Voyage au travers des Mandalas





Nous vous proposons de partager une expérience clinique réalisée avec des patientes hospitalisées dans le service de Défense Sociale pour femmes du CHP « Chêne aux Haies »à Mons (Belgique).
Nous travaillons en qualité d’ergothérapeute et de psychologue et animons conjointement un atelier que nous avons créé et intitulé : « Voyage au travers des mandalas » et, ce depuis 4 ans.
Nous sommes amenées à rencontrer, à «  voyager » avec des patientes qui viennent des 4 coins de la planète.
 
La diversité culturelle est de plus en plus présente dans le service au fur et à mesure des années.
Il nous est apparu essentiel d’enrichir le travail thérapeutique proprement-dit par l’intégration de cette dimension culturelle.
Dans ce cadre, inviter au voyage en tant que métaphore du processus thérapeutique, induire un travail sur la symbolisation qui amène la pulsion à se représenter sont les grands axes de notre pratique.
 
L’atelier proposé est donc une invitation au voyage, à la découverte de l’identité culturelle de divers peuples actuels et anciens.
A chaque étape de ce processus ont été dégagés des thèmes chargés symboliquement présents dans la mémoire collective de tout individu.
Notre intention est donc de stimuler, éveiller une imagerie mentale qui servira de support direct à la création.
 
Nous avons imaginé un dispositif de travail de création autour du mandala comme outil de l’âme, comme moyen d’expression en deçà des mots, des résonances que tous ces symboles et cultures ont animé dans le psychisme de chaque participante.
En écho à la découverte de ces différentes civilisations s’opère une découverte de soi-même, de son identité, des parts sombres et lumineuses, le tout étant déposé dans le mandala dont on sait qu’il a des vertus contenantes, unificatrices et réparatrices.
 
Mots clés : voyage,  identité culturelle, mandala, symbole, expression.

Texte de l'allocution

Nous allons partager avec vous une expérience clinique liée à la création d’un groupe psychothérapeutique que nous avons appelé « voyage au travers des mandalas » .
Cet atelier a été créé au sein d’un hôpital psychiatrique belge et plus particulièrement dans une unité de soin fermée pour femme.
C’est certainement la confrontation à cette notion d’enferment qui a semé le germe dans nos esprits de l’idée d’emmener nos patientes en voyage. Car un atelier, une expérience clinique, avant de naître, de prendre forme et corps, ont été rêvés par nos psychismes d’humain et de thérapeute.
Sa procréation est donc issue de nos aspirations, de nos rêves, de nos désirs avant toute chose.
L’enfermement nous plonge en plein paradoxe : les patientes sont condamnées à se faire soigner.
La justice nous demande des comptes, des évaluations, des jugements selon des règles normatives, un étiquetage réducteur certes mais tellement rassurant.
Nous sommes face à des actes posés tout à fait démentiels pour la plupart, en tout cas irrationnels et la société nous demande du raisonnable, du quantifiable.
Les conditions de travail sont difficilement tenables et, comme les patientes, nous aurions envie de nous évader, de fuir… Serait-ce un premier pas vers elle ? Prémices d’une improbable « alliance thérapeutique » ?
Le voyage c’est, dans la littérature, une aventure et une recherche, qu’il s’agisse d’un trésor ou d’une simple découverte intellectuelle, voire spirituelle… Cette recherche est souvent le symbole d’une quête … On dit qu’elle commencerait par la fuite de soi.
Le voyage exprime un besoin d’expériences nouvelles, plus encore que de déplacements géographiques. Selon Jung, il témoigne d’une insatisfaction, qui pousse à la recherche et à la découverte de nouveaux horizons.
La notion de mouvement, de mise en route. Nous prenons distance avec l’étiquette du symptôme qui fige…
La patiente n’est plus l’objet de nos observations mais le sujet qui nous accompagne d’étape en étape dans un voyage où elle embarque avec ses bagages personnels à savoir : ses sentiments, ses émotions, ses rêves, son âme, son monde irrationnel, intérieur mais aussi sa culture, ses origines, ses croyances, valeurs, traditions, famille et pourquoi pas ses ancêtres.
Le voyage est aussi pour nous une très belle métaphore d’un processus, d’un cheminement intérieur évolutif, à la rencontre de soi, de qui on est, de ce qui nous habite mais pas du tout dans une confrontation directe à soi, plutôt en passant par la rencontre de l’autre, de ce tiers inconnu puisé dans ce grand réservoir du collectif commun à nous tous.
L’art du mandala c’est le propos, l’excuse, le support symbolique à nos vagabondages. Nous visitons de séance en séance des cultures qui ont un lien de prés ou de loin avec les mandalas.
Ainsi pour vous illustrer concrètement notre propos, voici comment nous proposons à nos patientes de visiter le monde :

