Avec sa forme élargie et basse d’hauteur, l’île de San Andrés domine une partie de la mer Caraïbe avec sa barrière coralline et ses récifs silencieux. Bien que l’on trouve une grande végétation sur l’île, une autre forêt, celle-ci grise et de béton croît lentement et constamment sans ordre ni repos. Malgré le peu d’eau, les insulaires ont su cultiver la terre, tout comme ils ont su explorer la mer en tant que pêcheurs et marins, même si aujourd’hui, une grande partie ne travaille plus que comme serveur ou guide touristique.
Les cinémas, restaurants, hôtels, bars et discothèques sont les organes de ce corps diurne et nocturne du North End, les battements de son cœur et son sang courent les rues et les allées obscures, éclairés par les phares d’une moto ou du câble qui vole l’énergie du pilier électrique le plus proche. Là, on vit, on vend, on loue et on rend des services de transport maritime et terrestre pour le tourisme, entre autres. Les relations interpersonnelles sont caractérisées par un mélange entre le trait commercial et l’amabilité envers l’étranger. Une infinité de populations, de classes, de cultures et de religions coexistent dans le quartier du North End. Des insulaires y habitent, tout comme des continentaux, des étrangers, et des foyers mixtes. On y trouve des collèges, des écoles, des églises, des marchés, des entrepôts, des ateliers, des touristes, des vendeurs, des constructions abandonnées, des motos, des ordures, des gens qui bavardent, du bruit et de la chaleur.
Les zones traditionnelles insulaires de San Luis et La Loma ont aussi changé en adoptant des caractéristiques externes, mais on peut encore y voir des maisons de bois avec leur réservoir et leur balcon, et peintes couleurs vives dans le style typiquement insulaire. Près des plages de San Luis, mieux conservées que celles du centre, il y a des restaurants et des kiosques pour divertir les touristes aussi bien que les résidents.
La géographie insulaire contient de multiples caractéristiques qu’il est important de souligner. Pour Ratter (2001) et Wilson (1995) l’insularité est un obstacle qui donne aux habitants des îles des caractéristiques distinctives et uniques qui les différencient d’autres groupes sociaux. Pour Wilson c’est avant tout la terre, dont la possession est facteur primaire de l’identité, qui caractérise et rend uniques les insulaires qui ne font qu’un avec l’île (Providencia), d’où le sens intégral de l’existence et de l’identité insulaire (WILSON. 1995: 94). Mais que dire de ceux qui arrivent du continent ?
Le facteur non seulement géographique mais aussi le facteur social et historique ont été et sont toujours représentatifs pour les migrants continentaux. Ceux-ci éprouvent des difficultés dans leur vie sociale bien qu’ils établissent des réseaux comme moyen adaptatif, et ressentent un sentiment de captivité ou d’emprisonnement au milieu de la mer Caraïbe. Ils doivent aussi faire face au rejet historique de ne pas appartenir, ni partager une tradition insulaire avec un langage, des festivités, des rites et des croyances propres.
Que se passe t-il ?
Depuis le début du XXème siècle, des migrations massives produisirent une augmentation démographique, un des problèmes actuels du Département de San Andrés, Providencia, Santa Catalina, et conduisirent à des mélanges culturels et familiaux entre la population traditionnelle de l’archipel et la population continentale immigrante, phénomène qui continue de nos jours.
En 1953, San Andrés fut déclaré Port Libre, mesure destinée à favoriser le commerce en éliminant les impôts sur les produits vendus sur place. Cette date marque le début d’un mouvement migratoire massif d’étrangers (libanais, palestiniens, israéliens, italiens, entre autres) et de colombiens continentaux (antioqueños, costeños, bogotanos et vallunos, entre autres) vers les îles. A leur arrivée, ils ont saisi les nouvelles opportunités de travail, d’accès au logement et de tranquillité pour s’installer dans un lieu beau et prometteur pour refaire leurs vies. Au cours de leur processus de rétablissement et d’adaptation, leurs vies se sont rejoint (on dit aussi choquée) avec celles des raizales(1).
Ces chocs culturels ne sont pas récents et au contraire nous voyons que l’histoire des îles inclut des vagues démographiques française, anglaise, néerlandaise, espagnoles, noires africaines et antillaise, chinoise et indiennes entre autres. Ainsi le phénomène des migrations est permanent et répétitif dans les Caraïbes, jusqu’aux années 1950 et même après.
Cependant, cette nouvelle coexistence ne causa pas seulement des chocs culturels et sociaux, dont les plus représentatifs actuellement sont ces conflits vécus par les populations continentales colombiennes (appelés pañas(2)) et les raizales. Au fil du temps, de nouveaux réseaux familiaux se sont formés comme méthode de réaffirmation social et de recherche d’une identification avec le territoire et avec les autres habitants dans une région où confluent et s’unissent des éléments divers (AVELLA. 2000), mais aussi où la tonalité de la peau noire, le lieu où l’on habite et l’utilisation du créole (langue native), font partie intégrante de l’identification ethnique (GONZÁLEZ. 2004; WADE. 1997).
Au cours de mon séjour sur l’île de San Andrés, j’ai travaillé avec des résidents colombiens continentaux, dont la majorité sont venu de Cartagena, Barranquilla et de plusieurs villes du département de Cordoba. Bien qu’ils étaient moins nombreux, il y avait aussi des personnes de Tulua, Cali, Medellín, et Bogotá, aussi bien que du nord des départements d’Antioquia et de Santander. Tous conforment trois générations : la première, de migrants entre 40 et 60 ans ; la deuxième, de personnes entre 12 et 25 ans, inclut des « continentaux » nés à San Andrés ; la troisième correspondant aux enfants âgés de moins de 10 ans et qui sont nés à San Andrés.
Les personnes âgées de 40 ans, accompagnées déjà d’enfants, voyagèrent à San Andrés vers la fin des années 1980. Les motifs de leur déplacement avaient à voir d’une part avec l’essor des économies illicites et des activités dérivées sur le territoire insulaire, et d’autre part avec la croissance constante de l’infrastructure touristique. Nous prendrons donc la décennie de 1980 comme point de départ pour ensuite nous intéresser au processus de transfert que ces populations ont vécu au cours des années 1990 et enfin leur développement dans l’île jusqu’à présent. Toutefois, nous rappelons que la date du Port Libre (1957) doit être considérée comme clé, dans la mesure où cette date représente le début des migrations massives et des forts changements dans l'île.
Les quartiers de Morris Landing et de Ciudad Paraíso ont été mon deuxième foyer. C’est là où, pendant des heures, des jours et des nuits, leurs habitants m’ont reçu, m’ont nourri, ont répondu avec patience à mille questions, et m’ont fait peu à peu part de leur histoire.
Compte tenu de la mobilité vécue par ces populations, j’ai voulu comprendre comment la relation des gens avec leur nouvelle terre était un facteur significatif pour la (re)construction de ce qu’on appelle les identités individuelles et collectives. Au moment de vivre cette relation, des tensions sont survenues et des stratégies d’intégration ont été mise en œuvre par les individus concernés. Il est important de les remarquer, puisqu’elles sont essentielles à la perception du processus d’assimilation et d’appartenance à la société de San Andrés.
Pour commencer, je traiterai un point essentiel à la compréhension des caractéristiques spécifiques que présente l’Archipel en ce qui concerne les relations inter groupales et comment celles-ci se mettent en rapport avec la formation de un nouvel Etat, surtout à partir du changement constitutionnel colombien en 1991 et d’autres réformes juridico - politiques plus concrètement dirigées vers les îles.
Entre 1987 et l’an 2000 l’Amérique Latine a vu un changement constitutionnel, puisqu’à l’époque coloniale, la Colombie, ainsi que toute l’Amérique Latine, étaient régie par la discrimination sociale et ethnique, dû à la domination d’une hiérarchisation de classes et d’idées occidentales, voire des concepts universels du XVIIIème siècle (WADE, 1997), liées à la vision du progrès et de la modernité comme synonymes de l’être blanc. Depuis les réformes latino-américaines, les nouvelles chartes constitutionnelles parlent d’une diversité qui aurait été invisibilisée(3) auparavant et qui est maintenant protégé et légitimé par la loi.
Dans le cas colombien, depuis 1991 et avec la nouvelle Constitution Politique de Colombie, la Nation reconnaît les groupes minoritaires et déclare le pays comme pluriethnique et multiculturel, étant réellement une nation métisse qui rend invisible et efface tout ce qui est catalogué comme « noir » ou « indigène » (FRIEDEMANN. 1992 cité par AGIER et QUINTIN. 2004). Avec ces nouvelles idées, l’État prétend reconnaître et restituer ce qui appartient à ces communautés précédemment marginalisées.
Pour les Caraïbes insulaires, il s’est avéré qu’à long terme, une transformation de la culture a conduit à la création de groupes politiques d’action comme le group raizal dont nous parlerons plus loin, qui s’est formé en opposition au programme politique d’assimilation mené par le gouvernement colombien. Ces nouveaux mouvements qui ont construit des barrières sociales et qui ont manifesté pour une indépendance culturelle insulaire, ont eu un effet sur la politique centraliste du gouvernement, qui a été reflété dans la garantie au droit à la différence culturelle pour toutes les minorités dans la Constitution de 1991 (RATTER. 2001).
