Adoptant la position « au-dessus du combat », selon l'expression métaphorique de Thomas Mann, il nous semble important de révéler les sources d’incompréhension jusqu'à la russophobie dans la presse occidentale. L'ensemble signale fortement des logiques différentes du pensé, et par conséquence la différence importante des points de vue entre la Russie et l’Occident. La peur vient, de la réalisation que les parties ont une mauvaise compréhension l'un de l'autre.
En réalité l’Ukraine comme la Georgie sont devenues une monnaie d'échange dans le jeu politique, économique et géostratégique des intérêts et des ambitions des puissances mondiales. La Russie a pris position contre la politique du double standard. Si l’Occident a reconnu l’indépendance du Kosovo, pourquoi, dans des conditions similaires ne pas discuter la possibilité de l’indépendance de l’Ossétie du Sud, de l’Abkhazie et de la Crimée ?
Il y a, en effet, beaucoup d’incompréhension. La Russie a démontré directement et clairement sa position contre l’unipolarité du monde autour de la superpuissance de Etats-Unis dont les actions pratiques ne servent pas tant les idées de démocratie et de liberté que des intérêts géopolitiques. Intérêts au service desquels les USA connaissent l'emploi professionnel de la manipulation et de l’utilisation des conflits ethniques et inter-étatiques chez les autres nations. Tandis que dans le même temps la Russie est condamnée pour la défense de ses intérêts nationaux.
La Russie a pris position contre un monde unipolaire en faveur d’un monde multipolaire dans lequel sont apparus de nouveaux acteurs mondiaux comme la Chine, l’Inde et le Brésil.
Dans la critique de la Russie se sont réveillés les clichés éternels qui sommeillaient dans la conscience des Européens. Si auparavant ces clichés étaient l’ours, le froid et la vodka, aujourd'hui ce sont les ambitions impériales, les méthodes staliniennes et la nostalgie de la grandeur passée de l’Union Soviétique.
La question que je voudrais aujourd’hui examiner est de comprendre pourquoi est apparue une telle incompréhension par l’Europe de la situation de la Russie, avec laquelle elle est pourtant liée par des racines profondes. La réponse à cette question réside dans l’incompréhension et la non acceptation des spécificités culturelles et religieuses de la Russie, des mécanismes et des particularités du fonctionnement de sa culture, de ses prémisses socioculturels et historiques.
Jusqu'à aujourd'hui vit en Occident le mythe de l’incompréhensibilité de la mystérieuse Russie par l'analyse rationnelle du syllogisme occidental. Le célèbre poète russe du 19e siècle Tjutschev, écrivait dans un poème qui est devenu programmatique pour le nationalisme russe: "Умом Россию не понять,аршином общим не измерит, у ней особенная стать, в Россию можнотолько верить". « On ne peut pas comprendre la Russie par la voie de la raison, on ne peut pas la mesurer, elle a un caractère particulier, on ne peut que croire en elle. » C'est à dire, on ne peut pas comprendre la Russie avec la raison, on ne peut qu’en avoir la foi.
Mais si nous ne comprenons pas la Russie, l’Inde ou la Chine, les nouveaux acteurs mondiaux, alors dans ce cas, on ne peut pas espérer créer la culture universelle du 21e siècle dont parle Edgar Morin. Pour créer la culture universelle doit pouvoir se créer un polylogue des cultures par intégration des différentes conceptions intellectuelles. Cette nouvelle culture fait naître une nouvelle appréciation de soi-même, née d’une conscience de la relativité des valeurs et de l’universalité de la culture humaine. Ce n’est qu’à ce prix que la civilisation mondiale pourra relever les défis de son époque.
En réalité nous observons dans le monde que les facteurs de Realpolitik et les valeurs des différences culturelles et religieuses apparaissent plus forts que la culture universelle.
La question est alors de savoir : si les conflits dans le monde moderne sont une collision des civilisations, comme le prédisait S. Huntington, ou s’il s’agit simplement d’intérêts géopolitiques ?
Les partisans de la théorie de la guerre des civilisations voient le rôle de la Russie comme le centre de la civilisation orthodoxe et comme la clé dans l'opposition entre la civilisation occidentale et la civilisation islamique. Ainsi, pour l’avenir, le rôle de la Russie dans le maintien de l'ordre mondial sera de plus en plus significatif.