- Lorsque nous les invitons à découvrir la Chine, nous travaillons avec le mandala du Tao qui symbolise la voie du milieu, le yin et le yang. L’idée d’alternance qui l’emporte sur l’idée d’opposition. Le Tao symbolise aussi l’ordre nouveau, né du désordre. Pour les chinois, pour vivre en équilibre l’homme doit se libérer des entraves intellectuelles, des vérités établies, faire le vide intérieur et maintenir en lui l’harmonie énergétique.

- Quand nous visitons le Tibet, c’est à travers des mandalas de sable qui sont réalisés par des moines pour la guérison de tous les êtres, comme une aide à une transformation personnelle, pour permettre d’atteindre l’état de pleine conscience, pour mettre un terme à la souffrance. Nous mettons l’accent sur le fait qu’ils représentent une sorte de parcours initiatique, une transformation.

- Nous nous sommes également arrêtés chez les Celtes, avec le symbole du Triskell. Les Celtes nous ont permis d’aborder la notion d’entre deux et donc de toute l’importance de la nuance, comme pour tenter de sortir du clivage.

- Nous vous dirons encore que nous sommes allés chez les indiens Navajo : leurs peintures de sable sont des peintures-médecines utilisées pour rétablir l’équilibre, l’ordre à l’intérieur du patient qui s’est écarté de l’harmonie, de la beauté, de l’ordre sacré de l’univers. Pour eux, la guérison c’est se rechercher spirituellement, retrouver le sacré en soi. Ils se sentent responsables de leur santé, et de leur santé dépend la santé du monde.

- Une des étapes a aussi été l’Australie, à la rencontre des aborigènes qui croient qu’à l’origine du monde, le premier être donna sa forme au monde en la rêvant. Leurs dessins ont tous une signification apparentée à la mythologie du rêve. Leur mandala raconte où trouver de l’eau, leur campement, le sacré, les rêves. Il est fait de plusieurs dessins centrés reliés entre eux par un chemin. Les croyances aborigènes nous permettent d’aborder la symbolique du travail en réseau, de relience entre les choses et du chemin à parcourir. Le cheminement est une notion très importante pour eux.

Donc nous avons ainsi imaginé une vingtaine de destinations différentes et à chaque séance nous invitons les patientes à créer elle-même un mandala inspiré de la présentation de la culture visitée et de l’imagerie mentale qu’elle éveille en elles.


 

Pourquoi un mandala ?


 