Le décret 2762 de 1991 a été une des conséquences de l’ouverture culturelle de la République de Colombie. Les îles éloignées de San Andrés, Providencia et Santa Catalina furent impliquées directement. Leurs caractéristiques historiques et socioculturelles leur ont permis d’être méritantes d’un traitement spécifique de la part de l’État. L’objectif du décret est de prendre des mesures concernant le contrôle de la densité démographique du Département. Mais pourquoi?
Pour l’État, les principaux problèmes qui ont précédés la prise de cette décision ont été les hauts indices démographiques qui empêchaient le développement des communautés humaines, ainsi que l’impact négatif sur les ressources environnementales et naturelles et finalement parce que la principale cause de la croissance démographique étaient les migrations (PRESIDENCIA DE LA REPÚBLICA. 1991b). Cette difficulté de développement des communautés humaines peut se comprendre comme la protection de l’identité culturelle des groupes natifs.
L’objectif du décret est de décider qui a droit à la résidence, qui peut l’acquérir et aussi la perdre. L’institution administrative qui se charge d’exécuter ces nouvelles politiques est le Bureau de Circulation et Contrôle de la Résidence (OCCRE) et comme son nom l’indique, c’est l’organisme responsable de la démographie insulaire, bien qu’à part cela il gère aussi les permis de travail et les autorisations d’inscription à l’école primaire et au collège pour les enfants.
Les « arrebatos », que l’on peut traduire ici par « envies soudaines », ou « caprices » de l’OCCRE, comme me disaient certaines des personnes que j’ai interviewées, ont commencé une année après l’approbation du décret. Dés 1992, les âmes étrangères aux îles qui y résidaient déjà avaient la chance d’acquérir une carte de résident, si elles avaient des preuves de domiciliation datant d’avant cette année-là. Depuis, les cartes ont été chaque fois plus difficiles à obtenir.
Que peuvent faire les personnes qui restent sur une des îles sans carte de résident? Les adultes sans travail, les jeunes sans études? Le chômage a dû augmenter, bien que nous n’ayons aucune preuve statistique pour le démontrer ici. On travaille donc illégalement ou avec des faux documents. Où vont les jeunes qui ne vont pas à l'école? A 14 ans, Juan Carlos, un des petits-fils d’Aurora, est devenu pêcheur à San Andrés. Osé et téméraire, il se jette à la mer avec son petit bateau et revient, heureusement, avec ses filets à moitié pleins au bout de sept heures de travail. Mais les autres qui ne peuvent pas, par manque d’autorisation de la OCCRE ou par manque d’argent, ou encore ceux qui ne veulent simplement pas assister aux cours, que font-ils?
Il me semble certain que cette situation a mené vers une différenciation de couleur, non pas la couleur de la peau noire, brune ou blanche, mais plutôt entre les couleurs de cartes. En effet, le document qui identifie et donne des droits a un personne dans la société de San Andrés est d’une couleur doré, mais il est destiné à ceux que l’on considère comme raizales, ceux dont les caractéristiques anglophones et la tradition ancestrale propre des îles peuvent être démontrées et soutenus devant les établissements légaux et juridiques. Donc, celle-ci se différencie des documents argentés destinés aux non-raizales, même s’ils sont nés en territoire insulaire. Il semblerait qu’il ne leur a pas suffi de différencier les origines socioculturelles, les tonalités de peau, les doctrines politico-religieuses, alors ils devaient attribuer deux couleurs aux cartes de résidence. Pourquoi?
Qu’est-ce que c’est que d’être raizal à San Andrés? En 1998 un groupe d’habitants de l’île, appelés raizales, c’est-à-dire un group démontrant les caractéristiques dont parle le concept politique, ont écrit le projet de loi raizal. Après l’article 310 et le transitoire 42 en 1991, et la loi 47 de 1993(4), ce projet prétend dicter les mesures pour la protection de l’identité culturelle du peuple raizal des îles en garantissant à ce dernier des conditions pour sa survie, son développement et son autodétermination. Cette fois, le terme « raizales » est à comprendre dans sa signification exclusive.
Un point principal de ce projet de loi stipule que la communauté raizal a le droit de prendre en charge son propre développement, son propre destin, et la création d’organismes qui représentent le peuple raizal devant tous les établissements publics, privés, municipaux, départementaux, nationaux ou internationaux. En matière d’éducation, le point le plus important est le trilinguisme, parce que l’espagnol, l’anglais et le créole sont essentiels dans la construction de l’identité du peuple raizal. La terre occupe aussi une place vitale, et The Land Institute a été créé parmi d’autres institutions, pour suivre le contrôle démographique, l’achat et la vente de terrains, l’acquisition de biens, éviter l’accumulation de terres et veiller à la bonne utilisation de celles-ci (PROYECTO DE LEY RAIZAL. 2000).
La terre entre aussi dans le discours du POT, Plan d’Ordre Territorial pour le Département. Le problème se pose en termes de l’occupation inadéquate du territoire à cause de l’expansion de quartiers sans services publics, l’insuffisance d’espace public et « la présence conflictuelle de la multiculturalité dans le territoire, l’exclusion entre les groupes culturels et la perte de richesse dans les expressions culturelles » (PRESIDENCIA DE LA REPÚBLICA, MINISTERIO DEL INTERIOR y DANE. 1994-1998: 9-11). Cette faute ne retombe pas seulement sur les caractéristiques socioculturelles des populations résidantes, vu que le rôle qu’accomplit l’État c’est simplement inefficace pour ce territoire. Ces circonstances, pour le POT, auraient endommagé le territoire insulaire encore plus que la croissance ou les densités de population (PRESIDENCIA DE LA REPÚBLICA, MINISTERIO DEL INTERIOR y DANE. 1994-1998: 130).
Mais revenons-en à la question de savoir qui est raizal dans l’Archipel? Lorsqu’un problème ethnique ou culturel entre dans le domaine politique et se formule en des termes spécifiques, les notions, les idées et surtout les sentiments concernant le problème initial se bouleversent. Sachant que de toutes manières, une définition entraîne une exclusion, alors un des problèmes essentiels doit être la recherche du mot ou du concept unique qui peut intégrer tout ce que représente une communauté. Les questions se posent donc : Qu’est-ce que le concept « raizal »? Que signifie-t-il, comment et qui le définit? Pourquoi a-t-il été crée ? Est-ce le devoir de l’OCCRE, de la Constitution politique de 1991, du groupe social raizal, du décret 2762 ? Ou serait-ce plutôt un processus d’auto-affirmation et/ou d’auto-identification ?
Pour certains de ceux qui sont considérés comme mélangés, c’est-à-dire les enfants d’unions mixtes entre natifs (raizales) et non-natifs (pañas), le mot raizal manque d’acceptation. Pour Silvio Casagrande May, ex-gouverneur du département, la puissante discrimination et la séparation entre les dits « purs », les mélangés (comme lui), et ceux qui viennent d’ailleurs serait la cause de la non-approbation du projet de loi raizal. Pour les personnes comme Silvio, ou ces personnes qui soutiennent la non-exclusion, lorsqu’ils se réfèrent au terme « raizal », ils préfèrent prendre en compte la notion dictée par la Constitution Politique de la Colombie qui qualifie les « fils de cette terre » comme « natifs » de l’Archipel. C’est non seulement l’occasion pour les natifs de se rattacher à une identité colombienne par le biais de sa constitution mais aussi pour établir une distance entre modérés et radicaux indépendantistes, qui seraient d’après Silvio la « minorité de la minorité » (GONZALEZ. 2001. Notes de terrain).
En outre, Silvio critique l’idée d’une ethnie raizal comme groupe qui partagerait certaines caractéristiques comme la langue, un territoire, des croyances et des coutumes, une histoire et des ancêtres communs. Effectivement, celle-ci est difficile à maintenir puisque les mélanges continus, entamées depuis la colonisation (noirs africains et antillais, avec européens) plus celles du dernier siècle (chinois, indiens, libanais, palestiniens et continentaux colombiens) font de la population plutôt un groupe social de classes, où la totalité des grandes lignes culturelles ne sont déjà pas partagées de manière homogène et où viennent à coexister de multiples cultures, langues, religions, langues et économies.
« De plus en plus, l’absence ou la présence de certains nom de familles, les lieux où tu habites, l’église où tu vas et les amis avec lesquels tu construit une relation, sont les ingrédients qui font qu’il y a des différences très importantes entre les dénommés raizales, en plus de créer aussi une relation plus tendue avec nous-mêmes [les natifs de San Andrés]. Un jour, un ami ex-gouverneur a dit à une foule de natifs : vous faites comme des crabes noirs ! L’expression n’avait rien à avoir avec la couleur, ces crustacés si tu les mets dans un endroit fermé, chaque fois qu’un d’entre eux essaie de sortir, les autres l’attrapent et le remettent à sa place. Donc, si cela se passe entre nous, qui sommes ceux qui habitons depuis longtemps le territoire, tu peux imaginer qu’est-ce qui se passe avec les autres. Bien sur que chaque nouveau groupe qui vient pour s’installer a plus de responsabilités à établir et former ou non ces relations. Comme tu as pu lire, les documents qui parlent de l’ouverture de 1957 montrent que cela a produit un changement dans le modèle économique et aussi une accentuation de la différence entre les riches et les pauvres, en plus d’avoir écarté les natifs de toute possibilité d’être compétitifs. Cette situation se répand, le natif devient plus pauvre et il voit dans l’étranger (syro-libanais et israéliens) et les continentaux colombiens les personnes responsables de son malheur, qui n’est pas seulement économique, mais culturel, environnemental et, le plus grave, la perte de son territoire » (Interview et dialogues Silvio Casagrande May, octobre 2001).
