Reproduction et scénographie d'un autel lignager lobi par son détenteur dans le cadre d'une exposition d'art contemporain, Düsserldorf, 2001


Michèle Fiéloux

La question de la restitution se pose ici selon deux perspectives. Il s'agit tout d'abord d'analyser l'expérience inédite vécue par un devin et guérisseur lobi, Sib Tadyalté, âgé d'une soixantaine d'années, dans le fait de reconstruire son propre autel domestique, encore pleinement actif sur le plan religieux et social, dans le cadre l’exposition internationale "Les autels du Monde. De l’art pour s’agenouiller", Musée d'art moderne de Düsseldorf, 2001. Une exposition qui a réuni une soixantaine d’autels provenant de différentes régions du monde dont certains, tel celui de Sib, ont été sélectionnés pour des raisons d'ordre plastique et esthétique. La réalisation de l'autel muséographié a été faite à l'aide de copies des différents éléments constitutifs de l'autel original (sculptures anthropomorphes, zoomorphes, poterie...) importés par conteneur du Burkina Faso jusqu’en Allemagne. Par ailleurs, cherchant à  reconstituer la logique d'élaboration, nous avons voulu saisir cette occasion unique de réaliser un film sur la reconstruction d’un tel lieu cultuel marqué par une longue histoire. En effet, l’observateur extérieur ne fait jamais que constater l’existence d’un autel sans pouvoir récapituler la longue dynamique temporelle qui a favorisé son façonnage. Le scénario  de ce film co-réalisé avec J. Lombard, "Le voyage de Sib" (2005) et dont il sera présenté ici deux séquences, s’appuyait sur l’idée suivante : si l’autel original est une forme de projection, à travers l’ensemble structuré de ses artefacts, de l’histoire d’un lignage et d'une personne en particulier qui nous la raconte, sa reconstruction, à partir de la reproduction de ces mêmes objets, pouvait-elle induire pour l'intéressé une réflexion sur cette histoire et donc sur l’autel lui-même ? Il s'agissait alors d'appréhender le processus de création-interprétation mis en œuvre par Sib Tadyalté, formulant l’hypothèse que la “ distanciation ” nécessaire favorisée par cette reconstruction muséographique apporterait des éléments inédits d’analyse.


De quelle façon Sib, a-il conçu, pensé, la "création" de cet objet muséal, sachant qu'il utilise dans son propre autel un procédé narratif doublement médiatisé puisque les objets réunis, matière brute ou artefact, sont toujours entreposés, réalisés, créés, au nom d’un Autre,  un tiers invisible (thil, pluriel thila, terme polysémique désignant l’entité sa figuration et  l’autel) qui apparaît dans les jeunes années de l’intéressé selon une procédure classique d’élection et par la médiation duquel la personne se construit socialement sa vie durant. Sib se présente ainsi comme le simple exécutant des desiderata, voire des injonctions de cet Autre, selon un mode de communication qu’on peut relier de manière comparative à celui induit  par la possession. Le processus de reconstruction, sorte d'anamnèse, amènera Sib à remonter jusqu'à l'évènement fondateur de son alliance avec cet Autre, deux thila "représentés" à travers différents types de supports et qui correspondent au domaine d'activité de responsable de maison d'une part et de devin et guérisseur d'autre part. 