En langue sanskrite mandala signifie cercle sacré, cercle magique.
Selon Jung, le mandala est le centre, c’est l’expression de tous les chemins, il est le chemin menant au milieu, à l’individuation.
En psychologie, ce cercle, qui dispose d’une couche protectrice autour de son centre, est avant tout symbole de complétude, d’unité, de totalité.
Il est une ouverture vers un monde transhistorique, un langage universel et un mode autonome de connaissance.
Il constitue un puissant support de croissance et de transformation en permettant l’expression d’éléments intérieurs évolutifs, de contenus inconscients réparateurs.
Il est l’expression de l’énergie psychique dans sa globalité.
L’expérience a montré que les hommes de toutes les cultures et religions se sentent attirés par cette complétude, particulièrement lors de périodes de crise personnelle, de chaos intérieur, de perte de repères ou de conflits apparemment insolubles.
A l’image de Jung dont la rupture avec Freud l’a plongé dans une grave dépression, s’est mis à dessiner des mandalas, formes circulaires, carrées, centrées qui l’ont aidé à sortir de sa descente aux enfers.
Il a pu ainsi expérimenter sur lui-même l’effet restructurant du mandala.
Les mandalas offrent une sensation de paix intérieure et de réconciliation, d’ordre au milieu du désordre intérieur.
Le mandala est une image de cet archétype central, de ce centre intérieur divin que nous portons tous en nous, que Jung nomme le Soi. Cet Autre intérieur et transcendant en l’homme. Il ne coïncide pas avec le Dieu extérieur à l’homme que théorisent les catéchismes : il s’éprouve en effet comme le sujet intérieur véritable de la psyché humaine. De l’intérieur, il transcende de son altérité le moi des individus. Jung l’a découvert comme l’existence d’une source vive de transmutation et d’harmonisation profonde de l’être.
Le mandala est un symbole unificateur, sa fonction est de concilier les contraires, de réaliser une synthèse des opposés, on pourrait dire du conscient et de l’inconscient.
Il est un outil qui aide à se recentrer. Ce n’est pas seulement ce que l’on voit mais également ce que l’on sent et ce que l’on imagine.
Jung considérait les mandalas créés spontanément ou en état de veille comme des tentatives inconscientes de guérir notre être intérieur, de mettre de l’ordre dans notre psyché et ce, au travers de l’expression de multiples parts, facettes inconnues, contenus inconscients qui habitent l’humain et qui constituent des foyers de souffrance retenant ainsi beaucoup d’énergie psychique.
N’oublions pas que nous portons en nous les germes de notre propre guérison, c’est le médecin dans le patient lui-même qui guérit. Aucune blessure, aucune maladie ne peut guérir si le guérisseur intérieur ne se met pas à agir.
Exprimer ses douleurs, les accueillir dans le mandala, accepter ce qui est avec amour et bienveillance tant du coté du patient que du thérapeute ouvre la voie de la transformation. Au contraire, rejeter une souffrance  ou lutter contre la maintient active.
On peut dire que chaque mandala est représentatif de l’humeur, de la sensibilité et de l’état de conscience de la personne qui le crée suivant le choix des motifs décoratifs, ou encore des couleurs.
Chacun révèle ainsi une partie cachée de lui-même et de son état de conscience au moment du choix.
Chaque mandala réalisé n’exclut pas les autres, c’est comme s’ils étaient les branches d’un même arbre.
L’art et le mandala en particulier ouvrent les yeux, le corps et le cœur à la réalité.
Chez les Indiens Naskapi du Labrador, il est enseigné que chaque homme porte dans son cœur Mistap’eo « le grand homme », dispensateur des songes et noyau immortel de l’âme. Il est d’ailleurs représenté sous forme de mandala.
Le cœur, organe central de l’individu, correspond de façon très générale à la notion du centre.
Savoir écouter avec son cœur, savoir être en résonnance avec la personne, être à l’écoute de nos vibrations internes. Il est des plus important pour nous, thérapeute, d’apprendre à être en marge du discours et à écouter avec notre cœur, à tenter de capter le langage symbolique du mandala. Nous savons bien que le langage du cœur n’est en rien celui de la raison.
Le docteur Edouard Collot dit à ce propos « l’intelligence du cœur, dit on, est l’aptitude à regarder dans la direction du doigt qui indique un chemin, et non pas de regarder le doigt lui-même. ».
Inviter les patientes à se centrer, à ouvrir leur cœur, à aller à la rencontre de leurs sentiments, de leur souffrance permet à la fonction émotion d’être sollicitée, mise au travail. Ceci est à nos yeux un axe central, incontournable dans nos prises en charge car comme le dit Marie-Louise Von Franz, seule l’émotion fait bouger,  permet au patient d’avancer en conscience.