M. Félix Palacios Stephens est un personnage politique de l’Archipel, et un natif mélangé comme Silvio. Il n’aime pas beaucoup le projet de loi raizal, et il paraît aussi colombien que quelqu’un des hautes montagnes andines, des vallées ou des côtes. Pour cet insulaire ex-Intendant et ex-Gouverneur de l’Archipel, la partie la plus sensible est le sujet de la colombianité, de cette appartenance au territoire, puisqu’il n’admet pas le séparatisme de la terre et des habitants qui pour lui, sont la Colombie et c’est « tout ».
S’il coïncide avec l’idée de Silvio Casagrande par rapport à la taille peu importante de l’organisation des raizales radicaux, il souligne cependant un point très important, celui que l’église est un moyen de transmission d’idées séparatistes, de radicalisme et d’exclusion.
« Mais, comme je viens de vous dire, ceci est un groupe, très, très petit, en fait, comme il peut arriver n’importe où, là où il y a de la pauvreté, où il y a du chômage, où il y a famine. Là c’est le meilleur endroit pour la formation des mouvements. Alors, il y a des gens qui font partie du groupe, mais non pas parce qu’ils partagent l’idée de base, mais par besoin. Là c’est dangereux, parce qu’ils sont dans les églises et profitent comme avant, ces villages et les gens croyaient tout ce que disait le prêtre, tout cela était la loi et même aujourd’hui il y de gens qui croient les yeux fermés.
Or, il défend et il est d’accord pour résoudre rapidement le problème de la surpopulation.
« Par exemple, je suis en désaccord avec le fait qu’à chaque fois que les entités nationales nomment quelqu’un à San Andrés, ils amènent un continental. Moi je dis, donnez l’opportunité, même pas à un natif, à une personne qui habite légalement l’île. Alors, ils empêchent de trouver un travail à une personne de l’île et en plus il y a une personne de plus qui vient et qui va avoir des besoins. C’est le problème, donc, je suis d’accord. Je suis totalement d’accord qu’il y a une surpopulation et qu’il faut accomplir ce qui on a obtenu avec la loi 2762, que les personnes qui n’ont pas le droits d’y rester il faut qu’ils partent, cela aiderait un peu» (Interview et dialogues Mr. Félix Palacios, février 2002).
Il est clair que les discours de revendication ont comme contrepartie inhérente l’idée d’exclusion puisque l’on cherche, dans ce cas l’identification comme groupe autochtone possédant des droits exclusifs sur le territoire et sur la culture. « Eux » sont les raizales différents des « autres » pañamanes arrivés d’ailleurs. On voit ici la base pour la définition d’une identité, utilisée pour montrer la position au niveau social, culturel et politique.
Et c’est cette même position politique qui établit à certains moments si la population continentale résidante dans les îles, et celle qui y est née, peuvent se définir comme appartenant à cette culture, même si elles ne possèdent pas encore les caractéristiques proprement raizales dans l’utilisation politique du terme.
Devant ces positions variées au sein d’une même société, il peut être intéressant de se questionner sur chacune des identités, par exemple l’identité culturelle, appelée dynamique, ou l’identité politique, dans ce cas raizal, bien qu’il puisse bien y avoir une identité politique du groupe paña quand il se défini comme groupe homogène, face aux attitudes comme celle du groupe raizal. Si nous nous rappelons de l’identité culturelle décrite par Agier (2000) elle ne serait pas si loin du type politique dans le sens que celle-ci est plus étroite et délimitée par des concepts juridiques.
En effet, si l’identité culturelle est utilisé par un individu comme aspect justificateur pour se définir et présente en première instance des caractéristiques statiques, contrairement, l’identité politique s’exprime attaché à des concepts juridiques, par exemple, celui du raizal : « groupe ethnique anglo-africain traditionnellement attaché à l’Archipel de San Andrés, Providencia et Santa Catalina, avec langue, culture, histoire et ancêtres propres ». Avec ceci on ouvre un autre débat : celui des fifty-fifty, c’est-à-dire les enfants des unions mixtes entre natifs et non-natifs. Ce débat concerne beaucoup de familles des îles, et même celles de quelques dirigeants raizales. Que ce passe-t-il avec eux ? Parlent-ils ou non le créole ? Leur nom de famille est-il hispanique ? Vivent-ils dans les lieux traditionnels comme la Loma ou San Luis, ou non ? Et qu’en est-il des insulaires qui se dénomment raizales mais qui vivent à Colón, à Puerto Limón ou à Blue Feels ? En plus des conflits internes pour savoir qui mérite le titre à cause du fait que la tonalité de la peau, le lieu de résidence et le fait de parler le créole ou non sont aussi des facteurs pour prendre cette décision (Commentaires du séminaire donné à l'Université Nationale de Colombie, San Andrés. Juin 2002).
La Constitution de 1991 et le décret 2762 ont marqué un point de rupture pour la situation de tous les habitants de l’Archipel. Cela ne veut pas dire qu’avant cette date il n’existait pas d’idées de revendication ou que les relations mixtes ou même qu’il n’y avait pas de conflits. Simplement, avec ces changements législatifs « l’autre » est devenu politiquement visible, les relations sont devenues visibles et conflictuelles. Ceci nous le voyons par rapport aux cartes de résidents distribuées par l’OCCRE, où non seulement les contenus d’identité comme la religion, la langue, la musique et la parenté, entre autres, mais les aspects légaux et politiques sont les éléments décisifs de cette différence mais sont aussi créateurs de facteurs de renforcement dans le groupe comme ethnie face à une autre, formant ainsi une identité.
Voyons de plus proche
Clemente (1992) parle des identités de groupes protagonistes, et du fait que la Colombianisation a été un encouragement pour créer une conscience d’identité culturelle insulaire, qui a montré sa position face aux migrants, aux politiques de nationalisation, au discours autour du concept raizal et à ses applications sociopolitiques. Pour le groupe paña, la Colombianisation est utilisé comme un outil pour créer une identité culturelle face aux raizales. Bien qu’ils forment un groupe hétérogène, les pañas partagent cependant la caractéristique d’être migrants(5) résidants légaux de l’île et d’être organisés comme groupe catholique de langue espagnole.
Cette conscience d’identité culturelle paña, qui est à la fois hétérogène et homogène en moments d’union communale face à l’État Départemental, se montre uni aussi face à l’« autre », qui dans ce cas serait le groupe raizal, qui rend le paña coupable d’avoir usurpé non seulement son territoire, mais sa tradition culturelle. L’unique solution envisagée est l’expulsion des résidents migrants colombiens, auxquels il manquerait les caractéristiques historiques, ethniques et culturelles de la communauté raizal.
Mais, que se passe-t-il pour les habitants qui n’adhèrent pas forcement aux nouvelles académiques ou politiques, ou qui peuvent tout simplement les surpasser ? Ce cas de figure concernait les quartiers de « Ciudad Paraiso » et « Morris Landing ». Ils étaient une espèce d’île au milieu de l’île, où les habitants se connaissent à force de partager des années ensemble et d’avoir construit eux-mêmes leurs maisons. Ce sont des quartiers construits avec l’effort et la nécessité impérieuse de posséder un lieu où vivre. Le fait d’être éloigné du centre et des zones traditionnelles insulaires aide ce quartier à apparaître comme une espèce de « morceau de continent » au sein de l’île, où les gens, les constructions, les activités, la musique et les repas sont nettement « paña », qui ressemble à la vie « côtière » et crée une atmosphère isolée de ce qui est caractéristique de l’île.
La majorité des habitants sont de la côte nord de la Colombie, de villes comme Barranquilla, Carthagène, Cordoba et aussi de l’intérieur comme Medellín. Bien que peu évidente, les quartiers présentent une hétérogénéité régionale, même si leurs habitants se voient plus comme un groupe que des colonies. Les personnes de la première génération arrivée aux îles, qui ont entre 40 et 60 ans, y sont installées depuis 16 ou 18 ans, voire plus. Arrivés en tant que jeunes adultes ou plus âgés, ils ont conservé ce que nous pourrions appeler leurs vieilles coutumes, desquelles se démarque la tradition catholique, l’utilisation quotidienne de l’espagnol puisque ils n’ont appris ni l’anglais ni le créole des îles, les fêtes de fin d’année bien qu’il y en a aussi à San Andrés, mais celles de continentaux portent la charge catholique, comme les « novenas », la nuit des lumières, les chansons de « villancicos » et les prières, entre autres.