Les partisans de la théorie de la collision des civilisations voient la cause des conflits dans la différence des valeurs culturelles et non idéologiques. Selon cette théorie, la Russie va connaître inévitablement des problèmes avec la Chine. En réalité, ces dernières années, la politique étrangère russe a commencé à s'orienter vers l'Orient. Et il semble à certains que la Chine aujourd'hui est plus proche de la Russie que de l’Union européenne. L'aspiration de Moscou vers l'Orient est dictée non seulement par des problèmes de compréhension avec l’Union européenne, dans les négociations avec lequel la Russie et déjà habitué aux obstacles artificiels, mais aussi par la volonté de la Russie de jouer son rôle traditionnel de médiateur entre l’Occident et les régimes anti-occidentaux.
Le rapprochement de la Russie avec l'Orient et en particulier avec la Chine a une signification géopolitique, géostratégique et géoéconomique. Selon la définition de S. Huntington, la civilisation orthodoxe se distingue de la civilisation occidentale. Mais en même temps elle apparaît comme une civilisation européenne et non pas occidentale. En cela réside son rôle spécial dans la civilisation universelle du 21e siècle. Il est important de souligner que la Russie se trouve dans ses relations avec l’Islam dans une autre position que les pays de l’Union européenne, puisque l'élément islamique est consubstantiel de la Russie et non importé comme en Allemagne, en France ou dans d'autres pays d'Europe. La Russie est un pays où durant des siècles les musulmans étaient les sujets de la Russie et en sont devenus les citoyens.
C’est ici que réside le rôle politique de la Russie dans la civilisation du 21e siècle, avec son expérience interculturelle vécue et avec son rôle traditionnel d’intermédiaire entre l’Occident et l’Orient.
Pour comprendre la spécificité de la Russie et sa position contradictoire dans le concert mondial, pour chercher la réponse russe dans le processus créatif des modernités multiples et jouer son rôle dans une civilisation universelle, il est important d'analyser les mécanismes et les particularités de sa culture, ses prémisses socioculturels et historiques.
Le dualisme historique de la culture russe et ses effets sur l'époque moderne
Une polarité fondamentale est un des éléments spécifiques de la culture russe qui s'exprime dans le caractère dualiste de sa structure...
Après une rétrospective sur les arrière-plans historiques et culturels, nous évoquerons les notions de la bipolarité que reflètent le dualisme traditionnel de la culture russe : la décomposition entre l'Europe et l'Asie, entre l'Est et Ouest, entre l’Ancien et le Nouveau, entre l’Extérieur et l’Intérieur.
Commençons par la bipolarité Europe - Asie, Est et Ouest.
Par sa situation géographique, la Russie est forcée à un grand écart douloureux entre l'Europe et l'Asie. Mais ce fait définit en même temps son rôle historique comme l'intermédiaire entre l'Est et l’Ouest.
Dimitri Lichatschjov, le grand connaisseur de la culture russe écrit: « Byzance, la Scandinavie et la culture païenne jouaient un rôle décisif pour la Russie ».
De la Scandinavie, d'où descendent les premiers princes russes, sont venues les structures militaires et l'organisation de l'Etat qui sont nées de la fusion de la Königsfreide germanique du Nord avec la réunion du peuple (wetsche de la république de Novgorod). Byzance a donné le caractère intellectuel chrétien à la culture russe.
L'opinion de D. Lichatschjov est la suivante : «C'étaient la base pour deux pôles, deux directions contradictoires au sein de la culture russe: spirituelle et étatique. Ce qui a formé sa particularité historique : une union de la culture chrétienne spirituelle et intellectuelle du Sud avec l'organisation militaire de l'Etat du Nord. Ces deux pôles qui ne purent jamais se fondre et ont été forcés de s'affirmer idéologiquement. (Voir : D. Lichatschjov. Russkaja Kultura. La culture russe. Moskau, 2000)
Par opposition sonne la déclaration de Marx qui écrivait à propos de la domination des Mongols en Russie pendant presque trois siècles: « Le marais sanglant de l'esclavage mongol et non pas la magnificence rude de l’époque Normande était le berceau de Moscou, et la Russie moderne est seulement une métamorphose de cette Moscou mongole.» N'est-ce pas là que se trouvent les racines des clichés russophobes dans les rapports de l’Occident avec la Russie ?
Essayons de garder à l’esprit tous ces faits historiques comme conditions décisives du processus de formation de l’identité russe.