Lorsque le cœur de la personne s’ouvre, elle est souvent déstabilisée, elle peut se sentir perdue, mal à l’aise… Nous avons pu expérimenter alors combien le cadre thérapeutique doit être solide et c’est pourquoi il est l’objet de soins des plus attentifs, des plus minutieux. Rien n’est à négliger. Créer l’atmosphère requise pour faciliter, sécuriser le voyage que le patient va effectuer au sein de son univers intérieur est fondamental. Le docteur E.Collot écrit à ce propos : « le cadre est une embarcation à bord de laquelle prennent place le novice et l’accompagnateur pour explorer de nouveaux rivages. Et si le cadre est un garant et source d’inspiration vis-à-vis du patient, il est aussi pour le thérapeute un ancrage indispensable, faisant partie d’un rituel visant à protéger et faciliter le voyage dans l’inconscient. Le cadre évite les dérives, la folie, il est une racine profondément ancrée dans la tradition. ».
Alors si la tradition du thérapeute est importante, celle du patient l’est tout autant. Parler de la culture de l’autre, de traditions séculaires de certaines peuplades, permet certainement à nos patientes de se relier à leur propre monde traditionnel, à leur croyance, valeur. Nombre de nos patientes issues du Maghreb, d’Afrique centrale, d’Europe de l’Est ont des croyances parfois tout à fait inattendues, peu habituelles pour nous occidentaux.
D’ailleurs sortis du contexte culturel, certains propos de nos patientes peuvent être pris pour des symptômes hallucinatoires ou délirants.
Au fil des séances, nous avons pu observer que les patientes évoquent en image à travers leur mandala tout naturellement leur croyance, leur conviction, leur vécu parfois étrange. Comme si ouvrir la porte du collectif, aux symboles actuels, et anciens, permettait d’oublier l’espace d’un instant les références occidentales et autorisait l’expression et le partage d’un vécu faisant sens dans la réalité intime identitaire de la personne.
Le mandala est une mise en images que nous avons à décoder sur un mode symbolique de la même manière que les rêves d’ailleurs.
Le rêve est la chance d’une rencontre féconde et créatrice entre le moi conscient et l’inconscient. Il est l’irruption de l’inconscient au sein même du conscient puisque son apparition n’est pas décidée ou provoquée par le Moi conscient, ni contrôlée par lui.
Le rêve, c’est un peu comme une lettre qui demande à être ouverte et lue, un e-mail qu’il faut consulter en appuyant sur le bouton « recevoir tout ». Il est un produit naturel et très objectif de la psyché, il n’illusionne pas, ne ment pas, ne déforme pas, ni ne maquille.
Recueillir ses rêves le matin, quels qu’ils soient, est comme le geste quotidien de certains peuples du désert : il faut récupérer la rosée qui s’est déposée pendant la nuit sur les feuilles ; aucune goutte ne doit être négligée afin de pouvoir combler la soif. De même noter la moindre « bribe » de rêve, c’est nous donner la chance de combler notre soif intérieure.
Dans les rêves, dit Jung ; tout le rêve est le rêveur. Chaque personnage représente une facette de notre psychisme, chaque situation est un enseignement sur notre façon inconsciente d’aborder la vie. Il s’agit donc de contempler et d’intégrer ces points de vue nouveaux, de découvrir ces aspects inconnus et sombres de nous-mêmes car au-delà de ces mauvais nous-mêmes il y a aussi dans l’ombre et pour chacun de nous des diamants à trouver.
Le symbole fonctionne comme un révélateur de sens. Il est porteur d’informations et donneur de vie, il est le meilleur moyen qu’ait trouvé la vie pour se dire, se raconter. Il a tendance à unir et devient alors un agent psychique de transformation de l’énergie.
Nous avons constaté que les mandalas produits par nos patientes pouvaient nous dire bien autre chose que ce qu’elles pouvaient nous raconter en mots.
Nous allons maintenant brièvement partager avec vous quelques images de mandala et tenter de vous faire part de notre éclairage clinique.
Nous allons vous parler d’une patiente canadienne qui se présente dans l’unité de soin , comme très adaptée , très soucieuse des autres, très respectueuse du cadre, sans soucis apparent, avec toute la difficulté de pouvoir l’associer à la gravité des faits qui sont tentative d’éviscération sur elle et son fils dans un contexte délirant paranoïaque .
L’outil du mandala a permis de montrer des aspects d’elle-même impossibles à exprimer par des mots.