Près de la moitié des quartiers est composé de jeunes qui expérimentent un processus de vie particulier. Les jeunes de plus de 18 ans sont nés sur le continent, mais élevés sur l’île comme les plus petits qui sont natifs de l’Archipel. Cette génération est constamment soumise aux multiples influences, provenant d’un côté de leurs parents et de l’autre du système éducatif et du milieu dans lequel ils vivent. Pour les plus grands, presque toute la vie est en rapport avec San Andrés, puisque la majorité ne connaît pas d’autres terres. Leur scolarité et leurs amitiés sont encadrés par la vie insulaire, et laissent chez eux des caractéristiques sociales et culturelles différentes de celles de leurs parents, comme le repas, la musique, la mode, le langage. Ils adoptent donc des comportements spécifiques d’individus capables d’absorber cette multiplicité de représentations culturelles et de les incorporer dans leurs vies.
Bien que les quartiers puissent être considérés comme une réussite pour cette population, celle-ci a vécu des processus de mobilité, d’adaptation au nouveau milieu, de renforcement de leurs traditions et représentations culturelles importants. Mais c’est avant tout la transformation de la terre en territoire qui a permis cet établissement physique et en partie psychologique de chacun d’eux. Il faut préciser qu’en voyageant aux îles déjà adulte, l’histoire vécue d’une partie de la population paña reste ancrée dans la terre quittée, celle de leurs parents, amis et mémoires. Ceci mène à une constante réminiscence de temps passés, à une manière particulière de vivre le présent dans l’île, mais toujours avec le souvenir immuable de ce qui a été, et ce qui n’est plus. La possession de la terre devient alors le facteur essentiel dans la reconstruction personnelle et de groupe. C’est le biais par lequel les personnes peuvent se lier entre eux et se sentir comme appartenant à un tout.
Pour savoir comment s’est vécu ce processus entre les habitants des quartiers je ferai référence aux versions des faits et aux histoires des habitants eux-mêmes, en commençant par le quartier de Ciudad Paraiso.
Nubia est une jeune mère, bien qu’elle semble plus âgée à cause de sa corpulence et sa lente démarche. Elle n’est pas insulaire de naissance. Elle est continentale de Carthagène mais seulement y a vécu pendant trois mois. La vie a décidé pour elle. Sa mère l’a amené aux îles après sa naissance et y a vécu jusqu’à sa mort. Catholique dans sa jeunesse, Nubia est aujourd’hui chrétienne pentecôte et se considère comme raizal. Mariée avec un continental plus âgée qu’elle, elle élève ses deux filles, nées d’un autre mariage, dans la foi chrétienne. Nubia inspire respect et tranquillité, comportement grâce auquel elle est considérée par les autres habitants du quartier comme la meilleure personne de Ciudad Paraiso. Il n’y a pas d’autre endroit où elle voudrait vivre et de voir l’île maltraitée par ses habitants la rend triste. C’est pourquoi elle pense beaucoup au futur de ses filles, qui devront quitter l’île lorsqu’elles auront fini leur éducation secondaire. C’est un immense défi pour Nubia car même si elle ne veut pas quitter l’île, elle ne veut pas non plus laisser ses filles seules.
De sa voix ralentie, Nubia m’a parlé de sa vie, des concepts qu’elle a sur les pañas et les insulaires, de sa naissance et de ses parents qui étaient étrangers à San Andrés, un fait qui l’exclurait éventuellement de la définition politique de l’identité raizal, bien que sa formation et ses coutumes s’inscrives dans les normes. Comme elle l’a dit elle-même, bien qu’elle soit née sur le continent, elle ne reconnaît pas sa continentalité. Les raizales eux-mêmes ne montre aucune discrimination envers elle, au contraire ils sont à l’aise du fait qu’elle parle le créole. Les natifs sont presque toujours satisfaits que l’on sache quelque chose de leur langue pour pouvoir communiquer avec eux. Une simple salutation en créole change substantiellement la disposition d’une personne insulaire, en plus d’un bon comportement respectueux et gentil, me disait-elle.
Au début des années 1960 la mère de Nubia est arrivée à l’île grâce à l’aide de sa sœur aînée. La mère de Nubia travaillait avec des espagnols et elle était toujours avec eux. Le voisin a fini par devenir son conjoint quelques années plus tard et quand Nubia allait naître sa mère est retourné au continent pour accoucher, mais elle est revenue trois mois plus tard. C’est ainsi que toute la jeunesse de Nubia, sa vie, ses études, ses amitiés et maintenant ses filles, tout, se trouve lié à San Andrés.
La famille de Nubia vivait dans les terrains qui conforment aujourd’hui le Cliff, auparavant appelé le Guindamonos. Aux environs de 1970, lorsque le quartier est devenu dangereux à cause de tous les migrants qui occupaient de plus en plus de terrain de manière désordonnée, sa mère a dû déménager pour le quartier aujourd’hui dénommé « Rack Cole ». Ils y ont loué un appartement pendant quatorze ans, mais sa mère voulait qu’ils aient « un petit peu de terre » et une maison. « [...] donc on a eu un terrain avec un natif surnommé « espora » de nom de famille Forbes, Abraham Forbes et je crois qu’il avait des liens de parenté avec des panaméens et lui, il nous a loué un petit peu de terre. J’ai appris qu’une petite maison qui se louait dans le quartier la Serranilla, en ce moment-là à 35 mille pesos et on l’a achetée, c’était quelque chose de mieux, mais je regardais plus loin, que dans un future on pourrait y construire une grande maison, parce que le terrain était immense, aujourd’hui, merci à dieu ma maison elle est là ».
Là aussi les continentaux sont arrivés avec leurs habitudes qui ont fait irruption parmi les coutumes insulaires. C’est comme cela que Nubia l’a vécu, elle qui se considère raizal. La musique « ordinaire » paña qui est la champeta, venue de Carthagène, le lieu d’où elle est née, qui a déplacé à la musique culturelle « […] ce qui était la mazurka, le reggae, entre d’autres choses simples, le calypso, c’était la musique qu’on pouvait écouter, même dans mon enfance on n’écoutait pas le vallenato, c’est maintenant que c’est à la mode et est très présent dans l’île. Alors la musique s’est introduite, c’est pour cela que je vous dis que les coutumes ont beaucoup changé à cause de cela, qu’il y a trop de monde du continent qui est venu avec de coutumes différentes […] ».
Pour Nubia il n’existe pas d’autre terre que l’île. Tout ce qui est arrivé de l’extérieur appartient aux « autres » et tout ce qui est historiquement traditionnel lui appartient à elle. Quand elle était enfant, elle avait une voisine infirmière nommée Maka qui la gardait quand sa mère sortait travailler. Maka lui a appris le créole, en l’obligeant à écouter comment ses enfants parlaient avec elle. La fille de Maka, Soledad, l’aidait beaucoup « […] Soledad sa fille arrivait et lui demandait à manger et lui disait « givme de fut », alors je commençais à entendre et elle me disait comment faire et me répétait toutes cachées, dis « givme de fut », tu sais que l’eau est « guater », que si ma mère dit « guan go biete » c’est que tu dois prendre ton bains, « tekin de brun » prends le balais et comme cela toutes les tâches managers. Quand j’avais déjà 8 ans je pouvais maintenir une conversation avec la dame ou avec n’importe quel autre natif et dans l’école j’ai appris beaucoup plus ».
En étant instruite de cette manière, les coutumes de Nubia se divisaient entre celles qui venaient de sa mère, qui était aussi venue très jeune à l’île, à l’âge de 14 ans, et celles qu’elle apprenait chez Maka, l’île et le continent, le côtier et l’insulaire. Par exemple dans le domaine de la cuisine, elle parle de personnes qui habitent les îles depuis longtemps et qui ne savent pas préparer de plats typiques. « […] ils ne savent pas faire un rondón ou un « crab sup », ils ne savent pas non plus qu’est-ce que cela veut dire une soupe de crabe, ni un « jamhenry » ni un “bon”, ni un pain insulaire, non, non ils ne savent pas faire ces choses. Par conte chez moi, on a vu toute cette nourriture et encore aujourd’hui, le « plantintat ». Je vivais en Serranilla et il me semble que l’unique insulaire était moi, c’était moi qui faisais le pain traditionnel, le « bon » et qui le vendait à tous dans le quartier, parce que le pain était a base de coco. Toutes ces nourritures leur plaisent beaucoup, mais ils ne savent pas les préparer et en plus ils ne sont pas intéressés à apprendre».
Comme beaucoup d’autres personnes continentales de naissance, Nubia ne veut pas quitter San Andrés. Nous savons qu’elle a été éduquée par les insulaires et que son sens d’identification est beaucoup plus proche des îles que du continent. Non seulement elle a appris la cuisine, mais aussi le créole, et elle n’est pas catholique, ni protestante, mais chrétienne pentecôte. Comme chef de groupe, elle a même eu l’occasion de voyager à plusieurs villes de la Colombie. « […] alors ils m’envoyaient partout quand il y avait des confraternités. Je connais Cartagena, Barranquilla, Buga, Cali, Medellín, Pereira, Bogotá. Quand il y a des assemblées, il y a un groupe qui représente chaque département et j’y suis allée, à Barrancabermeja aussi et la vérité c’est qu’après 15 ou 20 jours je veux vite rentrer vers mon île, mes palmiers me manque, le silence, la mer, la brise tropical, je ne suis pas à l’aise avec tout ce bruit et ces gens, non, non, cela ne me plaît pas du tout ».