La reconstruction d’un autel de ce type est une pratique courante à l’occasion des déplacements de groupes familiaux qui existent depuis plus de deux siècles sur le territoire lobi du sud-ouest burkinabé et du nord-est ivoirien. Le nouvel autel, fabriqué à partir d'une fraction métonymique de l'ancien, est le produit d'une transformation du précédent qui pour sa part sera abandonné sur place. Cette procédure classique explique l'opposition établie par le détenteur entre les objets reproductibles sans déperdition de sens par rapport à l’objet emblématique d’un thil qui doit toujours garder sa forme et matière d’origine. Sib s’est inspiré de cette procédure pour construire l'autel dans le Musée, tout en cherchant à aller dans le sens d’une dé-contextualisation, d’une neutralisation d’un lieu de culte conçu en la circonstance comme une œuvre éphémère.
 La reconstruction muséographique supposait d'ouvrir au public "une image" d'un lieu cultuel qui occupe l'espace le plus privé de la maison. Seul son desservant, certains de ses proches et éventuellement des consultants étrangers à la famille lorsque le responsable tel Sib exerce ses activités de devin et de guérisseur peuvent y avoir accès. Toutefois l’autel original de Sib présente la particularité de faire partie (ainsi qu’une vingtaine d’autres autels sur les centaines existant puisque l'on compte au moins un autel domestique par maison) d'un réseau d’autels ouverts au public (photographes,  amateurs d’art, touristes, ethnologues, etc). Il est également présenté sur un site internet depuis 1999. Sib reste cependant le précurseur dans le domaine de la mise en spectacle d'un autel religieux hors des frontières du pays lobi. Il est également l'inventeur du dispositif muséographique élaboré pour le Musée en fonction de deux objectifs contradictoires puisque Sib a cherché à répondre à la demande des organisateurs de l'exposition, tout en préservant l'intégralité et le caractère unique de son propre autel et donc aussi de sa personne. Il a donc conçu une sorte d'autel en trompe l'oeil, ressemblant à l'autel original tel qu'il avait été photographié en 2000 dans la phase préparatoire de l'exposition, tout en produisant des effets de dissemblance, de  différenciation  selon sa propre perception cognitive et sensible des différents éléments constitutifs de son propre autel. Un spectateur non averti n'était pas censé voir ce qui faisait la différence entre les deux dispositifs.
              Le dispositif religieux lobi s'articule avec le système de parenté bilinéaire puisque toute personne se trouve reliée à des ascendants utérins et agnatiques à travers des lieux cultuels spécifiques. Dans le cas retenu, il s'agit d'un autel lié à la filiation matrilinéaire du détenteur et qui a été façonné pendant une trentaine d'années. Simple à l’origine dans sa composition et dans la facture des objets, l'autel gagne en complexité mais aussi en qualité esthétique au fur et à mesure que son détenteur s’accomplit lui-même comme “ homme ”, kuun, c’est-à-dire comme personne sociale, réalisant des performances dans ses domaines propres d’activités. Les objets sont agglomérés de manière définitive dans l’autel puisqu’on peut toujours y ajouter des éléments pour signaler un évènement ou un autre ou pour marquer un changement statutaire conjoint du thil et de la personne alors qu’on ne peut en retirer aucun.