Voyage au travers des Mandalas

Nous nous retrouvons dans un contexte infernal, destructeur. C’était sur le thème des émotions, du feu intérieur, des passions,… à travers l’art bouillonnant des italiens. Elle l’intitulera « calomnie ».
Elle nous expliquera que ce sont des langues de vipères. L’aspect paranoïaque peut donc non seulement se mettre en image, mais également s’ébaucher en mots dans ce contexte de travail particulier alors qu’il n’apparaît nullement ailleurs, ni dans l’unité de soin, ni dans ses comportements.
Son système de défense , on pourrait dire de camouflage est donc bien en place.
En voici une illustration :
Voyage au travers des Mandalas


L’image parle d’elle-même.
Cette séance portait sur le thème de la maison intérieure comme métaphore de la structure psychique à travers l’art yéménite.
Voici un autre mandala, celui-ci est produit sur le thème de la symbolique de l’ancrage, de la sécurité, de la terre mère :
Voyage au travers des Mandalas

Ces images en disent long sur l’état de son psychisme.
Comme vous le voyez la terre apparaît comme brûlée, tout est flou, assez indifférencié.
Cette indifférenciation nous parle d’autant plus qu’au moment des faits elle ne fait qu’un avec son fils. Elle nous dit même que c’est lui qui lui apporte la vie. Depuis qu’elle en est séparée, elle a l’impression d’être vide, inexistante.
Il y a néanmoins ce premier cheval, interpellant par sa présence qui semble guider le second.
Symboliquement, en Asie Centrale, pays de cavaliers et de chamans, la tradition dit que : « le cheval détient des pouvoirs mystérieux suppléants à ceux de l’homme au seuil de la mort ».
Clairvoyant, familiers des ténèbres, il exerce la fonction de guide, elle n’est donc pas seule dans sa traversée de l’enfer.
Le cheval, ici , n’est pas un contenu de son inconscient personnel mais bien de l’inconscient collectif, un des archétypes fondamentaux que l’humanité ait inscrit dans sa mémoire.
Symboliquement si on considère la polarité positive, la terre brulée peut aussi être vue comme un passage qui régénère, qui fertilise, si on l’associe aux brûlis notamment.
Illustrons encore cet aspect indifférencié qui apparaît massivement lors d’une séance sur l’Espagne qui proposait de travailler sur la fierté d’être femme et des valeurs qu’elles sont prêtes à transmettre.
Elle nous affirme ne pas pouvoir répondre à la consigne et réalise ce mandala qui représente un personnage mutilé (elle en l’occurrence).
Voyage au travers des Mandalas