Par exemple, Nubia se souvient des festivités nationales qui étaient célébrées et le sont encore aujourd’hui avec de grands défilés et cérémonies. Dans le secteur de San Luis, le 7 août et le 20 juillet sont des fêtes très cérémonial pour les natifs, comme l’évoque Nubia et comme se souvient aussi Mr. Félix Palacios, bien que se réunissent autant d’insulaires que de pañas pour voir les courses de chevaux, les courses de sac à patates, pour voir la capture d’un petit cochon graissé, et aussi descendre et peler des noix de coco. Non loin de là vivait l’avocat « […] Néstor Hernández Contreras, un parent à nous, la maison peinte saumon et blanc, depuis que j’étais toute petite elle était comme cela et par-là c’était l’école pour filles Burbana, là où j’ai étudié » (Interview et dialogues Nubia octobre-décembre 2001).
Rappelons-nous que ses parents n’appartiennent pas à la culture anglo-africaine, elle non plus. Donc elle partage uniquement ce qu’elle a appris, sa culture comme la cuisine et le créole, ses voisins, ses rapports face a toute l’histoire qu’elle a vécu depuis les années 1960. Son mari qui est continental et ses filles nés à San Andrés n’ont pas comme langue maternelle le créole, elles apprennent au contraire l’anglais nord-américain à l’école. Ceci lui donne-t-il ou lui enlève-t-il du mérite culturel ou politique pour appartenir à la culture raizal, espace identitaire auquel elle et ses filles appartiennent? Que se passe-t-il avec les enfants d’Edmond, nés à San Andrés et parlant créole mais descendants d’arabes, fils ou ceux de Faruk, qui sont considéré pañas mais qui le parlent aussi le créole?
Il est difficile de voir San Andrés comme une unité culturelle. Les insulaires ou les continentaux « purs » ne sont pas majoritaires, et il existe maintenant un grand nombre de mélangés dans l’île. Que représente tout ceci pour l’Archipel, lieu où la population est constituée de descendants d’unions mixtes, les enfants d’insulaires nés sur le continent et de personnes comme Nubia? C’est précisément ce que négligent les recherches sociales, les organismes comme l’OCCRE, les politiques de l’État et les groupes radicaux raizales.
Les changements produits par la mobilité ont été inférieurs pour les personnes adultes dont la plus grande partie de l’existence a été vécue sur le continent, en comparaison avec les personnes qui sont arrivées aux îles plus jeunes, comme dans le cas de Nubia. Comme elle, ces personnes arrivent à se considérer comme insulaire par le fait d’avoir vécu un temps plus prolongé à San Andrés, d’avoir été en contact à long terme avec la population native, et d’avoir construit une relation intellectuelle et sentimentale avec la terre.
Harold Julio habite en Morris Landing. A trente ans, il vit avec sa femme et ses deux enfants. S’il s’en est sorti, c’est grâce aux occasions qui se sont présentés à lui à San Andrés, et il remercie ses dix frères aînés de l’y avoir amené. Il s’est marié très jeune avec Marta, élevée à Cali mais née dans un petit village de Cundinamarca et ils eurent leurs deux enfants, Brian et Brando dont l’éducation familiale est un mélange tripartite entre les cultures de San Andrés, de l’Atlántico et du Valle. Harold a réussi à obtenir une profession technique et maintenant étudie professionnellement dans le domaine de l’administration. Il a vécu ses seize premières années sur le continent, parmi la population de Luruaco, Atlántico, où il passa une période difficile de sa jeunesse, marquée par des carences économiques et d’opportunités. Son arrivée à San Andrés n’a pas été comme pour les jeunes de cet âge aujourd’hui qui y vont pour profiter des hôtels, des visites guidées, de l’alcool, des plages et des autres divertissements. Au bout de quinze ans d’études et de travaille simultané, il a construit un foyer, fondé une famille, a réussi à avoir une maison et y élève bien ses deux enfants.
L’histoire commence avec son frère aîné, qui durant l’année 1975, sans finir ses études de baccalauréat, prit la décision de voyager à l’île par invitation d’une cousine qui vivait déjà à San Andrés. L’un après l’autre, les 10 frères et le père (car la mère d’Harold est morte un an après sa naissance) les rejoignirent. Les plus petits parvinrent à terminer le baccalauréat grâce à l’argent envoyé par les autres. Harold finit son école en 1986 et une année ensuite il partit, puisqu’il ne pouvait pas entrer à l’université. Sa décision a été guidée comme celle de ses autres frères, par la recherche d’emploi et l’idée de se maintenir sur l’île.
Les années ont passé, et avec eux plusieurs emplois et cours de nuit. Au début des années 1990, Harold pensait acheter un terrain et construire sa maison. Il a demandé un prêt à la banque et a acquis ce qui est aujourd’hui sa maison à Morris Landing.
Que s’est-il passé avec la vie de Harold pendant ces seize années, dans ces moments de grands changements si significatifs pour une personne, c’est-à-dire, son arrivée à l’âge de seize ans et vivre tout un processus jusqu’à l’âge adulte à San Andrés pendant la fin des années 1980 ? Selon lui, où qu’ils aillent, les caribéens (continentaux) maintiennent toujours leurs racines, certaines de leurs caractéristiques culturelles et leurs particularités. Ils emportent aussi leur culture (transfert symbolique de la culture), ce qui se voit très fortement à San Andrés du fait que la grande majorité des immigrants provient de la côte nord de la Colombie. Pour Harold, cette majorité a été décisive pour l’observation historique d’un changement significatif dans les coutumes autant insulaires qu’externes. Par exemple il se souvient « […] quand je suis arrivé en 1987 la tradition native était déjà un peu affaiblie, alors on me racontait que la tradition était que les week-ends les gens pratiquaient beaucoup la religion, ils allaient à leurs églises, tout le dimanche là, c’est-à-dire, ils avaient cela comme un rituel sacré, autant qu’ils faisaient à manger le samedi pour être libres le dimanche. Cette habitude est déjà perdue, pratiquement parce que les natifs se sont mélangés avec nous, les côtiers et les dimanches ils ne vont plus à l’église, ils vont aux plages, à boire de la bière, ils font le tour de l’île et ils ne restent que très peu de familles qui ont su maintenir cette coutume ».
Pour lui, c’est les côtiers qui ont le plus maintenu leur style de vie, mais le fait de migrer et de vivre dans le milieu insulaire a fait que la culture se mélange plus. Cependant, ils ne perdent rien de leurs habitudes, comme ils sont entourés par leur famille, dans un quartier où les habitants sont majoritairement de la même région, « […] donc du fait de voyager il se peut qu’on subisse des changement, mais on peut les surmonter avec la cohabitation de son peuple, de la même région ou ville, mais on peut voir le contraire et cela est très bien aussi. Je me suis rendu compte avec des amis qui sont arrivés et s’installent chez les natifs, je l’ai vu et eux, ils apprennent la langue, j’avais trop envie de parler [le créole], mais quand je suis arrivé, je me suis mis là, entre mes frères et ma famille ».
Quant au terrain de Morris Landing l’histoire est semblable aux autres, un terrain hérité d’un insulaire qui, pour des raisons d’argent ou personnels, vendait ou louait lot par lot à une époque où l’argent produit par le trafic de drogues prenait de l’ampleur et le paysage urbain de l’île changeait radicalement. « […] donc lui (René) il connaissait pas mal de monde parce qu’il était commerçant, il apportait de la nourriture depuis le continent, je ne sais pas comment il a connu Monsieur Escalona le propriétaire de ces terrains, alors quand nous cherchions, il nous a dit que là bas il y avait des terrains qui étaient en vente avec des facilités de paiement, pour nous c’était super bien, parce que en ce moment-là la situation de trouver quelque chose à bon prix était difficile puisqu’avec l’affaire de la drogue le prix des terrains avait augmenté, pour nous c’était presque impossible parce que les natifs disaient qu’un mafieux pouvait payer ce qu’on lui demandait, alors on a acheté le terrain tout de suite. J’ai appris aussi comment Monsieur Escalona a obtenu ce terrain. Il était le responsable des terrains pendant beaucoup de temps, parce que le vrai propriétaire, un natif américain, je ne sais pas il n’habitait pas là, mais il a disparu ou il est mort, donc Escalona est devenu, par loi, le nouveaux propriétaire qu’il a gardé plus de 20 ou 25 ans, et après il a commencé a vendre et à louer » (Interview et dialogues Harold Julio, novembre 2001).
Ce qui est important de tenir en compte dans cette histoire c’est la très grande influence du groupe et de la culture continentale sur la vie des natifs. Selon Harold, l’impact sur la culture insulaire a été si forte que ce furent les natifs eux-mêmes qui changèrent leurs coutumes au point où, dans certains cas, ils les ont perdu presque totalement. Donc dans ce cas, le groupe dominant de migrants, les côtiers, non seulement ont transféré leur culture, « ils ont aussi maintenu leurs racines » même en vivant physiquement dans l’Archipel, mais d’une manière, nous pourrions dire qu’ils continuent une vie psychologique dans leur lieu d’origine. Ainsi, les pañas peuvent vivre comme des continentaux, c’est-à-dire que les changements ne sont pas tellement radicaux en fin de compte parce que tout l’environnement (quartier, voisins et mêmes les unions familiales) a des caractéristiques très semblables à l’ancien lieu de résidence et on le rend plus imperméable aux manifestations culturelles natives.