Les racines de la dichotomie russe se trouvent profondément dans l'histoire de la Russie et nous mènent à l'année 998, quand le christianisme a été apporté de Byzance par le prince Wladimir. On peut considérer que la Russie avait alors la possibilité d’adopter l’islam ou le judaïsme. Wladimir choisit dans les faits le christianisme de Byzance. Avec le chemin byzantin, s'explique la différence des rôles historiques de l'Occident et de la Russie.
Quel rôle a joué l'héritage byzantin dans le processus de la formation de l’identité culturelle de la Russie ?
La Russie a hérité de Byzance la construction de son Etat actuel ; mais aussi sa politique, sa culture et sa mentalité caractérisées par l’influence orientale: la contemplation mystique, la passivité fataliste, le fait de cacher la vérité incommode sous les coulisses, des actions théâtrales jouées à la perfection... Tout ce qui s’est manifesté plus tard dans le dualisme de la culture russe, dans la divergence entre l'Est et l’Ouest, entre l’Ancien et le Nouveau, entre la Ville et la Campagne, entre l’Intelligentsia et le Peuple.
Le christianisme hérité de Byzance c'était d'une part cette structure principale religieuse, demeurée jusqu'à aujourd'hui (d’après la classification des cultures mondiales chez S. Huntington) le bastion le plus important de la culture orthodoxe chrétienne, qui formait le monde slave orthodoxe. D'autre part se formaient, par l’adoption du christianisme en la forme byzantine, qui subordonnait l'église à l'Etat, les causes de l'asservissement et de l'isolement du peuple russe.
D’un côté l’ancienne Russie est devenue vers la fin du 15ème siècle, après la conquête de Constantinople par les Turcs–Ottomans, le centre œcuménique byzantin, le protecteur de la foi chrétienne européenne. De l'autre, Moscou, avec son idée de la troisième Rome, devenait le successeur d'une idéologie anti-humaine, qui sacrifiait, au nom de la conservation de la pureté de la tradition, le développement libre et créatif du peuple. La Russie s’est ainsi éloignée de l'Europe occidentale, de la Renaissance européenne et s’est isolée de façon conservatrice et régressive du reste du continent européen.
D’une part, à la suite de l'invasion mongole, lorsque la forme scandinave-russe de l'Etat a été détruite, est restée la forme fondamentale du mode collectiviste d'existence traditionnelle du peuple (obschina). Avec cela Sobornost jouait un rôle principal jusqu'à nos jours comme un élément important de la culture russe, en tant que mode d'existence communautaire : le monde du travail collectif. D’autre part, l’adoption du christianisme dans sa forme byzantine signifie la naissance de l’absolutisme en Russie et la rupture de la tradition démocratique russe.
Il convient de croire que la Russie ne dispose d'aucune expérience démocratique dans son histoire. Pourtant, il existe de vieux documents, qui au contraire révèlent le contrat de 945 entre la Russie et la Grèce ainsi que la législation (Russkaja Prawda) de 1497 chez Jaroslav Le Sage. "La Russie de Pierre le Grand avait une grande expérience de la vie sociale. Non seulement par le Wetsche, soit la réunion du peuple dans toutes les villes russes, mais encore par les conférences des princes, ou les conférences d'église et de pays etc." écrivait le grand connaisseur de l’ancienne histoire russe D. S. Lichatschjov.
Il est intéressant de remarquer que l' absolutisme en Russie est né avec l'influence de l'Occident. C'est ainsi que sur la proposition du Pape, Ivan III s’est marié avec la nièce du dernier empereur byzantin: Zoja Paleologue. Ivan IV, le Terrible, se voyait déjà comme le successeur des Empereurs byzantins. Avec l'apparition de l'Etat autoritaire, la Russie perdait ses traditions démocratiques premières. Des villes perdaient leur liberté. L'église perdait son indépendance et devenait le serviteur de l'Etat. Le culte de l’Etat a survécu à toutes les époques, des premiers temps de l'orthodoxie officielle jusqu'aux temps de l'athéisme d'Etat.
C’est là le pôle étatiste de la culture russe.
Les conséquences pour l’identité russe de l’invasion mongole (du 12e au 15 siècle). « la steppe intérieure » comme synthèse spécifique russo-mongole.
L'invasion de la steppe a détruit la Russie, un Etat influent et prospère de l'Europe médiévale. L'Europe, épargnée par l’invasion des Mongols-Tatars, observait de loin comment la Russie, un Etat voisin de type européen et partenaire commercial, était maintenant ruiné et asservi. La Russie restait seule avec son conquérant et vainqueur. La Russie disparaissait pour longtemps de la conscience européenne.