Elle nous explique l’insupportable pour elle le fait que nous ayons décidé d’arrêter le travail avec l’un des membres du groupe suite à un accès de violence, ce qu’elle interprètera non seulement comme une mesure exagérée et punitive mais aussi comme une blessure personnelle, au point que son intégrité physique, en identification au groupe, en est gravement atteinte.
Ces multiples images fortes nous ont , bien entendu, apportées des indications thérapeutiques que nous n’aurions pas pu obtenir autrement.
Nous tenons à préciser que ce type d’image n’apparaît pas à chaque séance, pour cette patiente comme pour d’autres, nous avons observé des va-et-vient entre des séances difficiles et d’autres que l’on pourrait qualifier de récupération, ce qui leur a permis, à notre sens , de tenir dans la durée et de revenir malgré certaines séances très confrontantes.
Nous allons à présent vous emmener dans l’univers de Georgette qui est internée pour agression au couteau sur un voisin de palier. Elle se décrit comme étant perdue, désespérée, vide, victime, et sous l’emprise de voix intérieures qui la dévalorisent, qui systématiquement la remettent en question dans ce qu’elle est, au point de la clouer souvent au lit, elles lui disent inlassablement «  Qui es -tu pour faire ceci, décider cela, … »
Elle est envahie de peurs, son parcours est jalonné d’abandon, et le vécu de déracinement est invasif. Elle est originaire du Cameroun.
Venir au groupe est difficile, objet de négociation constante, les peurs la paralysent, les voix sont là…
Pourtant le moment de création du mandala prend l’allure d’un moment de paix, elle nous dit qu’à ce moment les voix s’apaisent.
Impression d’une bulle dans laquelle elle peut être un peu à l’abri, ce qui pourrait expliquer qu’elle puisse revenir de séance en séance malgré toute la difficulté que cela comporte pour elle.
Lorsqu’elle crée, nous sentons qu’elle redevient active, comme si là elle pouvait sortir de l’état de victime.
Elle se réapproprie des choses, elle redevient une personne, un sujet vivant.
Elle exprime beaucoup de plaisir à jouer avec les matières.
Voici le mandala fait lors de la séance sur le Yémen et la thématique de la maison intérieure et ses trésors comme métaphore de la structure psychique :
Voyage au travers des Mandalas

Elle se représente au centre très floue et peu stable mais elle s’entoure d’enfants nous dit-elle, qui font penser à des clowns qui représenteraient symboliquement le jeu.
On peut voir l’enfant aussi comme l’enfant intérieur et ses capacités au développement qu’elle nous confirmera quelque part en insistant sur le fait que l’escalier mène à ses trésors cachés.
Son mandala est loin de refléter le sentiment de vide intérieur que son moi conscient met en avant et auquel il a tendance à s’identifier.
Le mandala permet donc aussi de découvrir des facettes cachées de soi-même, en l’occurrence ici des contenus chargés en énergie positive dont le moi peut ressentir le bénéfice. Nous en faisons du moins l’hypothèse.
Quand elle se relie à sa culture, nous avons le sentiment qu’elle se connecte à des parts bien vivantes d’elle-même et cela transparaît massivement dans le vécu émotionnel qu’elle nous décrit comme intense, très introspectif.
En visitant l’Espagne, Georgette nous fournit un descriptif de la femme africaine placée au centre et les valeurs qu’elle véhicule : la protection, la beauté, le courage et le travail.
Voyage au travers des Mandalas

Tout cela entouré de 4 arbres, le chiffre 4 qui vient d’autant nous parler de l’ancrage à la culture.
Contraste flagrant quand elle nous parle à ce moment, il n’y a pas de peur, c’est affirmé, c’est habité, c’est vivant.
Nous avons un vécu un peu similaire avec Maria, elle, d’origine Algérienne qui parlait très peu et surtout sans émotion. Par contre lorsqu’elle nous fait ce mandala inspiré de L’Arabie et sur le thème de la spiritualité
Voyage au travers des Mandalas


ou celui-ci sur le thème de l’Espagne et des valeurs à transmettre :
Voyage au travers des Mandalas