Reprenons les deux conversations précédentes pour faire quelques commentaires. En termes juridiques, Nubia n’a pas le droit de faire partie de la culture ou du groupe raizal établies traditionnellement dans les îles. Sa carte de l’OCCRE, qui affirme sa légalité comme résidente mais non comme raizal, est de couleur argentée. C’était une décision juridique, mais au niveau social il est important de se demander si les organisations comme l’OCCRE, l’AMEN ou la S.O.S (ces deux derniers sont des groupes raizales qui revendiquent la défense de leur culture propre), doivent être celles qui décident de l’identité raizal ou native et donc aussi de certains droits culturels et politiques? Quel est le rôle joué par la société en général, les natifs qui ne font pas partie du radicalisme, les résidents nés en dehors, les descendants hybrides, les étrangers naturalisés?
Les décisions prises par la Constitution de 1991 et les propositions des groupes radicaux, changent-ils les sentiments et l’identification à la terre insulaire pour Nubia et d’autres comme elle? Dans ces deux cas et bien d’autres de personnes qui habitent l’île depuis plus de 20 ans, le processus historique qu’ils ont vécu en plus de la transformation physique et mentale qui les a lié à la terre semble conserver en eux non seulement un sentiment de propriété, mais aussi des identifications historiques et socioculturelles à l’île de San Andrés.
Nous avons aussi parlé de la mobilité symbolique de la culture qui nous dit qu’on reste « sanandresain » ou caribéen n’importe où dans le monde, de même qu’un « cartagenero » restera toujours de Carthagène même s’il vit à San Andrés. Malgré cette expression d’identité, comme le dit Agier, statique et unificatrice qu’expriment l’individu et/ou le groupe comme les continentaux à San Andrés, qui s’identifie au moyen de la terre et de sa possession, parce qu’elle représente des valeurs essentielles pour l’être caribéen comme la liberté, le sentiment de propriété, la sécurité qui peut se voir représentée dans l’économique, le familial et le psychologique, comme aussi le prestige d’avoir son petit morceaux de terre ou son « rancho ».
Ces nouveaux résidents ont apporté avec eux des représentations culturelles comme la musique, les repas, leur organisation spatiale et familiale, leurs histoires, toute une vie qui a été complétée dans le contexte des îles et qui donne lieu à un changement culturel avec ses résistances et ses intégrations. Nous le voyons dans le monde actuel des migrations, avec les millions de latino-américains en Amérique du Nord comme les millions d’africains en Europe. Avec le temps et les mélanges socioculturels, ils expriment un nouveau style de vie, dissemblable au précédent, avec des identifications, paradigmes et idées différentes sur comment vivre dans un nouvel espace social.
Clemente (1992) parle des identités de groupes protagonistes, et du fait que la Colombianisation a été un encouragement pour créer une conscience d’identité culturelle insulaire, qui a montré sa position face aux migrants, aux politiques de nationalisation, au discours autour du concept raizal et à ses applications sociopolitiques. Pour le groupe paña, la Colombianisation est utilisé comme un outil pour créer une identité culturelle face aux raizales. Bien qu’ils forment un groupe hétérogène, les pañas partagent cependant la caractéristique d’être migrants(5) résidants légaux de l’île et d’être organisés comme groupe catholique de langue espagnole.
Cette conscience d’identité culturelle paña, qui est à la fois hétérogène et homogène en moments d’union communale face à l’État Départemental, se montre uni aussi face à l’« autre », qui dans ce cas serait le groupe raizal, qui rend le paña coupable d’avoir usurpé non seulement son territoire, mais sa tradition culturelle. L’unique solution envisagée est l’expulsion des résidents migrants colombiens, auxquels il manquerait les caractéristiques historiques, ethniques et culturelles de la communauté raizal.
Mais, que se passe-t-il pour les habitants qui n’adhèrent pas forcement aux nouvelles académiques ou politiques, ou qui peuvent tout simplement les surpasser ? Ce cas de figure concernait les quartiers de « Ciudad Paraiso » et « Morris Landing ». Ils étaient une espèce d’île au milieu de l’île, où les habitants se connaissent à force de partager des années ensemble et d’avoir construit eux-mêmes leurs maisons. Ce sont des quartiers construits avec l’effort et la nécessité impérieuse de posséder un lieu où vivre. Le fait d’être éloigné du centre et des zones traditionnelles insulaires aide ce quartier à apparaître comme une espèce de « morceau de continent » au sein de l’île, où les gens, les constructions, les activités, la musique et les repas sont nettement « paña », qui ressemble à la vie « côtière » et crée une atmosphère isolée de ce qui est caractéristique de l’île.
La majorité des habitants sont de la côte nord de la Colombie, de villes comme Barranquilla, Carthagène, Cordoba et aussi de l’intérieur comme Medellín. Bien que peu évidente, les quartiers présentent une hétérogénéité régionale, même si leurs habitants se voient plus comme un groupe que des colonies. Les personnes de la première génération arrivée aux îles, qui ont entre 40 et 60 ans, y sont installées depuis 16 ou 18 ans, voire plus. Arrivés en tant que jeunes adultes ou plus âgés, ils ont conservé ce que nous pourrions appeler leurs vieilles coutumes, desquelles se démarque la tradition catholique, l’utilisation quotidienne de l’espagnol puisque ils n’ont appris ni l’anglais ni le créole des îles, les fêtes de fin d’année bien qu’il y en a aussi à San Andrés, mais celles de continentaux portent la charge catholique, comme les « novenas », la nuit des lumières, les chansons de « villancicos » et les prières, entre autres.
Près de la moitié des quartiers est composé de jeunes qui expérimentent un processus de vie particulier. Les jeunes de plus de 18 ans sont nés sur le continent, mais élevés sur l’île comme les plus petits qui sont natifs de l’Archipel. Cette génération est constamment soumise aux multiples influences, provenant d’un côté de leurs parents et de l’autre du système éducatif et du milieu dans lequel ils vivent. Pour les plus grands, presque toute la vie est en rapport avec San Andrés, puisque la majorité ne connaît pas d’autres terres. Leur scolarité et leurs amitiés sont encadrés par la vie insulaire, et laissent chez eux des caractéristiques sociales et culturelles différentes de celles de leurs parents, comme le repas, la musique, la mode, le langage. Ils adoptent donc des comportements spécifiques d’individus capables d’absorber cette multiplicité de représentations culturelles et de les incorporer dans leurs vies.
Bien que les quartiers puissent être considérés comme une réussite pour cette population, celle-ci a vécu des processus de mobilité, d’adaptation au nouveau milieu, de renforcement de leurs traditions et représentations culturelles importants. Mais c’est avant tout la transformation de la terre en territoire qui a permis cet établissement physique et en partie psychologique de chacun d’eux. Il faut préciser qu’en voyageant aux îles déjà adulte, l’histoire vécue d’une partie de la population paña reste ancrée dans la terre quittée, celle de leurs parents, amis et mémoires. Ceci mène à une constante réminiscence de temps passés, à une manière particulière de vivre le présent dans l’île, mais toujours avec le souvenir immuable de ce qui a été, et ce qui n’est plus. La possession de la terre devient alors le facteur essentiel dans la reconstruction personnelle et de groupe. C’est le biais par lequel les personnes peuvent se lier entre eux et se sentir comme appartenant à un tout.
Pour savoir comment s’est vécu ce processus entre les habitants des quartiers je ferai référence aux versions des faits et aux histoires des habitants eux-mêmes, en commençant par le quartier de Ciudad Paraiso.
Nubia est une jeune mère, bien qu’elle semble plus âgée à cause de sa corpulence et sa lente démarche. Elle n’est pas insulaire de naissance. Elle est continentale de Carthagène mais seulement y a vécu pendant trois mois. La vie a décidé pour elle. Sa mère l’a amené aux îles après sa naissance et y a vécu jusqu’à sa mort. Catholique dans sa jeunesse, Nubia est aujourd’hui chrétienne pentecôte et se considère comme raizal. Mariée avec un continental plus âgée qu’elle, elle élève ses deux filles, nées d’un autre mariage, dans la foi chrétienne. Nubia inspire respect et tranquillité, comportement grâce auquel elle est considérée par les autres habitants du quartier comme la meilleure personne de Ciudad Paraiso. Il n’y a pas d’autre endroit où elle voudrait vivre et de voir l’île maltraitée par ses habitants la rend triste. C’est pourquoi elle pense beaucoup au futur de ses filles, qui devront quitter l’île lorsqu’elles auront fini leur éducation secondaire. C’est un immense défi pour Nubia car même si elle ne veut pas quitter l’île, elle ne veut pas non plus laisser ses filles seules.