La domination de la steppe pendant 250 années a eu de profondes conséquences. Les Russes oubliaient ce que signifiait travailler pour soi même, car par suite du droit de l’Etat mongol, tout le pays devenait la propriété du Khan. Cette situation conduisit a une sorte de symbiose entre les conquérants et les conquis. Beaucoup des habitudes, des opinions et des comportements russes trouvent ici leur origine. Par exemple, le fait de regarder l’Ouest comme l’objet d’un butin, comme un monde étranger. Auparavant, la steppe était l'ennemi naturel de la Russie, sous l'influence des Mongol-Tatars, l'Ouest devint un ennemi étranger existentiel. Avec les Tatars, on avait lutté, ils avaient été un adversaire réel. Avec l'Occident au contraire, on voyait un adversaire presque mythique, un adversaire perfide, qui attaque avec des moyens intellectuels et essaye de profaner ce qu’il y a de plus saint en Russie. C'est pourquoi, par exemple, les textes latins ont été interdits.
La dichotomie entre la vie extérieure et la vie intérieure
Si nous parlons du dualisme historique de la culture russe et de ses effets sur l'époque moderne, nous devons dire que les valeurs principales culturelles (idéologiques, politiques, religieuses) sont déjà ancrées dans le système du Moyen-Age russe dans un dualisme clair.
Avec cela, on doit prendre en considération le fait suivant : tandis qu'en Europe de l’Ouest fleurissait la Renaissance et que la personne était le centre de l'univers, en Russie vivait et agissaient Saint Serge Radoneshski et Andrej Rubljov. Ces deux personnages marquants de la culture russe, dans leur relation à la religion et à l’Etat, vivaient, non pas selon des principes individualistes. Pour autant, ils n’étaient pas non plus des esclaves et vivaient, non pas selon leur propre volonté, mais selon la volonté de Dieu.
Dans la civilisation orthodoxe russe, il n’y a pas eu de sécularisation de la culture, il n'y a eu aucune Réforme comme en Europe occidentale. Pendant qu'en Europe florissait la scholastique et la poésie des chevaliers, la Russie souffrait du joug des Tatares et s’enfonçait. Justement ce chemin de souffrance a fondé une tradition de liberté secrète intérieure par rapport à cette dépendance extérieure. Cette liberté intérieure a trouvé plus tard son expression dans la grande littérature russe, dans la musique et la philosophie, mais n’a pas trouvé sa place dans la réalité sociale.
Déjà chez Ivan Le Terrible au 16ème siècle et cent ans plus tard chez Pierre Le Grand, se formait ce monde bipolaire de la culture russe : qualifié par J .Lotman de « Culture de jour » et de « Culture de nuit ».
« La culture de jour » était la culture de l'esprit et de la raison, puisque le comportement chrétien était ouvert et était démonstratif. C'était la culture comme en tout temps, la culture d’une minorité instruite et progressiste. Pendant ce temps, au sein des masses, se développait une autre culture : le Syncrétisme particulier des expériences païennes et de l'imagination chrétienne. « La culture de nuit » était secrète, caché, non existante et en même temps toujours vivante. Ainsi naquit la dichotomie entre la vie publique et la vie intérieure.
Le dualisme entre L'Ancien et le Nouveau, l'Occident et la Russie
L'esprit de la Russie prémongole s’affrontait avec les influences étrangères. A cette époque est née l’opinion, devenue traditionnelle dans la conscience collective, que le Méchant, synonyme de Nouveau, est rapporté du dehors. Le Nouveau était compris comme le péché. L’antithèse entre l’Ancien et le Nouveau se transforme en antithèse entre l’Occident et la Russie.
Le philosophe de la religion russe du 20ème siècle Georgi Florovski voyait le destin fatal de la Russie dans ce don de la compréhension mondiale, dans la fidélité à l'infidélité, dans la vie avec un amour double. « Dans ses voyages à travers les temps et les cultures, il y a toujours le danger de ne pas se trouver soi-même. Beaucoup de choses t’attirent... Ainsi l'âme s'habitue à nomadiser, à vivre dans des ruines et des tentes... La tragédie de l'âme russe est la tragédie de l'esclavage intellectuel et de l'obsession. L'issue est la concentration et le dégrisement de l'âme, mais non pas par la culture ou le public, mais par l'ascétisme et la souffrance. » (Florovski G. Puti russkogo bogoslowija. Les voies de la théologie russe, Paris, 1937)
Au 19ème siècle Pjotr Tschaadajew a écrit sur le caractère artificiel des influences occidentales pour la Russie: « Sous les formes empruntées du baroque et du style Empire, sous les perruques poudrées et la langue française, et dans l'absolutisme impérial, vivaient l'âme collectiviste de la Russie, le petit père, le tsar et la conscience religieuse profonde. » (Tschaadajew P. : Sočinenija (L’œuvre). Moscou 1989)
Mais dans cette religiosité profonde, les éléments païens dormants étaient très présents et très forts.