L'autel original, pays lobi, Burkina Faso

             De manière un peu schématique, je retiendrais ici trois catégories d’objet : les figurations des entités ou thila dont la réalisation formelle est très étroitement liée au statut de la personne du détenteur. En effet, aucun thil n’atteint aussitôt révélé sa pleine puissance et sa forme aboutie. Plus l'élu acquiert des grades initiatiques, augmente sa descendance, gagne en maturité, renforce ses compétences, démontre son savoir-faire, plus le thil prendra forme, force et identité. D'autre part il existe dans tout autel un grand nombre d'artefacts remarquables par leur diversité et expression plastique, appelés du terme générique thilbia, qui réalisent les capacités d’actions et d'interventions très spécifiques des thila et sont dotés d'une efficacité particulière. Ces objets servent d'enseignes pour qualifier des compétences dans un domaine ou un autre (guérisseur de telle maladie, chasseur de tel type d’animal, etc.), de rappels d'évènements marquants personnels ou familiaux; ils traduisent également le vécu subjectif des relations aux autres et véhiculent des affects qui ne pourraient être directement exprimés. Enfin, on y trouve des matières prélevées dans d'autres lieux cultuels (pierre, végétaux...) qui inscrivent l'autel dans un réseau religieux élargi, englobant le village, la région, le pays.
L'observation de la reconstruction de l'autel dans le Musée d'art moderne révèle par effet de miroir le sens de l'autel original puisque la démarche suivie par Sib suppose une position réflexive sur cet autel et sa propre histoire. Le processus de "création-interprétation" ici à l'oeuvre se lit dans le "choix" des éléments "recopiés", reproduits et dans la façon dont ils le sont.
Notons tout d'abord que Sib s'est attaché à ne pas reproduire in extenso son propre autel afin de "construire" un lieu fortement dé-contextualisé, coupé du pays lobi dans son ensemble. Il exclua les objets marqueurs de liens avec des lieux fortement investis du point de vue cultuel dont la Volta Noire, fleuve frontière entre le Ghana et le Burkina Faso, matrice de l'identité lobi à travers les rites d’initiation qui s’y déroulent tous les sept ans.
Par ailleurs, il s'est tout particulièrement attaché à fabriquer un objet porteur de « l’efficace de la dissemblance » (pour reprendre d'une autre manière la question posée par des historiens de l’art sur l’efficace de la ressemblance) (1) tant cet objet est emblématique de l'alliance avec un thil contractée selon une procédure classique d'élection. Comme nous l'avons vu, ce même objet sert à reconstruire l'autel dans le contexte de la migration du groupement familial. Aussi est-il l'artefact par excellence à travers lequel est pensée la relation de type spéculaire entre une personne et un thil: le vol d'un tel objet, toujours soigneusement caché à la vue, est d'ailleurs assimilé à un homicide. Sib va créer un objet volontairement falsifié pour amorçer la construction de l’autel du Musée (un bracelet orné d’un caméléon), mettant en oeuvre selon cette logique symbolique une construction détachée de son univers sensible et de son histoire propre.
De plus, il chercha à  neutraliser les thila  figurés par les sculptures anthropomorphes en bois et en terre, modifiant non leur forme ou leur matière mais leur esthétique, sachant qu’il existe un lien de continuité entre la qualité plastique de l’objet, sa taille et l’importance du thil qui est ainsi« présentifié ». En ce sens, loin d’être des habitacles de thila, les figurations ont été conçues comme des enveloppes vides,  à l'image du corps d'un défunt privé de son double ou principe vital.
Enfin Sib se mit dans la position du récepteur/visiteur étranger qui visite son autel original, le regarde mais "n'y voit rien" (selon l'expression de D. Arasse). Il exhiba les objets-enseignes (berceau, couple, etc.) qui témoignent de ses qualifications progressivement acquises comme spécialiste d'une dizaine de maladies invitant de cette manière les patients à le consulter. Par contre, il reproduit sans recherche d'efficacité particulière les objets à caractère défensif qui rendent compte du schéma persécutif selon lequel il interprète les échecs thérapeutiques qu'il rencontra pendant la période précédant son voyage à Düsseldorf et qui expliquent en grande partie son déplacement en Allemagne. En effet, il dévoile, dans son propre autel, par la médiation de sculptures zoomorphes, hyène, panthère, chien, animaux dotés d'une double vision, les relations de rivalité qu'il entretient avec certains spécialistes de la région lobi et la force d'attaque et défense qu'il a mis en place pour répondre à ses agresseurs potentiels. Toutefois la facture de ces mêmes objets dans l'autel du Musée de taille visiblement réduite par rapport aux modèles ne recèle aucune intention comparable.
    En effet, tout semble s'être déroulé comme si l'intéressé avait accepté de venir en Allemagne moins pour montrer, exhiber "une image" de son autel, que dans l'intention de poursuivre ses propres objectifs qui étaient de témoigner à travers les évènements heureux qui se déroulaient tant en Allemagne que chez lui au pays lobi de l'efficacité de ses thila non vis à vis des étrangers mais de ceux qui détenaient en pays lobi le pouvoir de lui nuire. Une telle attitude rappelle celle du guerrier lobi réalisant à la fin du siècle dernier une opération de représailles jugée très périlleuse pour lancer un défi au clan adverse, venger la mort d'un proche et se faire reconnaître comme kuun, « homme».
  La séquence du sacrifice qu'il voulut accomplir sitôt achevée la construction de l'autel révèle de façon subtile le sens de cet acte paradoxal, consistant à occuper la position du sacrifiant non pour amorcer l’autel selon l'usage courant mais pour le neutraliser définitivement. Au moment de l'aspersion du sang sacrificiel, Sib s’adressa aux thila, comme s’ils étaient présents, reprenant la gestuelle qui acompagne l’énonciation d’une requête : « Vous avez bien compris, ce lieu est un guina, une copie ».  L’invention d’un autel factice, « vide », « inopératoire », inhabitable par « ses » thila peut-elle le préserver d’une perturbation quelconque dans les relations qu’il entretient avec l’invisible ?


Sacrifice sur l'autel du Musée. Düsserldorf. Allemagne

séquence video 2 : Sacrifice sur l'autel du Musée. Düsseldorf. Allemagne.

 

Note
1) Careri, Giovanni &Michaux, Eric : « Image et ressemblance: à l'origine de l'efficace des images ». Séminaire EHESS,  L'art et l'esthétique en questions. 22 novembre 2010

 

Bibliographie

Arasse, Daniel
2000 On n’y voit rien. Descriptions. Denoel.
Derlon, Brigitte & Coquet, Michèle &Jeudy-Ballini, Monique, eds.
2005  Les cultures à l’œuvre. Rencontres en art, Paris, Éditions de la Maison des        Sciences de l’Homme, Biro Éditeur, 415 p., 56 photos
Fiéloux, Michèle

  1. Thila, catalogue d’une exposition lobi. Galerie d’art Dulon. Paris

Fiéloux, Michèle & Lombard, Jacques
            2005  Le voyage de Sib,  52’, CNRS-IRD

  1. « L’homme et la femme-chemin. Le voyage d’un artiste et devin lobi (Burkina Faso) » in Partir, Migrer. L’éloge du détour. Ed. La pensée sauvage,

        pp.77-92

Martin, Jean-Hubert

  1. « Par Jean-Hubert_Martin », Gradhiva, 2. Mis en ligne le 10 décembre 2008.

URL : http://gradhiva.revues.org.


Mercredi 30 Mars 2011