De sa voix ralentie, Nubia m’a parlé de sa vie, des concepts qu’elle a sur les pañas et les insulaires, de sa naissance et de ses parents qui étaient étrangers à San Andrés, un fait qui l’exclurait éventuellement de la définition politique de l’identité raizal, bien que sa formation et ses coutumes s’inscrives dans les normes. Comme elle l’a dit elle-même, bien qu’elle soit née sur le continent, elle ne reconnaît pas sa continentalité. Les raizales eux-mêmes ne montre aucune discrimination envers elle, au contraire ils sont à l’aise du fait qu’elle parle le créole. Les natifs sont presque toujours satisfaits que l’on sache quelque chose de leur langue pour pouvoir communiquer avec eux. Une simple salutation en créole change substantiellement la disposition d’une personne insulaire, en plus d’un bon comportement respectueux et gentil, me disait-elle.
Au début des années 1960 la mère de Nubia est arrivée à l’île grâce à l’aide de sa sœur aînée. La mère de Nubia travaillait avec des espagnols et elle était toujours avec eux. Le voisin a fini par devenir son conjoint quelques années plus tard et quand Nubia allait naître sa mère est retourné au continent pour accoucher, mais elle est revenue trois mois plus tard. C’est ainsi que toute la jeunesse de Nubia, sa vie, ses études, ses amitiés et maintenant ses filles, tout, se trouve lié à San Andrés.
La famille de Nubia vivait dans les terrains qui conforment aujourd’hui le Cliff, auparavant appelé le Guindamonos. Aux environs de 1970, lorsque le quartier est devenu dangereux à cause de tous les migrants qui occupaient de plus en plus de terrain de manière désordonnée, sa mère a dû déménager pour le quartier aujourd’hui dénommé « Rack Cole ». Ils y ont loué un appartement pendant quatorze ans, mais sa mère voulait qu’ils aient « un petit peu de terre » et une maison. « [...] donc on a eu un terrain avec un natif surnommé « espora » de nom de famille Forbes, Abraham Forbes et je crois qu’il avait des liens de parenté avec des panaméens et lui, il nous a loué un petit peu de terre. J’ai appris qu’une petite maison qui se louait dans le quartier la Serranilla, en ce moment-là à 35 mille pesos et on l’a achetée, c’était quelque chose de mieux, mais je regardais plus loin, que dans un future on pourrait y construire une grande maison, parce que le terrain était immense, aujourd’hui, merci à dieu ma maison elle est là ».
Là aussi les continentaux sont arrivés avec leurs habitudes qui ont fait irruption parmi les coutumes insulaires. C’est comme cela que Nubia l’a vécu, elle qui se considère raizal. La musique « ordinaire » paña qui est la champeta, venue de Carthagène, le lieu d’où elle est née, qui a déplacé à la musique culturelle « […] ce qui était la mazurka, le reggae, entre d’autres choses simples, le calypso, c’était la musique qu’on pouvait écouter, même dans mon enfance on n’écoutait pas le vallenato, c’est maintenant que c’est à la mode et est très présent dans l’île. Alors la musique s’est introduite, c’est pour cela que je vous dis que les coutumes ont beaucoup changé à cause de cela, qu’il y a trop de monde du continent qui est venu avec de coutumes différentes […] ».
Pour Nubia il n’existe pas d’autre terre que l’île. Tout ce qui est arrivé de l’extérieur appartient aux « autres » et tout ce qui est historiquement traditionnel lui appartient à elle. Quand elle était enfant, elle avait une voisine infirmière nommée Maka qui la gardait quand sa mère sortait travailler. Maka lui a appris le créole, en l’obligeant à écouter comment ses enfants parlaient avec elle. La fille de Maka, Soledad, l’aidait beaucoup « […] Soledad sa fille arrivait et lui demandait à manger et lui disait « givme de fut », alors je commençais à entendre et elle me disait comment faire et me répétait toutes cachées, dis « givme de fut », tu sais que l’eau est « guater », que si ma mère dit « guan go biete » c’est que tu dois prendre ton bains, « tekin de brun » prends le balais et comme cela toutes les tâches managers. Quand j’avais déjà 8 ans je pouvais maintenir une conversation avec la dame ou avec n’importe quel autre natif et dans l’école j’ai appris beaucoup plus ».
En étant instruite de cette manière, les coutumes de Nubia se divisaient entre celles qui venaient de sa mère, qui était aussi venue très jeune à l’île, à l’âge de 14 ans, et celles qu’elle apprenait chez Maka, l’île et le continent, le côtier et l’insulaire. Par exemple dans le domaine de la cuisine, elle parle de personnes qui habitent les îles depuis longtemps et qui ne savent pas préparer de plats typiques. « […] ils ne savent pas faire un rondón ou un « crab sup », ils ne savent pas non plus qu’est-ce que cela veut dire une soupe de crabe, ni un « jamhenry » ni un “bon”, ni un pain insulaire, non, non ils ne savent pas faire ces choses. Par conte chez moi, on a vu toute cette nourriture et encore aujourd’hui, le « plantintat ». Je vivais en Serranilla et il me semble que l’unique insulaire était moi, c’était moi qui faisais le pain traditionnel, le « bon » et qui le vendait à tous dans le quartier, parce que le pain était a base de coco. Toutes ces nourritures leur plaisent beaucoup, mais ils ne savent pas les préparer et en plus ils ne sont pas intéressés à apprendre».
Comme beaucoup d’autres personnes continentales de naissance, Nubia ne veut pas quitter San Andrés. Nous savons qu’elle a été éduquée par les insulaires et que son sens d’identification est beaucoup plus proche des îles que du continent. Non seulement elle a appris la cuisine, mais aussi le créole, et elle n’est pas catholique, ni protestante, mais chrétienne pentecôte. Comme chef de groupe, elle a même eu l’occasion de voyager à plusieurs villes de la Colombie. « […] alors ils m’envoyaient partout quand il y avait des confraternités. Je connais Cartagena, Barranquilla, Buga, Cali, Medellín, Pereira, Bogotá. Quand il y a des assemblées, il y a un groupe qui représente chaque département et j’y suis allée, à Barrancabermeja aussi et la vérité c’est qu’après 15 ou 20 jours je veux vite rentrer vers mon île, mes palmiers me manque, le silence, la mer, la brise tropical, je ne suis pas à l’aise avec tout ce bruit et ces gens, non, non, cela ne me plaît pas du tout ».
Par exemple, Nubia se souvient des festivités nationales qui étaient célébrées et le sont encore aujourd’hui avec de grands défilés et cérémonies. Dans le secteur de San Luis, le 7 août et le 20 juillet sont des fêtes très cérémonial pour les natifs, comme l’évoque Nubia et comme se souvient aussi Mr. Félix Palacios, bien que se réunissent autant d’insulaires que de pañas pour voir les courses de chevaux, les courses de sac à patates, pour voir la capture d’un petit cochon graissé, et aussi descendre et peler des noix de coco. Non loin de là vivait l’avocat « […] Néstor Hernández Contreras, un parent à nous, la maison peinte saumon et blanc, depuis que j’étais toute petite elle était comme cela et par-là c’était l’école pour filles Burbana, là où j’ai étudié » (Interview et dialogues Nubia octobre-décembre 2001).
Rappelons-nous que ses parents n’appartiennent pas à la culture anglo-africaine, elle non plus. Donc elle partage uniquement ce qu’elle a appris, sa culture comme la cuisine et le créole, ses voisins, ses rapports face a toute l’histoire qu’elle a vécu depuis les années 1960. Son mari qui est continental et ses filles nés à San Andrés n’ont pas comme langue maternelle le créole, elles apprennent au contraire l’anglais nord-américain à l’école. Ceci lui donne-t-il ou lui enlève-t-il du mérite culturel ou politique pour appartenir à la culture raizal, espace identitaire auquel elle et ses filles appartiennent? Que se passe-t-il avec les enfants d’Edmond, nés à San Andrés et parlant créole mais descendants d’arabes, fils ou ceux de Faruk, qui sont considéré pañas mais qui le parlent aussi le créole?
Il est difficile de voir San Andrés comme une unité culturelle. Les insulaires ou les continentaux « purs » ne sont pas majoritaires, et il existe maintenant un grand nombre de mélangés dans l’île. Que représente tout ceci pour l’Archipel, lieu où la population est constituée de descendants d’unions mixtes, les enfants d’insulaires nés sur le continent et de personnes comme Nubia? C’est précisément ce que négligent les recherches sociales, les organismes comme l’OCCRE, les politiques de l’État et les groupes radicaux raizales.
Les changements produits par la mobilité ont été inférieurs pour les personnes adultes dont la plus grande partie de l’existence a été vécue sur le continent, en comparaison avec les personnes qui sont arrivées aux îles plus jeunes, comme dans le cas de Nubia. Comme elle, ces personnes arrivent à se considérer comme insulaire par le fait d’avoir vécu un temps plus prolongé à San Andrés, d’avoir été en contact à long terme avec la population native, et d’avoir construit une relation intellectuelle et sentimentale avec la terre.