Ce n’est pas par hasard que les penseurs russes au début du 20ème siècle se souciaient de la présence déficiente du christianisme dans le peuple russe. Dostoievski, dans son roman les Démons, mettait en garde contre Verchovenski, l’incarnation de l’esprit démoniaque et destructif, qui éveillait cette force païenne endormie dans le peuple russe: « Est-ce que la Russie pleurera ses anciens dieux ? » Aussi un autre philosophe de la religion Sergei N. Bulgakov soulignait la fragilité de la conscience et la fermeté de la foi chrétienne russe qui allait tomber en ruine dès la première attaque des forces païennes.
Le mécanisme du fonctionnement de L'Ancien et du Nouveau
Au niveau du système de la religion orthodoxe russe (d’après J. Lotman : Rol’ dualistitscheskih modelej v russkoj kulture. Le rôle des modèles dualistes dans la culture russe. Tartu, 1971), nous avons la situation suivante à comparer:
Si le monde du christianisme occidental catholique, était partagé en trois domaines : le paradis, le purgatoire et l’enfer. Avec la correspondance dans la vie terrestre entre une sphère de la sainteté, une sphère du neutre et une du péché. Le monde de l’orthodoxie russe se partage, lui, seulement entre un paradis et un enfer, sans laisser de place à la neutralité.
Or, cette sphère de la neutralité qui est la réserve structurale dans laquelle se développe le système de l'avenir, n'existe pas dans la tradition russe. Cela signifie qu'en Russie, contrairement à l'Europe de l’Ouest, avec sa continuité certaine entre «Aujourd'hui» et «Demain », le Nouveau n’arrive pas comme la suite, mais comme la rupture radicale avec l’étape précédente. Le résultat de ce processus est que le Nouveau se montre souvent comme le produit d'une transformation de l’Ancien. Précisément, l’expérience de la vie transcendantale, comme immanente, fait de la Russie une sphère de risque, dans laquelle la personne est condamnée à des choix extrêmes: être l’ange ou le démon. Parce que les structures de l'imagination du peuple sont très plastiques et mobiles, et ne sont pas limitées par le logos et la civilisation, cela donne le large espace de l'existence entre les deux extrêmes.
Dostoïevski prophétisait cette force dangereuse et destructrice, cachée dans la profondeur de la nature russe. Dostoïevski a qualifié cette force comme le chaos archaïque et a reconnu en cela le phénomène fondamental qui influence tous les aspects de la culture russe.
Dans tous les derniers romans de Dostoïevski , on trouve la représentation de cette nature russe sans limite, surtout les romans «Les Démons » et «Les frères Karamazov ». Cette nature russe, sous la notion de « Karamazovschina », devient l'objet de l'analyse. Dostoïevski explique le Phénomène Karamazov en ces termes : Les frères détruisent non pas seulement eux-mêmes, mais ils provoquent aussi la catastrophe chez tous les autres. C’est la force terrestre archaïque, païenne qui ne touche pas l'esprit de Dieu. Ce pouvoir existe ni avec Dieu, ni contre lui, mais au delà de Dieu.
Si l'on étudie l'histoire de la Russie, on peut constater, que toujours dans la culture russe, les nouvelles structures historiques répètent des mécanismes qui reproduisent la culture du passé. Ceci est lié au caractère eschatologique de la pensée russe, qui est orientée, non pas sur le commencement du processus social, mais sur sa fin. Dans le jeu des contradictions entre l’Ancien et le Nouveau, le Nouveau sauve l’Ancien, en conservant son contenu sous une nouvelle forme.
Ainsi, aujourd’hui c'est le retour vers l'idée traditionnelle russe de l’Etat fort.
L'Etat sacré doit-il être surmonté ?
L'Etat sacré doit-il être surmonté ?
