dans la capacité à produire des "innovations" que de répondre à des pratiques de recherche préexistantes -- explorer une séquence vidéo sur son ordinateur, par exemple -- en vue de leur donner une visibilité sur le support de publication.
Conclusion
Nous avons peu parlé de technique. Le cas qui nous occupe répond à mon sens à la définition d'un processus de conception, qui implique certes des savoir-faire techniques mais qui renvoie plus largement à des dimensions sociales, théoriques, méthodologiques et réflexives, ainsi qu'à des enjeux éditoriaux. En outre, le dispositif évoqué n'a pas été réalisé comme une production ambitieuse et complexe. Il s'est rapidement imposé comme un outil, simple dans sa conception mais susceptible d'évoluer selon les demandes formulées. Le fait que les auteurs de l'article présenté l'aient appelé "logiciel" me semble à cet égard révélateur. Une telle modalité d'appropriation apparaît plus représentative des ressources qu'offre le support informatique et des usages sociaux qui sont fait de ces technologies que la notion ambiguë de "multimédia". La possibilité d'intégrer des programmes, des "fonctions" et des simulations, des procédés souvent associés aux sciences expérimentales mais qui ont largement pénétré nos pratiques quotidiennes d'internet, mérite d'être prise au sérieux.
Réfléchir à ces questions dans une perspective des sciences sociales, et de surcroît dans le cadre d'une aventure éditoriale, m'incite à adopter une posture à la fois théorique, méthodologique et pratique pour rendre possible, en les approfondissant, des expérimentations comparables à celle qui a été présentée. Les modalités du travail à venir restent à définir, d'autant que le format "standard" de la revue ethnographiques.org reste bien l'article. Il est d'ailleurs moins question de réaliser des productions de grandes envergures que de cultiver une attitude attentive à la formulation de demandes spécifiques de la part des auteurs, et plus largement des chercheurs que nous côtoyons. Sur le plan d'une réflexion éditoriale autant qu'épistémologique, enfin, ce type de projet devrait nous amener à repenser le support sur lequel nous travaillons dans sa matérialité propre -- la matérialité de ses pixels, si j'ose dire -- et selon les opportunités qu'il nous offre de repenser la production et l'organisation des connaissances. L'"interface" pourra alors être conçue non seulement selon sa définition informatique, mais également comme un espace à la frontière des réalités sociales et de leur représentation, une scène complexe qui participe à la construction du savoir anthropologique.
Note
1. Il s'agit de l'article de Pascal Viot, Luca Pattaroni et Jérôme Berthoud : « Voir et analyser le gouvernement de la foule en liesse. Éléments pour l’étude des rassemblements festifs à l’aide de matériaux sonores et visuels ». ethnographiques.org, Numéro 21 - novembre 2010, http://www.ethnographiques.org/2010/ Viot,Pattaroni,Berthoud. Je profite de cette mention pour remercier chaleureusement ces auteurs pour le travail réalisé.

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