Harold Julio habite en Morris Landing. A trente ans, il vit avec sa femme et ses deux enfants. S’il s’en est sorti, c’est grâce aux occasions qui se sont présentés à lui à San Andrés, et il remercie ses dix frères aînés de l’y avoir amené. Il s’est marié très jeune avec Marta, élevée à Cali mais née dans un petit village de Cundinamarca et ils eurent leurs deux enfants, Brian et Brando dont l’éducation familiale est un mélange tripartite entre les cultures de San Andrés, de l’Atlántico et du Valle. Harold a réussi à obtenir une profession technique et maintenant étudie professionnellement dans le domaine de l’administration. Il a vécu ses seize premières années sur le continent, parmi la population de Luruaco, Atlántico, où il passa une période difficile de sa jeunesse, marquée par des carences économiques et d’opportunités. Son arrivée à San Andrés n’a pas été comme pour les jeunes de cet âge aujourd’hui qui y vont pour profiter des hôtels, des visites guidées, de l’alcool, des plages et des autres divertissements. Au bout de quinze ans d’études et de travaille simultané, il a construit un foyer, fondé une famille, a réussi à avoir une maison et y élève bien ses deux enfants.
L’histoire commence avec son frère aîné, qui durant l’année 1975, sans finir ses études de baccalauréat, prit la décision de voyager à l’île par invitation d’une cousine qui vivait déjà à San Andrés. L’un après l’autre, les 10 frères et le père (car la mère d’Harold est morte un an après sa naissance) les rejoignirent. Les plus petits parvinrent à terminer le baccalauréat grâce à l’argent envoyé par les autres. Harold finit son école en 1986 et une année ensuite il partit, puisqu’il ne pouvait pas entrer à l’université. Sa décision a été guidée comme celle de ses autres frères, par la recherche d’emploi et l’idée de se maintenir sur l’île.
Les années ont passé, et avec eux plusieurs emplois et cours de nuit. Au début des années 1990, Harold pensait acheter un terrain et construire sa maison. Il a demandé un prêt à la banque et a acquis ce qui est aujourd’hui sa maison à Morris Landing.
Que s’est-il passé avec la vie de Harold pendant ces seize années, dans ces moments de grands changements si significatifs pour une personne, c’est-à-dire, son arrivée à l’âge de seize ans et vivre tout un processus jusqu’à l’âge adulte à San Andrés pendant la fin des années 1980 ? Selon lui, où qu’ils aillent, les caribéens (continentaux) maintiennent toujours leurs racines, certaines de leurs caractéristiques culturelles et leurs particularités. Ils emportent aussi leur culture (transfert symbolique de la culture), ce qui se voit très fortement à San Andrés du fait que la grande majorité des immigrants provient de la côte nord de la Colombie. Pour Harold, cette majorité a été décisive pour l’observation historique d’un changement significatif dans les coutumes autant insulaires qu’externes. Par exemple il se souvient « […] quand je suis arrivé en 1987 la tradition native était déjà un peu affaiblie, alors on me racontait que la tradition était que les week-ends les gens pratiquaient beaucoup la religion, ils allaient à leurs églises, tout le dimanche là, c’est-à-dire, ils avaient cela comme un rituel sacré, autant qu’ils faisaient à manger le samedi pour être libres le dimanche. Cette habitude est déjà perdue, pratiquement parce que les natifs se sont mélangés avec nous, les côtiers et les dimanches ils ne vont plus à l’église, ils vont aux plages, à boire de la bière, ils font le tour de l’île et ils ne restent que très peu de familles qui ont su maintenir cette coutume ».
Pour lui, c’est les côtiers qui ont le plus maintenu leur style de vie, mais le fait de migrer et de vivre dans le milieu insulaire a fait que la culture se mélange plus. Cependant, ils ne perdent rien de leurs habitudes, comme ils sont entourés par leur famille, dans un quartier où les habitants sont majoritairement de la même région, « […] donc du fait de voyager il se peut qu’on subisse des changement, mais on peut les surmonter avec la cohabitation de son peuple, de la même région ou ville, mais on peut voir le contraire et cela est très bien aussi. Je me suis rendu compte avec des amis qui sont arrivés et s’installent chez les natifs, je l’ai vu et eux, ils apprennent la langue, j’avais trop envie de parler [le créole], mais quand je suis arrivé, je me suis mis là, entre mes frères et ma famille ».
Quant au terrain de Morris Landing l’histoire est semblable aux autres, un terrain hérité d’un insulaire qui, pour des raisons d’argent ou personnels, vendait ou louait lot par lot à une époque où l’argent produit par le trafic de drogues prenait de l’ampleur et le paysage urbain de l’île changeait radicalement. « […] donc lui (René) il connaissait pas mal de monde parce qu’il était commerçant, il apportait de la nourriture depuis le continent, je ne sais pas comment il a connu Monsieur Escalona le propriétaire de ces terrains, alors quand nous cherchions, il nous a dit que là bas il y avait des terrains qui étaient en vente avec des facilités de paiement, pour nous c’était super bien, parce que en ce moment-là la situation de trouver quelque chose à bon prix était difficile puisqu’avec l’affaire de la drogue le prix des terrains avait augmenté, pour nous c’était presque impossible parce que les natifs disaient qu’un mafieux pouvait payer ce qu’on lui demandait, alors on a acheté le terrain tout de suite. J’ai appris aussi comment Monsieur Escalona a obtenu ce terrain. Il était le responsable des terrains pendant beaucoup de temps, parce que le vrai propriétaire, un natif américain, je ne sais pas il n’habitait pas là, mais il a disparu ou il est mort, donc Escalona est devenu, par loi, le nouveaux propriétaire qu’il a gardé plus de 20 ou 25 ans, et après il a commencé a vendre et à louer » (Interview et dialogues Harold Julio, novembre 2001).
Ce qui est important de tenir en compte dans cette histoire c’est la très grande influence du groupe et de la culture continentale sur la vie des natifs. Selon Harold, l’impact sur la culture insulaire a été si forte que ce furent les natifs eux-mêmes qui changèrent leurs coutumes au point où, dans certains cas, ils les ont perdu presque totalement. Donc dans ce cas, le groupe dominant de migrants, les côtiers, non seulement ont transféré leur culture, « ils ont aussi maintenu leurs racines » même en vivant physiquement dans l’Archipel, mais d’une manière, nous pourrions dire qu’ils continuent une vie psychologique dans leur lieu d’origine. Ainsi, les pañas peuvent vivre comme des continentaux, c’est-à-dire que les changements ne sont pas tellement radicaux en fin de compte parce que tout l’environnement (quartier, voisins et mêmes les unions familiales) a des caractéristiques très semblables à l’ancien lieu de résidence et on le rend plus imperméable aux manifestations culturelles natives.
Reprenons les deux conversations précédentes pour faire quelques commentaires. En termes juridiques, Nubia n’a pas le droit de faire partie de la culture ou du groupe raizal établies traditionnellement dans les îles. Sa carte de l’OCCRE, qui affirme sa légalité comme résidente mais non comme raizal, est de couleur argentée. C’était une décision juridique, mais au niveau social il est important de se demander si les organisations comme l’OCCRE, l’AMEN ou la S.O.S (ces deux derniers sont des groupes raizales qui revendiquent la défense de leur culture propre), doivent être celles qui décident de l’identité raizal ou native et donc aussi de certains droits culturels et politiques? Quel est le rôle joué par la société en général, les natifs qui ne font pas partie du radicalisme, les résidents nés en dehors, les descendants hybrides, les étrangers naturalisés?
Les décisions prises par la Constitution de 1991 et les propositions des groupes radicaux, changent-ils les sentiments et l’identification à la terre insulaire pour Nubia et d’autres comme elle? Dans ces deux cas et bien d’autres de personnes qui habitent l’île depuis plus de 20 ans, le processus historique qu’ils ont vécu en plus de la transformation physique et mentale qui les a lié à la terre semble conserver en eux non seulement un sentiment de propriété, mais aussi des identifications historiques et socioculturelles à l’île de San Andrés.
Nous avons aussi parlé de la mobilité symbolique de la culture qui nous dit qu’on reste « sanandresain » ou caribéen n’importe où dans le monde, de même qu’un « cartagenero » restera toujours de Carthagène même s’il vit à San Andrés. Malgré cette expression d’identité, comme le dit Agier, statique et unificatrice qu’expriment l’individu et/ou le groupe comme les continentaux à San Andrés, qui s’identifie au moyen de la terre et de sa possession, parce qu’elle représente des valeurs essentielles pour l’être caribéen comme la liberté, le sentiment de propriété, la sécurité qui peut se voir représentée dans l’économique, le familial et le psychologique, comme aussi le prestige d’avoir son petit morceaux de terre ou son « rancho ».
Ces nouveaux résidents ont apporté avec eux des représentations culturelles comme la musique, les repas, leur organisation spatiale et familiale, leurs histoires, toute une vie qui a été complétée dans le contexte des îles et qui donne lieu à un changement culturel avec ses résistances et ses intégrations. Nous le voyons dans le monde actuel des migrations, avec les millions de latino-américains en Amérique du Nord comme les millions d’africains en Europe. Avec le temps et les mélanges socioculturels, ils expriment un nouveau style de vie, dissemblable au précédent, avec des identifications, paradigmes et idées différentes sur comment vivre dans un nouvel espace social.

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