Parce que la liberté russe finit toujours dans le chaos païen et le retour aux steppes, pour tenir ce chaos dans des brides, on a besoin d’une main forte. Depuis Ivan Le Terrible, pendant la lutte contre les Tatars, pendant les troubles au début du 17ème siècle, durant les Réformes de Pierre le Grand et plus tard au temps de la révolution, et des deux guerres, du socialisme jusqu’à aujourd’hui, on observe les mêmes tendances dans la société : le besoin d’un Etat fort.
Une particularité importante supplémentaire de la mentalité russe est la relation irrationnelle, spiritualiste à un « Etat sacré ». Il est clair qu'une telle relation avec l'Etat, avec le pouvoir, ne correspond pas aux conditions fondamentales de l'existence de la culture européenne avec son respect pour l'individu, son initiative et sa responsabilité. L'Etat sacré doit être remplacé par une institution fonctionnelle, dotée de la souveraineté territoriale et un statut administratif doit être accordé aux anciennes républiques de l'Union Soviétique.
La solution de transformer un « Etat sacré » en un Etat normatif fut mise en œuvre par les jeunes démocrates de la Perestroïka par le biais d'une thérapie de choc économique pour rompre l’ancien mécanisme de la conscience. Cela serait une quasi condition ultime pour la participation de la Russie à la civilisation technologique occidentale et à la civilisation universelle.
Ceci a amolli l’identité russe, les valeurs nationales ont été remplacées par des valeurs humaines générales. Tout ce qui servait à la solidarité profonde du peuple avec l'Etat historique, était discrédité. La fidélité à l’Etat et le patriotisme n’étaient plus actuels. Le devoir envers les intérêts nationaux a disparu du vocabulaire politique.
La Russie fut obligée de faire en un temps bref une expérience historique que les autres nations européennes réalisèrent pendant des siècles. Mais au prix de son identité culturelle. C’est dire que pour les citoyens de la Russie, l'Etat reste non seulement l'institution juridique, politique et sociale, mais qu'il demeure aussi l’institution qui génère l’image de l'avenir. L'idée du patriotisme et de l’Etat fort (ainsi que la force militaire, traditionnelle depuis Pierre le Grand) est un motif décisif dans la politique russe actuelle.
Finalement on explique par tous ces facteurs la confiance de la population en un Président fort.
C’est à dire que la société russe, consciemment ou inconsciemment, porte encore dans ses structures mentales les éléments du prototype d’un Etat eurasien doté d’un système militaro- administratif.
La question qui reste pertinente pour la Russie correspond à ceci :
Est-ce que la mentalité russe peut s’accommoder des normes européennes ? Cette question ne concerne pas l’individu, mais la communauté, qui forme le caractère national et organise la vie sociale d’après des principes déterminés.
Conclusion
Avec sa tradition culturelle déchirée, la Russie se trouve devant un travail gigantesque: refléter son histoire et ses spécificités, éduquer une personnalité souveraine et dotée d’une initiative privée.
Nikolai Berdjaev propose de guérir de cette maladie russe en acceptant toutes les contradictions intérieures de l’âme russe.
« Alors la conscience russe se libère de l’idéalisation fausse et mensongère, de la vantardise dégoûtante comme de la tendance cosmopolite méprisable et de l’esclavage de l’étranger. La profondeur insondable et l’hauteur inaccessible s'associent à la bassesse, à la banalité, à l’absence de dignité, aux manières d'esclave. L'amour infini pour son prochain, l'amour du Christ véridique s'associent à la haine des hommes et à la cruauté. Le désir de liberté absolue dans le Christ se mêle avec l'obéissance servile. Est-ce que la Russie elle-même n'est pas cela ? » (Berdjaev N. Sud'ba Rossii (Le destin de la Russie) Moscou, 1990
Après tout ce que nous avons dit, il est clair que l'Europe occidentale connaît des difficultés avec le processus de modernisation et d'Intégration européenne auprès des cultures de famille byzantine, comme l'Arménie, la Bulgarie, la Serbie, la Géorgie, la Roumanie et finalement la Russie. Il n’existe pas de solutions généralistes. Chaque culture doit choisir son propre modèle de la modernité à partir de ses propres prémisses religieux et culturels.
En ce qui concerne la Russie, il ne s’agit pas de devenir une partie de l’Europe ou de se distinguer par principe d’elle, mais en commun avec l'Europe, dans le processus créatif d’échange interculturel, de créer une civilisation trans-nationale sous la prédominance de la culture européenne universelle, où le particulier et le précieux de chaque culture vont se trouver unis dans l'idée d'une civilisation planétaire : la civilisation de l’Holos.

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