Elle pleure, elle est touchée profondément, elle refait un lien avec ses origines et sa religion et devient intarissable sur le sujet.
Tout le groupe en était même surpris tant le contraste était fort avec la Maria au quotidien.
A travers ce mandala, elle veut nous montrer que toutes ses valeurs inhérentes à sa propre culture ont été acquises dans le sang.
Elle quitte l’idéalisation pour se connecter au pôle destructeur mais aussi constructeur  de ses origines (plus présent dans le premier mandala qui évoque la spiritualité).
Cette épisode restera un souvenir marquant pour nous thérapeutes qui avons avec beaucoup d’émotions et de respect, été les témoins d’une forme de retour à la vie dans l’acceptation des 2 pôles de sa réalité culturelle.
A ce propos nous avons d’ailleurs abordé plus haut le fait que le mandala a pour fonction de concilier les contraires.
Clôturons le volet clinique en illustrant cette notion, mise en image au travers de quelques mandalas réalisés par une patiente internée pour tentative de suicide et de meurtre sur ses filles.
Patiente d’origine Africaine qui a connu la guerre au Rwanda, très défendue au début de l’internement, refusant d’aller à la rencontre de l’équipe thérapeutique.
Progressivement, avec le temps, la confiance s’est installée, elle a répondu très positivement au travail en créant des mandalas dans lesquels le noir, le sombre côtoient le clair, tout cela le long d’un axe évolutif :
Voyage au travers des Mandalas

Ici en creusant sous le désert, elle a trouvé l’eau, source de vie qui parle d’autant plus qu’elle est issue d’une région du monde où l’eau est denrée rare et précieuse.
Enfin voici le mandala réalisé sur le thème de l’Egypte et des victoires :
Voyage au travers des Mandalas

 


Elle construit une pyramide reflet d’une ascension intérieure avec un éclairage particulier sur la base, partie inférieure, sombre, problématique, composé cependant d’éléments dorés qui symbolise dit-elle toute l’aide thérapeutique et l’évolution qu’elle a pu faire à partir du drame majeur de son histoire.
Pour conclure, nous vous dirons qu’en créant ce groupe, nous avons certainement tenté d’offrir, tant à nos patientes qu’à nous-mêmes, un espace de liberté dans la création individuelle.
A chaque séance, nous nous sommes efforcés d’aider nos patientes à sortir du jugement réducteur : c’est bien fait ou ce n’est pas bien fait.
Il n’y avait pas de bonnes ou de mauvaises images, ni de bons ou de mauvais ressentis, il y avait simplement une invitation à vivre et à accepter ce qui se montrait, ce qui émergeait de leur monde intérieur.
Nous avons le sentiment de nous être un peu rapprochées de ces femmes et avec leur permission de les avoir rencontrées autrement dans des moments forts en émotion, vibrant ou encore surprenant au cours desquels des trésors cachés se sont révélés au grand jour. Oserions-nous parler de moments magiques, sacrés ?

Peut être…  mais il est certain que lors de certaines étapes de notre voyage nos patientes sont rentrées à la maison.

 



Extraits  de la bibliographie :

- « C.G. Jung  Son mythe en notre temps » M-L Von Franz . Ed Buchet/ Chastel 1996

- « Psychothérapie, l’expérience du praticien » M-L Von Franz. Ed Dervy 2001

- « le sel des rêves. Une refondation spirituelle de la psychothérapie par une lecture nouvelle de  C.G. Jung » P. Trigano- A. Vincent. Ed Dervy . 2004

- « Les mythes de création » M-L Von Franz . Ed. La fontaine de Pierre 2004

- « soigner les âmes » E. Collot et B Hell . Ed Drunod 2011


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Pour citer cet article : Marie Virginie Cuisinier, Christine Maquet : "Voyage au travers des Mandalas", 14ème Colloque de la Revue L'Autre, "Rêves d'exil, exil de rêves. Pratiques ethnopsychatriques avec les familles migrantes", Abbaye de Neumünster, Luxembourg,  6 et 7 décembre 2012, http://www.anthropoweb.com/Voyage-au-travers-des-Mandalas_a568.html, ISSN : 2114-821X, Le Portail des sciences humaines, www.anthropoweb.com.

Mardi 26 Février 2013
Marie Virginie Cuisinier, Christine Maquet